Blazer bleu, foulard autour du coup, c’est le visage sévère que Pascale B. s’avance à la barre du tribunal correctionnel de Pontoise (Val-d’Oise). « Je suis devenue professeur en 1987, j’avais 25 ans. J’ai débuté par un remplacement à Montigny-lès-Cormeilles », confie la professeure de français, aujourd’hui à la retraite. « Assiduité, efficacité, sévérité, ponctualité », telles sont, en résumé, les appréciations effectuées par les différents proviseurs qui ont eu à la noter au cours de ses plus de 30 années de carrière. « Quelques fois on s’interroge comment organiser un cours, comment gérer les élèves. Mais je n’ai jamais rencontré de difficulté majeure », assure-t-elle.
C’est pour avoir harcelé trois de ses élèves au collège Isabelle-Autissier, à Herblay-sur-Seine (Val-d’Oise) est jugée durant deux jours depuis ce lundi 10 mars 2025. Parmi ses victimes présumées, Evaëlle, 11 ans, avait mis fin à ses jours par pendaison le 21 juin 2019, chez elle à Herblay. Un drame survenu après différents incidents survenus durant plusieurs mois avec d’autres élèves, mais également sa professeure principale, selon plusieurs témoignages, qui avaient plongé la jeune fille dans un profond mal-être.
Retrouvée pendue dans sa chambre
Des problèmes que ses parents pensaient derrière depuis qu’Evaëlle avait été changée d’établissement en mars. La fin de l’année approche et la famille se prépare pour un séjour au Futuroscope. Rien ne laissait présager le passage à l’acte de la jeune fille ce 21 juin 2019. Après être rentrée des cours à 16h30, elle regagne sa chambre calmement, a confié aux enquêteurs Marie Dupuis, sa mère. En montant la voir dans sa chambre une heure et demie plus tard, elle découvre qu’Evaëlle a déchiré, par colère, plusieurs pages de son carnet de correspondance. Elle explique s’être disputée avec un camarade qui a vidé son cartable et jeté ses affaires par terre. Sa mère lui reproche de ne pas avoir alerté un adulte. Marie Dupuis craque, tente de réprimer un sanglot, et quitte la chambre.
Lorsque Sébastien Dupuis, son mari, rentre une heure et demie plus tard, elle lui explique qu’il y a eu un nouveau problème au collège. En poussant la porte, le père famille découvre sa fille pendue à un foulard accroché au lit mezzanine.
Les personnes qui « l’embêtent »
Evaëlle n’a laissé aucun mot pour expliquer son geste. Sur son bureau est retrouvée une pièce de théâtre contemporain abordant le thème du suicide. Mais aussi des carnets dans lesquelles elle déclare son amour à ses parents et liste les personnes qui « l’embêtent » au collège. Elle dit être victime de harcèlement, explique s’être fâchée avec ses copines à la suite d’un exposé d’anglais.
Un épisode survenu quelques semaines après sa rentrée au collège Isabelle-Autissier. À la suite de celui-ci, ses camarades lui avaient écrit une lettre pour lui dire qu’elles ne seront plus ses amies. Quelques semaines plus tard, Evaëlle tente de mettre le feu au domicile familial. Ses parents interprètent son geste comme une tentative de suicide, mais sans connaître véritablement le fond du problème.
C’est en novembre 2018, à l’occasion d’une réunion parents/professeurs, que Sébastien et Marie Dupuis apprennent que leur fille est victime de harcèlement de la part de plusieurs élèves. Elle est insultée par des garçons qui se moquent de sa coupe de cheveux, reçoit également des coups par des camarades de classe qui lui vident son casier et lui volent son journal intime.
Poussée au sol à l’arrivée du bus
Prenant connaissance de ces faits, les parents d’Evaëlle demandent à être reçus par le chef d’établissement. Malgré les échanges et l’assurance de la direction de la mise en place de mesures pour mettre fin à ce harcèlement, rien ne change. En février 2019, ses parents déposent plainte contre trois élèves. Devant les enquêteurs, la collégienne évoque des violences en cour de récréation, un élève l’ayant fait tomber d’un banc, la repoussant au sol à trois reprises alors qu’elle tentait de se relever. Mais surtout, elle revient sur un grave incident survenu à la sortie du collège. Alors qu’elle attend le bus, un garçon la pousse au sol. Le véhicule l’évite de peu, ses lunettes se cassent. Evaëlle et le garçon échangent des gifles.
Elle confie également aux enquêteurs rencontrer des difficultés avec sa professeure de français. Cela avait commencé dès la rentrée. Souffrant d’une blessure à la cheville contractée quelques mois plus tôt, Evaëlle, sur recommandation du médecin, avait décidé d’utiliser un classeur pour chaque matière plutôt que de lourds cahiers. Tous ses enseignants avaient accepté, sauf Pascale L. Cette dernière estimait que l’élève se perdait dans les feuilles. Elle soulignait, par ailleurs, n’avoir jamais reçu de la part des parents un certificat médical pour justifier d’un allègement de poids.
Humiliée devant ses camarades
Ses parents affirment également avoir demandé à l’enseignante s’il était possible de placer Evaëlle au premier rang pour cause de problèmes de vue, ce qu’aurait refusé la professeure. La justice lui reproche ainsi d’avoir « isolé au fond » la jeune fille, ce qu’ont confirmé plusieurs élèves.
Une stigmatisation qu’a toujours réfutée l’enseignante, qui met en avant les difficultés rencontrées par la jeune fille avec ses camarades de classe. C’est ainsi qu’en février elle décide de faire une heure de « vie de classe » alors qu’après une sortie piscine Evaëlle et un autre collégien s’invectivent violemment pour une histoire de vol de chaussette. Un épisode qu’elle aurait vécu comme une humiliation. Aux enquêteurs, la jeune fille a expliqué s’être retrouvée debout, devant toute la classe, sommée de s’expliquer. Elle se fait alors traiter de menteuse et se met à pleurer.
« Elle m’a demandé d’arrêter de pleurer de manière méchante », racontera Evaëlle. En rentrant de l’école, elle confie à sa mère avoir passé « la pire journée de sa vie ». « La prof nous a demandé ce qui n’allait pas et ce qui nous dérangeait chez Evaëlle. Elle s’énervait contre elle parce qu’elle pleurait », confirme une élève. Une version que l’enseignante conteste. « Je voulais que les élèves se parlent entre eux. Qu’ils comprennent que ce n’était pas possible de se parler comme ça », s’est-elle défendue auprès de franceinfo.
Changement de collège
Face à cette situation, les parents d’Evaëlle refusent qu’elle retourne en cours. Ils alertent l’académie de Versailles, qui accepte le changement de collège en urgence. La collégienne est inscrite à Georges-Duhamel, à Herblay. Mais des élèves ont appris ce qui s’était passé dans l’autre établissement et le harcèlement a recommencé. Evaëlle ne l’a pas supporté.
À la suite de son suicide, une enquête est ouverte. Ses parents décident de porter plainte contre l’enseignante qui, après 33 années de carrière, s’est vu interdire d’enseigner par la justice, le temps de l’instruction de l’affaire. Lors de ses différentes auditions face aux enquêteurs, elle a réfuté tout harcèlement assurant n’avoir « jamais eu de problème avec Evaëlle ». Des propos toutefois remis en cause par plusieurs témoignages d’élèves, certains dénonçant les méthodes d’enseignement de la professeure. Face à ces accusations, l’enseignante avait réfuté un acharnement sur certains élèves, arguant simplement de méthodes pédagogiques rigides.
Alors que la personnalité de Pascale B., sur son parcours professionnel, a été examinée ce lundi matin par le tribunal correctionnel, une ancienne proviseure soulignait dans ses appréciations que la professeure « pouvait parfois s’acharner sur un enfant et l’humilier ». « J’ai travaillé 10 ans avec elle, j’ai eu de bonnes relations et de bonnes appréciations. Je ne comprends pourquoi elle dit ça », a répondu la prévenue. Elle devait être entendue sur les faits cet après-midi. La professeure encourt deux ans de prison et 30 000 euros d’amende.
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