Home Faits Divers les tags antisémites dans l’immeuble de Mireille Knoll cachaient-ils une crise familiale ?

les tags antisémites dans l’immeuble de Mireille Knoll cachaient-ils une crise familiale ?

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“Cet immeuble est maudit !”, tonne d’une voix éraillée monsieur J, 94 ans, dans la salle d’audience du tribunal de Paris. Il se tourne avec colère vers sa voisine Nancy S.. Âgée de 51 ans, la prévenue est jugée ce lundi 31 mars 2025 pour avoir, avec sa fille de 16 ans, inscrit pendant plusieurs mois des tags antisémites dans son immeuble. De confession juive, la mise en cause avait dans un premier temps indiqué aux policiers être la victime. Élément glaçant : l’adresse où ces faits se sont déroulés est celle où Mireille Knoll avait été sauvagement assassinée sur fond d’antisémitisme. Le parquet a requis de la prison ferme à son encontre. 

Le retour de la bête immonde

Le 19 septembre 2024, Nancy S. pousse la porte du commissariat du 11ᵉ arrondissement de Paris. L’impensable vient de se produire pour cette quinquagénaire de confession juive. Sa boîte aux lettres a été parsemée de croix gammées. L’adresse où demeure la victime résonne comme un écho terrible. Elle vit au 30 avenue Philippe-Auguste. Dans ce HLM de dix étages, la bête immonde avait frappé avec brutalité six ans plus tôt. Mireille Knoll, 85 ans et rescapée de la Shoah, avait été lardée de coups de couteau par son voisin, condamné à la perpétuité en 2021.

Cette plainte est la première d’une longue série. Au total, les policiers seront contactés à 17 reprises par Nancy S.. L’immonde se déverse dans tout l’immeuble. Les inscriptions « Mort au juif », « sale juif crève » ou encore « c’est drôle de te voir souffrir » parsèment l’ascenseur et le hall d’entrée. Des tags arrivent jusqu’à la porte de monsieur J. Cet homme de 94 ans préside l’association des déportés de l’arrondissement. La terreur se distille dans tout le voisinage dans un contexte d’explosion des actes antisémites en France. Les médias, contactés par Nancy S., s’emparent de l’affaire. Dans la cage d’escalier, képis et caméras se croisent à plusieurs reprises.

La victime et sa fille confondues

Pourtant, de signalements en signalements, les policiers commencent à douter de la victime. En octobre, Nancy S. indique avoir reçu une lettre de menace très virulente. L’odieuse missive est timbrée. Les enquêteurs remontent jusqu’à un bureau de poste du 19ᵉ arrondissement, là où a été achetée la vignette postale le 13 décembre. Or, à cette date, la vidéosurveillance est sans appel : c’est la plaignante qui a acheté le timbre.

Le 21 janvier, tout s’accélère. Nancy S. fait un nouveau signalement de tags réalisés dans l’ascenseur dans la nuit du 17 au 18 janvier. Une aubaine pour les enquêteurs qui ont installé une caméra de surveillance la veille des faits. Le visionnage est confondant. La fille de la prévenue est vue en compagnie de sa mère. Elle brandit un stylo et réalise les inscriptions.

La mère et l’adolescente sont placées en garde à vue. Nancy S. est entendue à trois reprises. La première audition, elle nie. La seconde, elle reconnaît sa participation. La troisième, elle rétropédale. Sa fille serait la seule actrice de ces tags. À l’inverse, l’adolescente implique sa mère.

Le rejet comme source de la haine ?

Cette position, la prévenue la maintient à la barre devant la présidente des comparutions immédiates ce lundi. L’ancienne éducatrice évoque les rejets subis par l’adolescente, adoptée en Afrique, comme potentielle origine de cette déflagration de haine.

“Je pense qu’elle avait un problème identitaire. Dans les tags, c’est à moi qu’elle s’adresse. Je sais qu’elle m’en voulait beaucoup. Je prenais beaucoup de temps par rapport à son frère plus jeune. C’était peut-être aussi pour attirer l’attention et par rapport à la religion juive. Ma fille était rejetée par ma communauté. Quand j’allais faire les courses pour shabbat, on la prenait pour ma bonne. Elle me disait “à cause de moi, tu n’as pas d’amis juifs”, égrène la prévenue d’une petite voix.

« J’étais dans un état lamentable »

La maman l’assure, elle n’imaginait pas sa fille comme auteure de ces terribles graffitis : « Quand j’ai découvert les premières dégradations en septembre, ça a été terrible pour moi. Je pensais que c’était quelqu’un qui s’amusait. Quand ça s’est reproduit, je me suis dit que c’était quelqu’un de l’immeuble ».

Selon ses dires, sa fille lui aurait soufflé le nom d’une voisine comme potentielle suspecte, car elle s’était fâchée avec elle à plusieurs reprises. La raison : un signalement déposé contre Nancy S. aux services sociaux parce qu’elle suspectait des maltraitances. Peu après, la mère installe une caméra devant la porte, mais sa fille l’aurait cassée « par accident ». Concernant le timbre de la lettre de menace, Nancy S. explique l’avoir acheté pour une carte de vœux, mais que la vignette a disparu après avoir été posée sur une table du salon.

La nuit filmée du 17 janvier serait celle de la révélation pour la prévenue. Sa fille lui aurait proposé de « faire sortir le loup de la forêt ? Comment ? En réalisant eux-mêmes des tags, pour frustrer l’ego du corbeau. « J’étais dans un état lamentable. Je n’en pouvais plus. Je n’aurais pas dû faire ça », se lamente l’ancienne éducatrice à la barre. « Je lui ai dit de faire une simple étoile », poursuit-elle. C’est à ce moment qu’elle réalise que sa fille est derrière toute la monstrueuse affaire.

« Pourtant vous signalez ces tags à la police quelques jours après alors que vous saviez, pourquoi ? », demande la présidente.

« Parce que je voulais la protéger. J’avais peur. Je ne savais plus où j’en étais ».

« Et pourquoi ne pas en avoir parlé aux éducateurs ? », poursuit la magistrate.

« J’avais peur qu’on me l’enlève ».

Depuis la révélation de l’affaire, l’adolescente est placée en foyer.

« On avait la peur au ventre »

Durant l’interrogatoire, la présidente veut aussi savoir pourquoi Monsieur J a été visé par les graffitis. « Nous étions soupçonnés par les voisins de réaliser nous-même les tags vu que nous étions les seuls visés », relate la prévenue en guise de justification.

Depuis le début de l’audience, l’intéressé est dans la salle. Atteint de surdité, il ne peut s’empêcher de réagir avec force aux déclarations de Nancy S.. «Chht », le reprend à de multiples reprises sa fille, présente à ses côtés. « Vous êtes bien entourés », s’amuse la présidente lorsque le nonagénaire en fauteuil est transporté à la barre par plusieurs policiers.

Pour cet homme ayant consacré sa vie à identifier des enfants victimes de la Shoah, l’affaire a été source de stupeur. « Son grand-père est mort après avoir été déporté par les allemands ! », lance-t-il avec vigueur en parlant de la prévenue. « On va pas refaire toute l’histoire », le coupe la présidente.

Pour la victime, ces semaines de haine crasse ont été très dures à supporter. « Nous avons été obligés de fermer notre porte à clé. Nous pensions que l’assassin pourrait venir chez moi ! ». « Avec le contexte de la montée de l’antisémitisme, c’était terrible ! On avait la peur au ventre. On se demandait si on allait retrouver notre père vivant ou non », rajoute sa fille.

Trois ans de prison requis

En plus de monsieur J, la voisine du 9e étage à l’origine du signalement s’est aussi constituée partie civile. Le bailleur Paris Habitat également. Pour les avocats de ce côté du prétoire, la prévenue ment et serait beaucoup plus impliquée dans les tags. « Ce qu’on essaie de vous faire croire, c’est que madame est victime des machinations de sa fille », dénonce l’avocate de la voisine. « Je ne crois pas que cette jeune fille ait été en mesure de réaliser ces tags », poursuit le conseil du nonagénaire.

Cette conviction, le ministère public la partage. « Il y a eu une ampleur médiatique et nationale. La prévenue s’est entêtée à mentir dans une quinzaine de plaintes et n’a pas hésité à impliquer ses propres enfants. Elle n’a pas eu un seul mot pour ses voisins », fustige le procureur. Il demande trois ans de prison, dont deux avec sursis. Une obligation de soins et de travail est demandée, ainsi qu’une interdiction d’entrer en contact avec sa fille.

Des irrégularités pointées par la défense

À la défense, on s’étrangle d’une peine requise « folle ». « J’ai du mal à comprendre comment on peut être aussi abrupt », s’énerve Me Philippe Sarda. L’avocat le martèle tout au long de sa plaidoirie : rien ne permet de confondre sa cliente comme autrice des tags. « Il y a plein de fautes dans les graffitis. Pense-t-on qu’une adulte pourrait en être l’auteure ? ».

Le conseil revient sur un élément de procédure dénoncé comme problématique : l’audition de la fille de la prévenue lors de sa garde à vue. La vidéo de l’entretien, diffusée, montre la jeune fille dire que sa mère n’y est pour rien. Le policier lui rétorque que ce n’est pas cohérent et qu’elle devrait dire la vérité, tout en l’assurant que sa mère n’ira pas en prison. L’adolescente implique alors sa mère. Pour l’avocat, ces aveux ont été récoltés par incitation.

Pendant la plaidoirie, l’intéressée sanglote sous sa crinière blonde. « Je voulais m’excuser. J’ai jamais commis de délits. Je suis responsable et même coupable. J’aurais dû être plus proche de ma fille », lâche-t-elle dans un sanglot.

Le délibéré de l’audience est attendu pour le 14 mai 2025.



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