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polémique sur une coûteuse solution de retrait aux États-Unis

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Ce qu’il faut savoirMis à jour il y a 3h04

En France, depuis la fin des années 1990, des centaines de milliers de femmes se sont fait poser des bandelettes contre les fuites urinaires ou la descente d’organes (prolapsus).

Les patientes victimes de graves complications (douleurs invalidantes, infections urinaires, etc.), à cause de ces implants complexes à enlever, peinent à trouver un chirurgien qui accepte de les réopérer.

Face à cette errance médicale, certaines dépensent des fortunes pour être soignées aux États-Unis. La promotion de cette solution sur les réseaux sociaux divise les premières concernées et exaspère les chirurgiens français qui dénoncent un « business ».

« C’était comme des lames de rasoir dans le vagin. » Les souffrances décrites par Anne-Cécile Caranton (36 ans) et Stéphanie Lemaire (43 ans), auprès de nos collègues de La Dépêche de Louviers (Eure), font écho à de nombreux témoignages de femmes – leur nombre reste compliqué à évaluer faute de registre dédié – dont la vie est devenue un enfer après la pose de bandelettes urinaires censées prévenir l’incontinence, ou de promontofixations contre le prolapsus (descente d’organes). Une opération souvent présentée comme anodine.
Pour la première, la délivrance viendra du professeur Benoît Peyronnet, à Rennes (Ille-et-Vilaine). Le chirurgien urologue l’opère pour un retrait total en avril 2024. Stéphanie Lemaire espère le même résultat à l’issue de son intervention prévue dans les prochaines semaines.
Après des années d’examens, de retraits partiels et de traitements sans résultat probant, d’autres femmes ont trouvé une porte de sortie outre-Atlantique, auprès d’un chirurgien américain. « Des anciennes patientes qu’il a opérées incitent des femmes en France à aller se faire opérer aux États-Unis, quitte à s’endetter lourdement pour payer ce chirurgien. On marche sur la tête ! », dénonce le Pr Peyronnet dans un entretien à La Dépêche de Louviers. Derrière le scandale des implants vaginaux, Enquêtes d’actu décrypte les ressort d’une polémique symptomatique d’un grave problème d’errance médicale dans notre pays.

« Deux groupes en guerre »

« À aucun moment je n’ai eu un soulagement. Ça a complètement eu l’effet inverse. » Le 4 février 2025, la page Facebook de Ça commence aujourd’hui publie un extrait du témoignage d’Anne-Laure Castelli (41 ans). Dans cette émission diffusée sur France 2, la présidente de l’association Balance ta bandelette (550 membres) évoque cet implant qui lui a pourri la vie durant sept longues années.

Visionnée 275 000 fois, la séquence recueille plus de 700 commentaires. Parmi lesquels des dizaines appelant les femmes souffrant des mêmes maux à rejoindre divers groupes Facebook d’entraide.

À la lecture de ces posts, deux camps apparaissent. Celles qui veulent échanger sur les solutions de retrait disponibles en France. Et celles qui vantent les mérites du docteur Dionysios Veronikis, un chirurgien américain décrit comme un « expert de renommée mondiale ». « C’est mentir de dire qu’en France aucun chirurgien n’est identifié », reproche une représentante du premier camp au second. « Affirmer qu’il existe des solutions en France est pure spéculation », lui réplique-t-on.

Ce sont deux groupes en guerre, je n’ai pas connaissance de faits similaires dans d’autres spécialités médicales.

Pr Benoit Peyronnet,
chirurgien urologue au CHU de Rennes.

Ces dissensions étalées sur les réseaux sociaux laissent Anne-Laure Castelli « consternée ». « La bataille n’est pas entre les États-Unis et la France. On est là pour défendre toutes les femmes victimes de ces implants, qu’elles trouvent des solutions en France ou ailleurs », recadre la présidente de Balance ta bandelette, jointe par Enquêtes d’actu.

111 plaintes classées sans suite et un nouveau recours

En décembre 2024, le parquet de Paris a classé sans suite l’enquête ouverte pour tromperie aggravée et blessures involontaires, à la suite de 111 plaintes contre X déposées par des femmes victimes de ces implants.
« Il n’est pas apparu de manquements à la réglementation en vigueur, que ce soit par les fabricants ou par les organismes notifiés en charge de la certification desdits dispositifs », peut-on lire dans l’avis de classement que nous nous sommes procuré.
Mais l’affaire n’est pas terminée. « Nous allons déposer un recours avec constitution de partie civile pour obtenir la désignation d’un juge d’instruction afin de relancer une enquête », annonçait l’une des avocates des plaignantes, Maître Hélène Patte, jointe par Enquêtes d’actu le 26 février 2025.

Même si sur le plateau de France 2, Anne-Laure Castelli ne voit pas encore d’alternative crédible à la solution américaine : « Jusqu’à preuve du contraire, on attend un expert en France. […] Aujourd’hui, même pour la dépose de ces chirurgies, les femmes sont des cobayes [car] les chirurgiens ne sont pas aguerris. » Tandis qu’aux États-Unis, compare-t-elle, « on a cette sécurité d’avoir un retrait complet et sans séquelle supplémentaire ».

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« Pas de solution pour moi en France »

« Évidemment que j’aurais préféré me faire opérer à côté de chez moi, livre Anne-Laure Castelli quand nous l’interrogeons sur ses propos à la télévision. Mais des urologues m’ont dit que ce serait une boucherie, que la bandelette ne se retirait pas. Il n’y avait pas de solution pour moi en France. »


En février 2023, elle se rend donc outre-Atlantique pour se faire opérer par le Dr Veronikis. Exerçant à Saint-Louis (Missouri), ce gynécologue s’est spécialisé dans le retrait des implants vaginaux. Surnommé « Dr V », il bénéficie d’une aura prodigieuse sur les réseaux sociaux, où circulent des chiffres impressionnants quant au nombre de femmes qu’il a « libérées » de leurs implants. On parle de 5 000 patientes.

Interrogé sur ce total par Enquêtes d’actu, le chirurgien américain ne fournit pas de chiffres précis, puisqu’il dit « [avoir] arrêté de compter depuis plus de cinq ans ». Alors qu’à 66 ans, il « entre dans les dernières années de [sa] carrière », le Dr Veronikis indique avoir opéré « près de 500 femmes par an durant de nombreuses années ». Le retrait de sa première promontofixation remonte à 1994.

En France, ses homologues s’étonnent de l’absence de publications de sa part dans les revues scientifiques. L’intéressé assure prêter une grande attention à la qualité et à la sécurité de ses soins chirurgicaux, dont les résultats ont été présentés dans neuf congrès médicaux américains depuis 2011, selon une liste qu’il nous a transmise.

Au moins 20 000 euros pour un retrait aux États-Unis

Dans son périple aux États-Unis, Anne-Laure Castelli a fait appel aux services de Cynthia Gagné. Opérée en 2019 par le Dr Veronikis, cette Québecoise de 48 ans, très active sur les réseaux sociaux, avait sollicité Radio-Canada qui l’a alors suivie dans sa quête d’une solution à ses problèmes de bandelette, à travers deux reportages télévisés. Une médiatisation qui lui a rapidement valu beaucoup d’appels de femmes désireuses, comme elle, d’être « libérées » par le chirurgien américain.

« Ma vie était envahie par les ameshées », se souvient Cynthia Gagné à l’origine de ce néologisme, contraction d’« amochées » et de « mesh », terme anglais signifiant « mailles » ou « filet », qui sert à désigner les implants vaginaux au sens large. Se sentant investi d’une « mission », la Canadienne a quitté son emploi et s’est mise à son compte en 2020 pour créer « L’Expérience ameshée ».

Aux patientes originaires du Québec et d’ailleurs (France, Espagne, Royaume-Uni, Australie, etc.), elle propose « un service d’accompagnement complet » : traduction de leurs dossiers médicaux pour le Dr Veronikis, facilitation des préparatifs, transport et hébergement sur place.

Des prestations que l’entrepreneuse facture 5 800 dollars canadiens (3 700 euros), billet d’avion non compris. Un coût à ses yeux « très raisonnable pour deux mois d’accompagnement, dont dix jours nourries et logées » dans une maison qu’elle loue à Saint-Louis. Elle dispose également d’une employée pour l’épauler et « reste disponible pour les femmes pendant six semaines après l’opération ».

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À noter que le Dr Veronikis applique un tarif réduit aux femmes passant par L’Expérience ameshée. Les devis que nous avons consultés s’échelonnent tout de même entre 16 000 et 42 000 dollars (15 000 à 39 000 euros), selon la durée de l’intervention. Les frais cumulés du voyage outre-Atlantique et de l’opération s’élèvent donc minimum à 20 000 euros.

Pour réunir la somme nécessaire, Anne-Laure Castelli a pu compter sur « l’aide de [sa] famille ». D’autres femmes parties dans le Missouri nous racontent avoir bénéficié de dons ou de cagnottes. À ce jour, Cynthia Gagné revendique 340 bénéficiaires de son initiative au Québec et 76 en France.

« Si on parle des chirurgiens français, ça dérange »

Nous avons pu échanger directement par téléphone avec certaines d’entre elles. La plupart sont satisfaites du résultat. Cynthia Gagné ayant partagé nos coordonnées avec notre accord, nous avons aussi reçu une trentaine de courriels. Toutes expriment leur « reconnaissance » envers le Dr Veronikis et leur accompagnatrice, dont elles saluent l’« écoute » et la « bienveillance ».

Par ailleurs, les scènes de joie post-opératoires s’affichent en nombre sur les réseaux sociaux de L’Expérience ameshée (2 700 abonnés sur Facebook). On y trouve aussi des publications tout à la gloire du Dr Veronikis qui, dans plusieurs vidéos face caméra, se prête au jeu des questions-réponses avec Cynthia Gagné.

Cette communication tous azimuts ne fait pas l’unanimité. « Sous couvert de sa propre expérience, Cynthia Gagné porte la parole de Veronikis. Elle se sert des groupes d’entraide pour faire sa publicité », juge Karine Prou (46 ans). Cette dernière s’était renseignée auprès de la Québécoise pour un retrait de sa bandelette TOT et de sa double promontofixation. Elle y a finalement renoncé, préférant être prise en charge en France, « si jamais il devait y avoir des complications ».

Karine Prou fait partie des administratrices du groupe Facebook « Implant vaginal » (889 membres), créé en 2023 « afin d’échanger sur les solutions en France et limitrophes ». « Si on en parle dans les autres groupes, ça dérange », regrette sa collègue Stéphanie Dupin (50 ans) qui se remet « gentiment » de son opération en octobre 2024 par le Pr Peyronnet, avec déjà le soulagement d’être débarrassée d’une partie de ses douleurs et d’avoir retrouvé de la mobilité au niveau de son bassin.

Les deux femmes, qui ont été bannies du groupe Facebook de Cynthia Gagné (Bandelettes pour incontinence et prolapsus mesh: informations et échanges, 1 500 membres) et du premier groupe français de soutien aux victimes de bandelettes (« Bandelettes périnéales », devenu « Complications bandelettes incontinence/descente d’organes », 1 400 membres), parlent même de « cyberharcèlement ».

En guise de preuves, elles nous ont montré de multiples messages à caractère injurieux, reçus directement en privé ou bien publiés sur les groupes précités. Des messages où on les accuse notamment de « recruter des cobayes » et de « détruire des vies en conseillant les [chirurgiens] français », qui sont assimilés à « des bouchers » ou « des charpentiers ».

Le travail des chirurgiens français est tout le temps remis en cause, donc les femmes doutent et ont peur de se faire opérer en France.

Karine Prou,
administratrice du groupe Facebook Implant vaginal.

Nous avons ainsi retrouvé des posts Facebook où Cynthia Gagné met en garde celles qui envisagent le retrait en France. Par exemple quand elle affirme que « la TOT ne s’enlève pas avec un robot », technique utilisée notamment par le Pr Peyronnet. « Quand j’ai parlé des deux techniques – robotique et manuelle – c’est un fait, je m’appuie sur ce que me dit le Dr Veronikis », argue-elle.

Des commentaires publiés sur l’ex-groupe Bandelettes périnéales dénoncent une « atmosphère [qui] véhicule la peur », « l’impression d’être dans un groupe pro Veronikis ne laissant aucune place ou espoir pour toutes celles désespérées […] qui ne peuvent se rendre aux USA ».

L’agacement des chirurgiens français

Ce double standard agace les praticiens français. « Dire que nos chirurgiens sont nuls, ce n’est pas acceptable et ce n’est pas vrai », s’insurge Didier Legeais. Le président du Syndicat national des chirurgiens urologues français (SNCUF) dénonce les prises de position de Cynthia Gagné sur les réseaux sociaux.

« Le Code de la santé publique interdit de faire de la publicité pour des médecins, rappelle-t-il. Si cette personne était basée en France, elle pourrait être poursuivie pour exercice illégal de la médecine, dans la mesure où elle se permet de donner son avis par rapport à la réalisation de soins et qu’elle prend position pour organiser des soins aux États-Unis, avec un intérêt économique personnel derrière. »

« L’Expérience ameshée, c’est mon idée, je n’ai aucun lien financier avec le Dr Veronikis, se défend Cynthia Gagné. J’offre un service d’accompagnement aux femmes qui le veulent. Je ne leur fais aucune sollicitation, je réponds simplement à leurs questions sur la base de ma propre expérience. »

Je ne suis pas celle qui influence les femmes dans leur choix d’aller aux États-Unis, il n’y a aucun abus de faiblesse.

Cynthia Gagné,
fondatrice de L’Expérience ameshée.

La plupart de celles avec qui nous avons échangé le confirment : elles ont pris leur décision « en leur âme et conscience ». « Cynthia Gagné et le Dr Veronikis ne nous vendent pas du rêve », clament-elles en cœur.

« Quand on entend, nous les ex-patientes de Veronikis, qu’on aurait été rémunérées pour faire sa pub, ça me donne envie de vomir », complète Anne-Laure Castelli. De fait, aucun élément recueilli au cours de notre enquête ne permet d’étayer cette rumeur.

L’enjeu de la prise en charge

Selon certaines de nos sources, l’enjeu du remboursement par l’Assurance maladie des frais engagés outre-Atlantique – à l’instar de ce que Cynthia Gagné a obtenu au Canada pour 155 Québecoises – pèse dans cette controverse. « Laisser entendre que le retrait est faisable en France risque d’anéantir tout le travail fait pour obtenir la possibilité de retrait pris en charge aux USA », prévient en septembre 2023 une administratrice du groupe Facebook rattaché à Balance ta bandelette.

Cette consigne est-elle en phase avec les principes défendus par l’association ? Sa présidente Anne-Laure Castelli insiste plutôt sur « l’injustice de devoir aller se faire soigner au bout du monde. Certaines ont tout vendu ou se sont endettées pour partir, donc on espère une indemnisation ».

Impossible selon le ministère de la Santé, puisque « certains établissements situés en France peuvent prendre en charge les femmes présentant des complications graves afin, le cas échéant, de pratiquer des explantations, prises en charge par l’Assurance maladie ».

Rien qu’en 2023, « le nombre d’explantations de bandelettes et d’implants en France était d’au moins 500 », rapporte le Pr Xavier Gamé, président du Conseil national professionnel d’urologie (CNPU). Chirurgien urologue au CHU de Toulouse (Haute-Garonne), il fait partie des spécialistes français proposant cette intervention.

Mais ces derniers demeurent peu nombreux et surtout mal identifiés des patientes en raison de l’absence de centres experts labellisés en France. Président du syndicat des chirurgiens urologues, le Dr Didier Legeais reconnaît « un problème d’errance médicale dans notre pays pour trouver des chirurgiens pratiquant le retrait complet de ces dispositifs, même si la réponse est en train de se structurer ». C’est ce que nous verrons dans le second chapitre de notre enquête.



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