Parfait proxénète ou bon samaritain ? Dans le box du tribunal correctionnel de Paris, Samy* n’est pas à l’aise. Dans sa bouche, les mots s’emmêlent et sa voix se fait basse. Le président n’entend pas tout et doit faire répéter le prévenu engoncé dans son pull à col roulé blanc. Le jeune homme de 20 ans comparaît ce jeudi 6 mars 2025, car il est soupçonné d’avoir prostitué plusieurs femmes, dont sa petite amie. Son cousin, qui aurait aussi joué les souteneurs, comparaît libre. À ses pieds, un sac de course avec des affaires en prévision d’une éventuelle détention.
Une affaire montée en couple ?
C’est une histoire d’amour et de misère. Samy et Lena se rencontrent en novembre 2023. Il vit en grande précarité. Elle est sans-domicile et se livre à la prostitution. Ils commencent à former un couple. Selon la jeune femme, Samy lui aurait proposé de l’aider dans la vente de son corps. Il loue les logements, met les annonces sur SexModel, achète lingerie et préservatifs, et assure sa sécurité, caché dans une autre pièce durant les passes.
Les semaines défilent. Lena change plusieurs fois d’appartement, et se retrouve même chez la mère du prévenu, qu’il supplie de partir pour laisser la place à sa petite amie. En décembre, une altercation éclate avec un client dans le logement. Ce dernier est frappé par Samy et dépouillé. Le couple sort aussi de Paris et se rend à La Rochelle (Charente-Maritime) où Lena fait d’autres passes.
Un changement de version de la plaignante
En mars 2024, le binôme se disloque. La jeune femme se rend au commissariat et explique avoir été malmenée par son souteneur. Le maquereau de 20 ans lui aurait imposé des violences physiques et sexuelles, et récupérerait l’entièreté des gains générés par l’affaire. Au total, il aurait gagné plus de 50 000 euros.
Quelques mois plus tard, Lena va faire volte-face. Elle va avouer avoir menti sur les violences et veut retirer sa plainte. Elle reconnaît toutefois que son conjoint l’aidait dans son activité prostitutionnelle. Une enquête est tout de même ouverte et confiée à la brigade de répression du proxénétisme.
« Elle fait des vieux billets. Elle a la poisse »
Les investigations vont mettre au jour de nouveaux éléments. Lena ne serait pas la seule femme à avoir un partenariat avec le jeune homme. Des surveillances du prévenu sont effectuées, et le prévenu est vu avec une jeune femme, entrant et sortant de plusieurs logements. L’un est un pavillon à Montreuil (Seine-Saint-Denis), l’autre un appartement à Noisy-le-Sec.
Samy n’est pas seul avec la seconde jeune femme. Il est accompagné de son cousin. Des interceptions téléphoniques entre les deux hommes laissent penser que le business est familial.
« Cette p.. je l’ai tej, elle me rendait fou. En plus elle fait des vieux billets, elle a la poisse », lance le cousin dans un message.
« J’ai fait bosser une babtou. Elle a failli m’envoyer au trou », rajoute-t-il dans un autre.
En décembre 2023, les deux cousins sont interpellés.
« L’argent de son activité, je n’en ai jamais vu la couleur »
Ce jeudi, tous deux affublés d’une coupe à la Zlatan Ibrahimovic, les prévenus déjà connus de la justice nient en partie avoir joué les maquereaux. Ils invoquent l’amour, mais pas la cupidité. Face à eux, le vide. Les victimes ne se sont pas présentées. Une absence regrettée par la défense.
« Moi j’ai eu une relation avec Lena. J’étais amoureux. Je l’ai connue, elle se prostituait déjà. Plusieurs fois, je lui ai dit d’arrêter de faire ça. L’argent de son activité, je n’en ai jamais vu la couleur », affirme Samy.
Pourtant, des virements ont été faits via le compte du prévenu pour payer des abonnements premium sur SexModel, mais aussi pour louer les appartements.
« Je prêtais mes accès à Lena », assure le jeune homme.
« Vous avez une sacrée confiance en elle », ne manque pas de réagir le président dubitatif.
Pour la deuxième victime en revanche, il reconnaît l’avoir aidée à se prostituer, mais relate avoir agi par amitié : « C’est une amie que j’ai rencontrée. C’était un peu ambigu, puis elle s’est mise en couple avec mon cousin. Elle m’avait dit qu’elle était dans un réseau de prostitution où elle se faisait taper. Pour l’aider, j’ai pris un appartement pour qu’elle se prostitue elle-même. Je n’ai rien touché. C’était vraiment pour aider ».
Le prévenu serait aussi impliqué dans de la prostitution avec une troisième femme, mais là aussi, il évoque de manière floue un « service rendu ».
« Mais comment expliquez-vous que dans toutes vos relations, vous êtes avec quelqu’un qui s’adonne à la prostitution ? », s’étonne une assesseure.
« C’est comme ça, je pourrais pas vous dire », bafouille le bon samaritain.
Lourde peine requise
De son côté, le cousin balaie toute implication dans le business. Il aurait même voulu sortir sa compagne de ce milieu, mais faute de moyens de subsistance, n’aurait pas réussi.
« Mais vous étiez présent à de nombreuses reprises dans les appartements pendant les passes. Ce n’était pas pour intervenir en cas de problème », lui demande le président.
« Jamais j’ai fait de la sécurité. Si j’étais présent, c’était pour passer du temps avec elle ».
« Oui, mais à ce moment-là, elle est un peu occupée… », se hasarde le magistrat.
Pour la procureure, il n’y a pas à tergiverser, Samy est le « parfait proxénète » et son cousin, moins impliqué, est tout aussi coupable. « Cette pratique, c’est vouloir faire de l’argent rapidement et c’est utiliser la très grande vulnérabilité des victimes. Ces deux hommes n’ont aucun respect de la femme et de leurs corps. Ils ont considéré les victimes comme des objets », clame la magistrate. Pour Samy, elle veut cinq ans de prison, dont une année avec sursis. Pour son cousin : trois années dont une avec sursis.
Une enquête « médiocre » dénoncée par la défense
Côté défense, on met en avant le parcours difficile des deux cousins. « Mon client, il sort de détention, il a des addictions. Il a eu une entrée dans la vie adulte difficile », plaide l’avocate du cousin. « Son père a fait 8 000 km pour venir le chercher. Il a 20 ans. La jeunesse n’est pas une excuse, mais il faut une peine logique », implore l’avocat de Samy. Ce dernier pointe du doigt l’enquête, jugée médiocre : « Il y a des erreurs de dates, de comptes… ».
Malgré ces demandes, le tribunal condamne les deux prévenus à du ferme. Pour Samy, quatre années, dont une avec sursis. Pour son cousin, trois ans de prison dont une année avec sursis. Pour ce dernier, le mandat de dépôt est prononcé. Il dormira cette nuit en prison. Les policiers s’approchent du prévenu pour le menotter. « Vous pouvez prendre mon sac ? », dit le jeune homme avant de disparaître.
*Tous les prénoms ont été modifiés
Source link