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« Si j’accepte de l’argent, je vends ma liberté »

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Sur une photo de la collection familiale, Pierre Godefroy promène ses chiens à Lestre (Manche), dans les dernières années de sa vie. Sur la tête, il porte une chapka, coiffe traditionnelle russe.

C’est un cadeau que les Russes ont fait à mon père lors d’une de ses visites à Moscou. Cette fois-là, il avait eu aussi un gros appareil photo. Il a été invité à plusieurs investitures de plusieurs présidents russes, avec d’autres députés français. Les cadeaux de bienvenue sont assez classiques en diplomatie. En revanche, il a toujours été clair sur l’argent. Un jour, il m’a dit : si j’accepte de l’argent de quelqu’un, je vends ma liberté. Ce n’est pas négociable. Malgré les apparences qu’on nous a parfois données, nous n’avons jamais été une famille riche. Il n’a jamais touché de l’argent des Russes ni d’aucune autre délégation, je peux l’affirmer sans l’ombre d’un doute.

Ingrid Godefroy, fille de Pierre

Lui a régulièrement offert du calva aux Russes. Et eux, de la vodka. Un échange de bons procédés, comme il est aujourd’hui coutume d’offrir des produits locaux aux délégations de passage.

La plupart du temps, les connaissances russes étaient logées à l’hôtel, à Valognes (Manche).

Dans le Cotentin a circulé un jour une folle (et fausse) rumeur quant à un imminent passage de Nikita Khrouchtchev, chef de gouvernement de l’Union soviétique, à l’occasion d’une visite d’État en France.

Il a par contre reçu Alexeï Chitikov, haut dignitaire du Soviet suprem, avec d’autres membres. Des gens de la terre, se souvient sa fille. « Très simples ».

Une question de « bon sens »

À l’époque, l’information et la prévention des risques, par les Chambres auprès des parlementaires, n’étaient pas ce qu’elles sont aujourd’hui. Il était plutôt question de « bon sens ».

Les Russes auraient-ils pu chercher auprès de Pierre Godefroy des informations sur le militaire et le nucléaire, fortement présents dans le Cotentin ? Très improbable. Godefroy ne siégeait d’ailleurs pas à la commission de la Défense, historiquement dévolue à la circonscription de Cherbourg (Manche).

Je connais bien les Russes. J’ai souvent déjeuné avec Medvedev (ancien président de la Russie). Lorsqu’on devient député, on sait qu’il faut se méfier des ingérences, peser chaque mot. Même chose quand j’ai participé aux négociations avec la Chine pour la vente de réacteurs. Le nucléaire intéresse les autres puissances étrangères, forcément. Pierre Godefroy, c’était un littéraire, très brillant. Pas un scientifique. Un jour, il m’a demandé de lui faire visiter la centrale de Flamanville. En sortant, il m’a dit en souriant qu’il savait à quel point c’était important pour l’avenir… mais qu’il n’avait rien compris comment ça marchait !

Claude Gatignol, ancien député de la Manche

Selon sa fille Ingrid, Pierre Godefroy n’aimait pas beaucoup le nucléaire, pas plus qu’il n’appréciait beaucoup les écologistes. Mais il leur rendait grâce, avec leurs actions de pousser un peu plus loin l’exigence de sécurité.

À l’Élysée, visiteur du soir de Giscard

Le député, profondément arrimé à sa terre, ne s’est jamais prêté aux fastes. Plus jeune, après la guerre, il enfourchait le vélomoteur pour venir travailler à La Presse de la Manche, jusqu’à ce que ses parents lui paient une voiture.

Avec le temps, il s’est fait aux dorures des palais de la République. Après De Gaulle, il y avait eu Pompidou, qui lui donnait le sentiment de le prendre pour « un petit gars de la campagne ».

Il noua en revanche une relation proche avec Valéry Giscard d’Estaing, devenant l’un des « visiteurs du soir » à l’Élysée. Sans doute ont-ils beaucoup évoqué les enjeux diplomatiques.

Godefroy partagera plus tard avec des proches une confession de Giscard. Si ce dernier l’avait emporté face à François Mitterrand en 1981, il aurait très probablement fait de lui son ministre des Affaires étrangères.

Une preuve de plus, sans doute, que Godefroy était perçu comme un homme hors de tout soupçon par l’Élysée. Et une reconnaissance de son travail.

Un homme de paradoxes

Avec Giscard, ils créèrent le prix Alexis-Tocqueville, qui promeut et défend la démocratie. Tout le contraire du bloc de l’Est, qu’il estimait tant culturellement.

Mon père était un être paradoxal. C’était la thèse et l’antithèse. Il était tout aussi copain avec un homme de gauche comme Fernand Leboyer qu’avec l’abbé traditionaliste qui faisait la messe en latin. Il aimait bien les gens, en fait.

Ingrid Godefroy

Politiquement, Pierre Godefroy était un gaulliste social, fortement imprégné par la culture chrétienne.

Il n’a jamais lu Marx, ni adhéré aux idées que celui-ci défendait. La loi Veil ? Il dépose une motion de censure contre. La peine de mort ? Il vote pour. Raconté comme quelqu’un de très ouvert au dialogue, son positionnement politique s’est de plus en plus déporté vers la droite l’âge passant.

Un jour, il était tout fier de nous montrer en rigolant une page de La Pravda où il apparaissait en photo.

Claude Gatignol

Il était connu là-bas, presque plus qu’en France.

Un jour, il est l’un des membres d’une délégation en voyage à Moscou. Pour passer le Rideau de fer, il fallait un passeport et un visa. À l’aéroport, Godefroy se rend compte qu’il a oublié ces indispensables documents.

« J’ai tellement l’habitude de me promener dans vos pays sans passeport que je n’y ai même pas pensé », lance l’élu, goguenard, en référence à son périple à l’Est après ses évasions, pendant la guerre.

Quelques coups de fil plus tard, il entra. Devenant l’un des rares à passer de l’autre côté du Rideau de fer sans avoir à montrer patte de blanche.

Anna Karenine et Gorbatchev

Au printemps 1968, lors d’un repas, il cite un passage d’Anna Karenine, le chef d’œuvre littéraire de Tolstoï, pour exprimer son inquiétude.  » De toute façon, en France, on va avoir un soulèvement de la jeunesse « , lance-t-il à Youri, deuxième secrétaire général de l’ambassade. Les mois suivants, des Russes lui font part de leur incompréhension.  » Pourquoi faites-vous la révolution, alors que vous avez tout, même les trains qui marchent ? « , lança l’un d’entre eux.

À la fin de sa vie, Pierre Godefroy racontera que lors de son dernier voyage à Moscou, dans les années 80, Mikhaïl Gorbatchev, l’homme qui fera un jour tomber le mur, lui aurait dit que le communisme  » avait raté partout, sauf en France ».

Idéal européen

En juillet 1962, au retour d’un périple russe de quatre jours pour le Conseil mondial de la paix, il raconte dans La Presse de la Manche avoir vu Gagarine signer des autographes.

Il ne faut pas oublier que nous appartenons au bloc de l’Ouest, par notre système politique et nos alliances. Dans la carte d’un accord au sommet entre l’Est et l’Ouest, la France a une magnifique carte à jouer. Cet accord est nécessaire si l’on veut sauvegarder la paix.

Pierre Godefroy, dans La Presse de la Manche, en 1962

Pierre Godefroy savait que les Russes avaient peur de la Chine, et défendait l’idée d’une Europe de l’Atlantique jusqu’à l’Oural.

Pour son livre, Notre patrie européenne (1977), écrit comme une profession de foi, il demande à Michel Debré d’écrire la préface. Ce dernier accepte. Plus tard, Jacques Chirac lui confiera avoir pris le temps de le lire.

Le papier journal en paquet cadeau

Avant de repartir de Russie, Pierre Godefroy passait souvent dans les grands magasins, histoire de ramener un petit cadeau pour les petits. Il n’y avait pas grand-chose.

Des grands bols peints, quelques manouchkas (poupées russes), que l’on enveloppait dans du papier journal pour offrir. Les souvenirs sont tout ce qu’il reste à ses proches pour éclairer le mystère né d’un nom posé au milieu de milliers de pages sorties du passé. « Papa aurait été très surpris de toute cette histoire », conclut Ingrid. « C’était un homme d’une grande droiture morale. »



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