Ce qu’il faut savoirMis à jour le 16/10/2024
L’île de Saint-Riom a été achetée en 1999 par la société PAD Saint-Riom, dont le dirigeant est Patrice Allain-Dupré, un homme d’affaires de Saint-Germain-en-Laye (Yvelines). Elle est cogérée par le Conservatoire du littoral.
Malgré les dénégations de Patrice Allain-Dupré, nous révélons qu’il a toujours été question que cette île classée revienne à la communauté de vie la Famille de Marie, dont est membre la fille des époux Allain-Dupré.
La Famille de Marie a été placée sous tutelle par le Vatican en juin 2022. Les membres français de cette communauté, basés dans l’Orne, sont soutenus financièrement par le milliardaire breton Vincent Bolloré.
Patrice Allain-Dupré*, propriétaire de l’île de Saint-Riom, a toujours voulu que sur ce caillou volcanique, classé parmi les sites pittoresques des Côtes-d’Armor, prospère une « activité à composante spirituelle ou contemplative ». « Régine Allain-Dupré [épouse de Patrice, ndlr] répétait très souvent, aux gens qui venaient sur l’île, que la première fois qu’elle est venue visiter Saint-Riom, Jésus lui a dit de l’acheter et qu’elle ferait une bonne action », témoigne une source qui a bien connu ce couple de Saint-Germain-en-Laye (Yvelines). Alors que le capitaine de Saint-Riom va fêter ses 80 ans, nous nous sommes intéressés au devenir de ce bout de terre situé dans la baie de Paimpol. Notre enquête dévoile qu’il était question, dès l’origine, de la céder à un groupe catholique soupçonné de dérives sectaires par le Vatican : la Famille de Marie-Oeuvre de Jésus souverain prêtre.
Les Allain-Dupré font l’acquisition de l’île en décembre 1999, pour environ 300 000 euros. Depuis, le couple résidant à Saint-Germain-en-Laye a investi pas loin de six millions d’euros pour restaurer la splendide chapelle et les bâtiments qui la jouxtent. L’île est autonome en eau, grâce à une machinerie qui permet de rendre potable l’eau saumâtre, et en électricité, grâce notamment à des panneaux solaires.
« Cette île appartenait à l’État, personne n’en voulait, j’ai bien voulu l’acheter sous réserve d’une co-gestion avec le Conservatoire du littoral (voir encadré). Sur la moitié de l’île, j’ai fait une réserve ornithologique et j’ai planté quelque 3 000 arbres pour sauver ce patrimoine, pour que ça tienne », met en avant Patrice Allain-Dupré.
L’île de Saint-Riom
Saint-Riom « est une île formée de roches volcaniques très anciennes (650 millions d’années), dotée de trois petits sommets, dont le plus haut culmine à 43 mètres. Saint-Riom est, à l’origine, un lieu monacal. Il existe d’ailleurs des restes de huttes en pierres, dans lesquelles vivaient les moines arrivés au Ve siècle pour évangéliser la Bretagne », informe le centre de documentation Bretagne vivante.
L’île appartient à la holding PAD Saint-Riom et est co-gérée par le Conservatoire du littoral. Lorsque Patrice Allain-Dupré a acheté l’île via sa holding, une servitude de protection a été établie, ce qui permet au Conservatoire de conseiller le propriétaire et de valider ses choix en matière de biodiversité.
Mais cette acquisition semble dépasser le simple « amour du patrimoine », comme aime à nous le répéter Patrice Allain-Dupré. « Régine Allain-Dupré a toujours dit qu’elle voulait en faire un lieu religieux », appuie une autre source venue plusieurs fois sur l’île assister à des messes notamment.
De nombreuses sources que nous avons pu interroger affirment que l’île de Saint-Riom était destinée in fine à la Famille de Marie-Oeuvre de Jésus souverain prêtre, communauté religieuse controversée à laquelle appartient, depuis 1998, la fille des époux Allain-Dupré, sœur Bernadette.
Elle venait tous les étés au mois d’août, avec une dizaine d’autres « religieuses » et un prêtre, sur Saint-Riom. « C’était sectaire. Ils étaient très secrets. Il y avait des messes plusieurs fois par jour », confie une de nos sources qui se rendait souvent sur l’île.
Le fondateur écarté par le Vatican pour abus psychiques et spirituels
La Famille de Marie a été mise sous tutelle du Vatican dans un décret officiel du 1er juin 2022, pour des suspicions d’abus psychologiques et spirituels. La communauté compte 60 prêtres, 30 séminaristes et frères laïcs et 200 laïques femmes, dans 11 pays.
En France, la Famille de Marie est installée dans le diocèse de Séez, dans l’Orne, depuis 2008. Quatre sœurs et trois prêtres vivent dans cette campagne normande, à La Chapelle-Viel, au lieu-dit la Brardière.

Cette communauté a été fondée par le père Gebhard Paul Maria Sigl et le prêtre autrichien Joseph Seidnitzer, en 1972, sous le haut-patronage d’un évêque Slovène, Mgr Hnilicia.
Joseph Seidnitzer a été condamné à trois reprises à la prison par la justice autrichienne pour des abus sexuels en série sur des adolescents. Quant à Paul Maria Sigl, il est aujourd’hui déchu de ses fonctions et écarté de la communauté par le Saint-Siège pour abus psychiques et spirituels.
Le Vatican reproche notamment à la Famille de Marie une « manipulation mentale », « une mystification du récit spirituel », « une marginalisation des dissidents » et « un pouvoir absolu sur les individus ».
Un commissaire apostolique a été nommé par le Vatican pour administrer la Famille de Marie et enquêter sur ce groupe religieux. « La Famille de Marie, c’est une vraie secte, il faut le dire. Ma tâche est de libérer ces gens-là », indique Mgr Daniele Libanori, selon des propos qui nous sont parvenus.

Le média italien Adista a longuement investigué sur les dérives sectaires de cette organisation. L’une de ses sources parle d’« asservissement mental », de « pouvoir absolu sur l’individu », de « création de gens tous pareils, clones les uns des autres, sans opinion personnelle ».
« Il s’est mis à la place de Dieu »
Dans un ouvrage paru en Allemagne, une ancienne adepte de la Famille de Marie, Birgit Abele témoigne de l’emprise qu’avait le père Paul Maria Sigl (appelé P. Bonifatius dans cet extrait) sur les membres : « Il [P. Bonifatius] a donc fait de son charisme particulier son seul guide. Et c’est là que je vois le problème : au lieu de soutenir les membres dans leur propre recherche de Dieu, le père Bonifatius s’est mis à la place de Dieu. Il est entré dans l’intimité spirituelle de l’individu et en a pris le contrôle. »
Un membre de la Famille de Marie relativise « ces abus » : « Lui est intègre. C’est nous qui créons l’esprit sectaire, ce n’est pas lui. Le père Paul Sigl est une personne charismatique, attrayante, et à force d’aller vers lui et d’attendre tout de lui, on crée cet esprit sectaire. »
Jamais, il ne s’est pris pour Dieu, mais il a accepté cette attente qu’on a eu de lui. Certains avaient besoin de le voir comme un oracle. Certains d’entre nous l’ont peut-être pris pour l’unique canal divin. On était peut-être trop dépendant de lui. Ce qui a justifié, à mon avis, la prise en main par le Vatican.
Vincent Bolloré principal mécène
Le milliardaire breton Vincent Bolloré, par l’intermédiaire de ses sociétés, soutient depuis l’origine la communauté de la Brardière. « On a reçu des dons du groupe Bolloré. C’est notre principal financeur, atteste un membre de la Famille de Marie. Je ne dirais pas que c’est une vache à lait, loin de là ; on lui disait nos besoins matériels et le groupe Bolloré les prenait à sa charge. »
Vincent Bolloré a des attaches à La Chapelle-Vieil, puisque par l’intermédiaire d’une société immobilière, l’homme est propriétaire de la maison de la Brardière. Ici, vivent les sœurs de la communauté Notre-Dame de la Brardière, soutenue, elle aussi, depuis toujours par l’homme d’affaires.
Depuis deux ans, c’est-à-dire la mise sous tutelle de la communauté, Vincent Bolloré et ses sociétés ne financent plus la Famille de Marie, selon nos informations.

Le commissaire apostolique de la Famille de Marie, nommé par le Vatican, confirme qu’il était bien question que le père Paul Maria Sigl acquière l’île de Saint-Riom : « Ils sont venus à Paris, dans le bureau d’un gros avocat (sic), et ils ont rencontré Patrice Allain-Dupré qui voulait donner l’île et le père Paul a dit qu’il acceptait. »
Entre temps, la Famille de Marie semble avoir changé d’avis, si l’on en croit un de ses membres qui s’est déjà rendu sur l’île : « J’avais entendu parler de la proposition faite par les Allain-Dupré de nous céder Saint-Riom. C’était beaucoup de générosité de la part des Allain-Dupré, mais il n’y avait pas beaucoup de bon sens. C’est une bonne chose, finalement, que ça ne se soit pas fait. »
« L’île n’est pas à vendre »
Malgré tous les témoignages que nous avons accumulés attestant de la volonté de céder l’île à la Famille de Marie, Patrice Allain-Dupré nie tout en bloc : « C’est complètement faux. Quand il y avait des religieux qui venaient, des dominicains, des bénédictins, même un ou deux jésuites et le père Paul, je leur demandais s’ils avaient des solutions durables pour la vie de ce lieu dans lequel il y a des moines depuis le Ve siècle. Alors, qu’il y ait eu des extrapolations, peut-être. »
L’île appartient à une société anonyme [la holding PAD Saint-Riom, ndlr] et une société anonyme ne peut pas donner, elle est obligée de la vendre. Je n’ai ni l’intention de la donner ni de la vendre.
Le Conservatoire du littoral confirme à Enquêtes d’actu que l’île n’est pas à vendre. « Si M. Allain-Dupré souhaite vendre sa propriété, le conservatoire serait automatiquement interrogé. S’il transmettait son bien à ses enfants, dans ce cas, on n’interviendrait pas », indique Stéphane Riallin, chargé de mission.
Monsieur Allain-Dupré répétait souvent que l’île reviendrait à sa fille et sa communauté, que ça serait sur le testament. Il l’a dit plusieurs fois.
La Famille de Marie n’a pas été la seule communauté religieuse à profiter de ce cadre paradisiaque. L’île était aussi souvent occupée par les membres de l’Alliance des cœurs unis. Une communauté de prière fondée par une autoproclamée voyante qui regrouperait 3 000 fidèles, dont les époux Allain-Dupré. Pourtant, le propriétaire de Saint-Riom nous assure ne rien connaître de cette communauté qui semble proche des royalistes et de l’extrême droite française. Cela fera l’objet de notre second épisode.
*Mis à part Patrice, aucun membre de la famille Allain-Dupré n’a souhaité nous répondre.
Enquête réalisée avec la Presse d’Armor
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