« Les commissaires ne voient rien mais c’est normal, ils sont sur tous les fronts, en train d’analyser l’alcool à brûler qui vient peut-être de Malte par l’Italie. Ils nous font prendre des vessies pour des lanternes, mais bon… » Philippe Allaire n’a pas sa langue dans sa poche. L’entraîneur calvadosien l’a encore prouvé au micro de Canalturf, après la victoire de l’un de ses chevaux lors d’une course de trot disputée le 18 janvier 2025. Ces derniers temps, ce petit milieu bruisse de commentaires sur une étrange histoire d’alcool à brûler, à l’origine de plusieurs cas de chevaux positifs révélés tout récemment. Les courses de trot sont-elles vérolées par le dopage ? À écouter de nombreux acteurs de la filière, un véritable « système » profitant aux grosses écuries perdurerait depuis de nombreuses années, au détriment de la compétition, reléguée au second plan. Alors que le Prix d’Amérique, épreuve reine du circuit, se dispute dimanche 26 janvier à l’hippodrome de Vincennes (Paris), Enquêtes d’actu s’est plongé dans ce milieu bien opaque, où des enjeux financiers colossaux dépassent parfois l’intérêt sportif.
Ce qu’il faut savoirMis à jour le 23/01/2025
Une vague soudaine de treize chevaux positifs défraie la chronique dans le milieu des courses de trot. Deux des écuries françaises les plus prestigieuses sont concernées.
En exclusivité avant le Prix d’Amérique, nous dévoilons le bilan (provisoire) de la lutte antidopage en 2024. Seule une infime minorité des prélèvements ressortent positifs.
Pour qu’un cheval testé positif à l’étranger soit automatiquement sanctionné dans son pays d’origine, la réglementation devrait évoluer dans les prochains jours à l’échelle européenne.
Contaminés par l’alcool à brûler
Plusieurs affaires ont fait grand bruit depuis quelques années. La dernière en date prend sa source fin 2024. Au cours de différentes courses, treize chevaux issus de quatre écuries dont celles, renommées, de Jean-Michel Bazire et de Sébastien Guarato, ont été testés positifs au glycopyrrolate et à la béclométhasone. Deux substances pharmaceutiques utilisées contre les troubles pulmonaires. S’il est permis de soigner les chevaux avec, le règlement interdit leur présence dans le sang au moment de la course.
L’enquête menée par la Fédération nationale des courses hippiques (FNCH) a finalement conclu… à un accident. C’est ce qu’elle a indiqué, mercredi 22 janvier 2025, dans un communiqué confirmant les informations que nous avions recueillies quelques jours auparavant.
Ces treize chevaux auraient été contaminés par l’alcool à brûler qui est appliqué sur leur peau pour les sécher, l’hiver, dans leur écurie. « Cet alcool était composé de produits recyclés, parmi lesquels des solvants pharmaceutiques contenant les substances incriminées », nous fait savoir une source au sein des instances. « L’analyse du contenu d’une bouteille témoin provenant du fabricant confirme la présence des deux molécules », révèle Guillaume Maupas, directeur des courses et de l’association de la Société d’encouragement du trotteur français (SETF).
Les entraîneurs des chevaux concernés seront fixés sur les sanctions prises à leur encontre d’ici fin février prochain. Elles devraient se limiter à un déclassement des courses où les trotteurs ont été testés positifs.

Au vu du climat de suspicion qui règne dans la profession, il n’est pas certain toutefois que ces explications convainquent grand monde.
Quand Jean-Michel Bazire ne court pas un Quinté®, il y a entre 20 et 30 % d’enjeux en moins, car tout le monde veut le voir courir. Qui a intérêt à le voir suspendu, vu la perte financière que cela représenterait pour les courses ?
Des chiffres que n’avons pas été en mesure de vérifier.
Un cheval suspendu en Italie gagne en France
Une autre affaire suscite l’incompréhension, le cas Lovino Bello. Ce cheval considéré comme le meilleur trotteur de sa classe d’âge (4 ans), détenteur du record européen sur le mile (1 609 mètres), a gagné le prix Ready Cash à Vincennes, le 8 décembre 2024. Alors même qu’il faisait l’objet d’une suspension d’un mois en Italie (du 28 novembre au 27 décembre), après avoir été contrôlé positif à l’acide tiludronique. De quoi provoquer un certain malaise.
Dans pareil cas, tout le monde s’attendait à ce que les autorités transalpines demandent immédiatement une extension de la suspension à l’Union européenne du trot (UET), et donc à la France. Ce que n’a pas fait le ministère italien de l’Agriculture (Masaf). Avant de faire volte-face et de finalement demander l’extension, le 7 décembre. Trop tard, le délai était dépassé selon les textes de l’UET.
« Sur ce cas-là, on a appris que l’extension de la suspension n’était pas automatique », livre Stéphane Meunier à Enquêtes d’actu. Le président du Syndicat des entraîneurs de trot se montre dubitatif au regard d’autres sanctions prononcées à l’étranger contre des entraîneurs français, pour des faits de course tels qu’un « léger changement de ligne » : « Quand on montait au créneau pour éviter la demande d’extension, le directeur technique du Trot répondait que ce n’était pas possible. »
Un texte pour automatiser les sanctions d’un pays à l’autre
Le scandale est tel que le cas Lovino Bello pourrait bien faire jurisprudence, comme nous l’explique Guillaume Maupas. Ce 25 janvier, le représentant de la SETF soumettra à l’assemblée générale de l’UET un texte, déjà approuvé en commission, visant à étendre automatiquement une sanction prise dans un pays tiers au pays où le cheval s’entraîne : « Il y avait un vide juridique qu’il fallait combler. »
L’acide tiludronique repéré chez Lovino Bello est présent dans le Tildren®, traitement indiqué contre les boiteries et l’excès de résorption osseuse. Produit controversé, possiblement nocif pour les jeunes chevaux, son fabricant, le laboratoire Audevard, recommande de « ne pas [l’]administrer en dessous de 3 ans ».
La plupart des pays européens, dont l’Italie depuis septembre 2023, interdisent son usage pour les chevaux de moins de 4 ans. En France, la SETF a tenté en 2021 d’en faire de même. La démarche n’a pas abouti, faute de consensus au sein de la profession.
Joint par Enquêtes d’actu, l’entraîneur de Lovino Bello, Jocelyn Robert, plaide la bonne foi : « Vu les informations que j’avais obtenues auprès de l’UET et du Masaf, je me suis déplacé en Italie avec la certitude de pouvoir courir selon les protocoles prescrits par la filière vétérinaire. » Sans plus de commentaire à ce stade : « J’attends que l’instruction soit terminée au niveau du Masaf. »
Le dopage et ses ramifications partout en Europe
Plus retentissant encore : en mars 2022, un coup de filet du Service central des courses et jeux de la police judiciaire (PJ) a conduit à la mise en examen de onze personnes, pour une litanie d’infractions, notamment « dopage équin, escroquerie en bande organisée et association de malfaiteurs ». Parmi les suspects de ce dossier dont les ramifications s’étendent en Espagne, à Malte et en Italie, on compte des entraîneurs, vétérinaires, pharmaciens et intermédiaires.
Point de départ de cette affaire baptisée « Horse connection » par les enquêteurs : l’arrestation par la douane d’un vétérinaire espagnol, surnommé Don Diego de la Vega (il n’a pas répondu à notre demande d’interview), le coffre chargé de produits pharmaceutiques en partie prohibés. Les investigations auraient mis en lumière les pratiques douteuses de cet homme qui compterait près de 400 clients à travers le pays. Présumé innocent, il continue d’exercer.
Contacté par Enquêtes d’actu, l’un des mis en examen, un entraîneur, reconnaît sous couvert d’anonymat avoir administré à maintes reprises de l’Hemo-15, mélange (interdit) d’acide aminé, de vitamines et de minéraux, à ses bêtes.
C’est comme du Redbull® (une boisson énergisante), ça met un coup de fouet. Mais ça ne transforme pas un âne en pur-sang.
Ledit produit s’éliminerait en « quatre heures » du corps de l’animal. Un délai suffisamment réduit pour bénéficier des bienfaits et passer au travers des contrôles antidopage.
« J’étais loin d’être le seul à le faire », affirme notre interlocuteur. Il s’approvisionnait auprès d’une pharmacie française − « toujours ouverte » −, ainsi que d’un obscur fournisseur basé à Malte, via une adresse mail. « J’ai eu le contact par le bouche-à-oreille. C’était moins cher de l’acheter à l’étranger. Je disposais d’une liste de produits. Ensuite, j’étais livré à domicile », raconte-t-il encore.
Sur Internet, des potions « miraculeuses »
Se procurer en ligne des produits plus ou moins légaux censés améliorer la performance des chevaux est d’une facilité consternante. Des tas de sites Internet en proposent, avec la promesse d’« optimiser les ressources » de l’animal, ou encore de lui procurer « tonus » et « énergie ».

Des potions prétendument miraculeuses, provenant souvent d’Australie, du Kentucky (États-Unis), de Malte, de Dubaï, et régulièrement analysées par le Laboratoire des courses hippiques (LCH) de Verrières-le-Buisson (Essonne), seul habilité en France pour la lutte contre le dopage hippique (il a publié une étude au sujet de ces produits).
« Parfois on y trouve le principe actif inscrit sur l’étiquette, d’autres fois non. Souvent, il y a une vague corrélation avec les ingrédients mais les doses sont trop faibles pour procurer réellement un effet », avance Ludovic Bailly-Chouriberry, directeur du LCH.
« Le fraudeur est fraudé »
À titre de démonstration, il nous présente un flacon estampillé « EPO-Equine natural blood builder », qui ne contient en fait « que des vitamines et des sels minéraux et pas une once d’EPO ». « Le fraudeur est fraudé », s’amuse le scientifique.

« Ce laboratoire est rattaché à l’autorité des courses qui le finance. Son indépendance fait donc débat. Quand on ne veut pas trouver quelque chose, on ne le trouve pas », conteste le vétérinaire Jacques Nardin. Pendant une vingtaine d’années, il était chargé de réaliser des prélèvements en marge des courses. Avant d’être remercié par la Fédération en raison de ses méthodes décriées. Depuis, ce lanceur d’alerte autoproclamé a fait de la lutte antidopage son cheval de bataille.
« Il y a une dérive entre soins de l’animal et médication prohibée dans le but d’améliorer les performances. Tout le monde le sait. Des sanctions injustes sont prononcées pour un traitement pas respecté à la lettre, mais les vrais dopeurs, eux, sont protégés », affirme encore ce personnage haut en couleur qui travaille avec les autorités dans des dossiers judiciaires.

Éleveur en Mayenne, Samuel Cornilleau abonde dans son sens : « On dépense plus de 10 millions d’euros dans la lutte antidopage pour 1 % de cas positifs ! [Dans les faits, moins de 0,5 %, NDLR] Et ce sont souvent des défauts d’ordonnance ou le petit gars qui se fait choper par manque de vigilance. On ne coince pas forcément le tricheur mais celui qui n’a pas été malin. »
Les instances étouffent-elles des affaires ?
Les instances étouffent-elles des affaires de dopages pour éviter de gâcher le spectacle et de dégoûter les parieurs, source principale de financement des courses et de l’élevage, comme de nombreux interlocuteurs ont pu l’affirmer durant cette enquête ? « C’est du complotisme aigu », s’étrangle Pierre Préaud, secrétaire général de la FNCH.
« Les cas positifs s’articulent autour du dopage fondamental – c’est-à-dire les tricheurs –, le contrôle de médication – on s’assure que le cheval court sans résidus de médicaments dans l’organisme, et une zone grise avec des professionnels qui utilisent des médicaments pour améliorer les performances », développe Pierre Préaud.

Pour démontrer son sérieux en la matière, la Fédération nous a ouvert les coulisses de l’hippodrome de Vincennes, le 16 janvier, afin d’assister à un contrôle antidopage.
Protocole strict : nous avons suivi un contrôle antidopage
Chevaux pucés pour leur identification, dépistage systématique du premier de chaque course et d’autres participants de façon aléatoire (sauf pour le Quinté® où ce sont les cinq premiers), anonymisation des prélèvements avant leur envoi au laboratoire, flacons d’urine scellés, vétérinaires préleveurs qui ne travaillent pas avec les écuries… Le système semble vraiment ne laisser aucune place à une fraude institutionnalisée.
« Des contrôles sont aussi réalisés à l’entraînement ou juste avant la course, détaille Fabrice Gras, responsable d’exploitation du Groupement technique des hippodromes parisiens, et vétérinaire de formation. Avant chaque réunion, les commissaires désignent quelles positions sur la ligne d’arrivée de chaque course seront contrôlées. Nos équipes ne les découvrent qu’au départ, les entraîneurs et les jockeys qu’à leur sortie de piste. »

Les échantillons de sang et d’urine, référencés par un numéro, sont ensuite envoyés au laboratoire. Le procès-verbal (PV) permettant de relier ce code au cheval, est, lui, placé dans une enveloppe scellée et remisée dans les locaux de la Fédération. Si un cas positif est déclaré, celle-ci est ouverte en présence d’huissier, révélant enfin l’identité du cheval mis en cause. Son entraîneur dispose alors d’un délai de sept jours pour réclamer une contre-expertise.
À quoi ressemblera le dopage de demain ?
La société organisatrice des courses mène systématiquement une enquête susceptible d’aboutir à des sanctions disciplinaires (amende, suspension…), qu’elle rend publiques par le biais de son bulletin d’information. Dans tous les cas, la PJ est elle aussi avisée et peut, en fonction de la gravité des faits, engager ses propres investigations qui peuvent déboucher sur des sanctions administratives (retrait d’agrément) voire judiciaires.
Le LCH, laboratoire de pointe reconnu impartial par le label Cofrac, planche aussi sur les fraudes de demain. Par exemple le dopage génétique, soit l’amélioration des performances du cheval à travers la modification de son génome via l’ARN. Des techniques dignes d’un film de science-fiction, propres à alimenter un peu plus le soupçon dans le monde hippique.
Enquête réalisée avec Valentin Lebossé.
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