« Je veux militer pour toutes ces femmes encore dans cette spirale infernale des violences conjugales, qui sont brisées en mille morceaux et qui veulent se reconstruire », lance Marjorie Lefaucheux. Aujourd’hui, c’est à visage découvert et avec son nom de jeune fille qu’elle souhaite raconter son histoire, elle qui dit être victime de violences conjugales depuis 12 ans. Elle se retrouvera face à son futur ex-mari au tribunal de Dieppe (Seine-Maritime). L’audience est prévue en avril 2025. « Ce combat me donne de la force. Je sais que le procès sera très dur. Je souhaite que justice soit faite pour les femmes, pour mes enfants, poursuit-elle. On m’a suffisamment privée de ma vie, je veux vivre. »
Elle souffre d’un polyhandicap
Originaire de l’Oise, cela fait sept ans que Marjorie Lefaucheux s’est installée à Dieppe. Elle a vécu quelque temps avec son compagnon et ses deux enfants, mais dernièrement, chacun avait son propre domicile.
En 14 ans de vie commune, Marjorie Lefaucheux évoque « 12 ans de violences physiques, psychologiques avec des insultes, des humiliations et des manipulations », liste-t-elle, avant de préciser que « les violences psychologiques, c’était tout le temps. Monsieur a joué sur mes faiblesses ».
En 2019, elle a déposé une première plainte pour des violences conjugales. L’auteur a d’ailleurs été condamné à cinq mois de prison avec un sursis probatoire durant deux ans, ainsi qu’à des obligations de soin et l’interdiction d’entrer en contact avec elle. Des obligations qu’il a respectées « juste le temps du sursis probatoire », explique sa femme.
Marjorie Lefaucheux a travaillé comme auxiliaire de vie, mais depuis 2022, elle est reconnue comme personne en situation de handicap, entre 50 et 80 %, car elle souffre de cinq pathologies : diabète, endométriose, fibromyalgie, glaucome réfractaire et dépression. Des problèmes de santé qui rendent son quotidien délicat.
En décembre 2023, l’ancienne auxiliaire prend une grande décision : elle veut se séparer de son compagnon. Il lui aurait répondu qu’il ne souhaitait pas l’accompagner dans la maladie. Deux mois passent et en février 2024, Marjorie Lefaucheux dépose une deuxième plainte, cette fois pour menace de mort.
L’épisode de violence de trop
En mai, la santé de Marjorie Lefaucheux se détériore. Son mari revient s’immiscer dans son quotidien petit à petit. « Il était attentionné, j’ai cru qu’il avait changé. Mais ça n’a pas duré longtemps », soupire-t-elle.
Les mois se succèdent et le 7 novembre dernier, un nouvel épisode de violence éclate. Ce jour-là, Marjorie Lefaucheux sortait de l’hôpital après avoir subi divers examens. Ne pouvant rester seule à son domicile, son mari devait s’occuper des enfants et prendre de quoi manger. Le soir, la mère de famille, fatiguée, décide d’aller se reposer, mais elle n’y arrive pas car son fils et son mari font du bruit.
En se levant de son lit, elle va dans le salon et constate que le pack d’une vingtaine de bières acheté par son mari le jour même est presque vide. Elle décide de cacher les dernières canettes, jusqu’au moment où il veut en reprendre une : « Ça l’a mis en colère », se souvient-elle.
La mère de famille va subir les foudres de son conjoint : « Il m’a poussée contre le mur, il a pris un sac à dos et m’a demandé les clés de la voiture, mais j’ai refusé. Il a commencé à m’étrangler, c’était la première fois. Il m’a dit : « Donne-moi les clés ou je vais prendre pour 20 ans de prison ». Il m’a poussée sur le lit, m’a pris mon téléphone et l’a jeté. Il m’a mis des coups de poing au niveau de l’œil (NDLR celui qui est atteint d’un glaucome). Pendant les coups, je ressentais chez lui cette jouissance qu’il avait à me frapper. Plus je criais, plus ça le rendait heureux », explique-t-elle, les larmes aux yeux. De nouveau étranglée, elle aurait fini par céder et lui donner les clés.
Cette fois, ça a été l’épisode de trop pour la Dieppoise. Elle a déposé une plainte le lendemain des faits et depuis, un dispositif assurant sa sécurité a été mis en place.
Un bracelet anti-rapprochement en place
Le BAR, le bracelet anti-rapprochement, « est un dispositif de surveillance électronique qui permet de géolocaliser une personne à protéger et un auteur réel ou présumé de violences conjugales », d’après le site internet justice.gouv.fr.
C’est l’autorité judiciaire qui prononce cette mesure. Il s’agit d’une des méthodes les plus efficaces pour éviter de nouveaux faits de violences.
Depuis le 12 novembre, Marjorie Lefaucheux est équipée de ce dispositif. Son mari n’a pas le droit d’être à moins de deux kilomètres d’elle. Si c’est le cas, le dispositif se déclenche et les services de police interviennent.
Marjorie Lefaucheux salue la réactivité des autorités, mais « les policiers trouvent que le dispositif sonne trop souvent », soupire-t-elle. Selon elle, son mari, qui n’habite pas à Dieppe, en ferait exprès de s’approcher de son domicile et de l’école des enfants : « C’est une façon de me dire qu’il est là ».
Le dispositif aurait déjà sonné une quinzaine de fois. « C’est très anxiogène, admet Marjorie Lefaucheux. Ce dispositif, selon moi, sert plus à protéger les bourreaux que les victimes. Le procureur a proposé de retirer le dispositif pour le remplacer par le téléphone grand danger, mais je préfère savoir si mon futur ex-mari est dans le coin plutôt que de le retrouver face à moi à la dernière minute », termine la mère de famille.
« Aujourd’hui, c’est définitivement clos, je ne veux plus du tout le croiser. Pour partir définitivement, il a fallu que je prenne d’énormes coups » confie Marjorie Lefaucheux.
Forcément, toutes ces années entre violences et maladie l’ont beaucoup affectée. Elle vient d’intégrer l’association Nous Toutes Dieppe pour avoir un peu de soutien, en complément de son suivi avec un psychiatre et depuis peu avec un psychologue. Son fils a un suivi psychologique et sa fille doit voir un pédopsychiatre.
Être reconnue comme « victime »
Pour le moment, les deux enfants ne voient pratiquement plus leur père. Ce que leur mère souhaite aujourd’hui, « c’est qu’on me dise que je suis la victime et pas monsieur. J’attends de ce procès que je sois reconnue comme victime. Certains bénévoles de Nous Toutes vont m’accompagner au procès », sourit-elle.
Et dans son combat, l’ancienne auxiliaire de vie rêverait que soit prononcée une interdiction de territoire à l’échelle du département. « On m’a proposé de déménager, mais j’estime que ce n’est pas à moi de le faire. Je compte faire cette demande d’interdiction, même si ce n’est du jamais vu. Si on ne tente pas, on ne fera rien bouger », conclut la Dieppoise.
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