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l’affreux business des centres de soins low-cost

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Ce qu’il faut savoirMis à jour le 21/03/2025

Trente centres médicaux ont été déconventionnés en 2024 par l’Assurance-maladie.

Certains centres dentaires et ophtalmiques réalisent des soins inutiles afin de gonfler la facture.

Au-delà de l’affaire Dentexia, très médiatisée, les scandales sont nombreux dans ce milieu où l’argent coule à flot.

« Je n’ai pas envie de me retrouver dans la Seine. » « Je me méfie, ce sont des gens vraiment dangereux… » « Faites attention à vous, ce n’est pas un milieu de tendres. » Nous n’enquêtons pas sur une organisation mafieuse, mais sur les méthodes souvent douteuses de beaucoup de centres de soins dentaires et ophtalmiques. Pourtant, une étrange loi du silence règne autour et peu nombreux sont les anciens salariés à accepter de lever le voile sur ces « machines à cash ».
Érigés en piliers de la lutte contre les déserts médicaux, ces établissements poussent un peu partout sur le territoire depuis quelques années. Leurs façades accueillantes contrastent parfois avec ce qui se trame dans l’arrière-boutique, où des patients peuvent être mutilés sur l’autel de la rentabilité, comme a pu s’en rendre compte Enquêtes d’actu. Pour 2024, la Caisse nationale d’assurance maladie (CNAM) leur a imputé 39 millions d’euros de fraude, selon des chiffres révélés le 20 mars 2025.

🗳 Élections municipales 2026 : un dossier spécial des rédactions d’actu.fr

Cet article fait partie du premier épisode de notre dossier spécial consacré aux défis des maires de France, à l’occasion des élections municipales de mars 2026.

Dans ce premier épisode, « Déserts médicaux : un médecin à tout prix », les rédactions d’actu.fr explorent les solutions mises en place par les élus municipaux pour lutter contre la pénurie de médecins.

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Des praticiens salariés mis sous pression par des patrons gourmands

En 2009, en permettant la création de ces structures chapeautées par des associations, Roselyne Bachelot a peut-être involontairement créé un monstre. Alors ministre de la Santé, elle a offert à quiconque la possibilité de gérer une activité médicale, chose réservée auparavant aux seuls professionnels de santé. Au sein de ces structures, ces derniers se retrouvent alors dans la position délicate de salariés soumis à la pression du chiffre par des patrons peu scrupuleux, la plupart du temps étrangers à la profession.

« Beaucoup de personnes dans ce business sont juste des financiers. Ils se moquent de la santé des gens et sont là pour siphonner le système d’assurance maladie », accuse une source interne à l’Assurance-maladie, sous couvert d’anonymat. « Des gens y ont été mal soignés et se retrouvent édentés. Le poids psychologique est important », alerte Catherine Simonin, membre du bureau de France assos santé.


Mohamed B., de Vaulx-en-Velin (Rhône), en est l’illustration. « Ils se sont acharnés sur ma mâchoire avec une sorte de marteau pour arracher un implant cassé. J’avais mal malgré les six anesthésies. Ça résonnait dans ma tête. Le lendemain, je ne pouvais plus parler à cause de l’infection. » Ce sexagénaire compte parmi les nombreuses victimes de Dentexia, des centres dentaires low-cost répartis un peu partout en France, liquidés en 2016.

Plusieurs patients des centres Dentexia se sont retrouvés édentés à la suite de leur passage entre les mains de leurs dentistes. (©Collectif contre Dentexia)

En décembre 2013, séduit par des tarifs avantageux, il a déboursé 8 226 euros pour la pose de six implants dans un établissement de la région lyonnaise. Les prothèses, « de mauvaise qualité », se sont vite détériorées. Repris puis inachevés, les soins n’ont jamais tenu. « Imaginez le choc, au travail, en pleine réunion, je sentais l’implant se casser », témoigne-t-il auprès d’Enquêtes d’actu. Il a dû débourser 10 000 euros de plus pour réparer les dégâts, sans quasiment aucune prise en charge de la Sécu.

Dentexia a laissé des milliers de patients sur le carreau avec des soins payés mais non achevés. Toujours pas indemnisés, 106 d’entre eux ont déposé une plainte collective, début mars dernier.

L’affaire Dentexia patine sur le plan judiciaire

Plusieurs personnes ont été mises en examen dans cette affaire, dont le fondateur, Pascal Steichen, mais l’enquête reste « au point mort ». Il est notamment soupçonné de s’être appuyé sur un complexe montage d’entreprise tiers pour engranger l’argent.

Des pratiques qui auraient toujours cours dans beaucoup de centres, comme l’explique Philippe Goes, secrétaire général de l’Ordre des chirurgiens-dentistes et praticien à Saint-Germain-en-Laye (Yvelines) : « Les sociétés satellites servent à facturer des services de prothèses, de la location de bureaux, des prestations de ressources humaines. C’est comme cela que les capitaux issus des fraudes sont réinjectés. »

En Seine-Saint-Denis, des dentistes ukrainiens non déclarés

D’autres affaires plus récentes viennent illustrer ces dérives. Ces derniers mois, un des 894 centres dentaires franciliens, basé en Seine-Saint-Denis, a été épinglé pour des fraudes présumées. Il lui est reproché notamment d’avoir fait travailler, « à la limite de l’exploitation », une petite dizaine de praticiens ukrainiens, dont les diplômes ne sont pas reconnus en France, sans les déclarer. « Souvent, plusieurs dentistes se succèdent sur un même acte pour compliquer l’identification de l’auteur d’une faute », indique Alain Durand, président de l’Ordre des chirurgiens-dentistes.

Ordre des chirurgiens dentistes
Philippe Goes, Catherine Eray et Alain Durand de l’Ordre des chirurgiens-dentistes, devant un buste de Pierre Fauchard, le père fondateur de leur profession. (©Renaud Vilafranca / Enquêtes d’actu)

Les dirigeants de cet établissement, depuis déconventionné et fermé, sont également suspectés d’avoir détourné d’importantes sommes d’argent au préjudice de l’Assurance-maladie. En outre, la qualité des soins prodigués sur place est grandement remise en question, selon les premières investigations.

« Ils [les dentistes ukrainiens, NDLR] n’étaient pas inscrits à l’Ordre en France et exerçaient tous sur la même carte de professionnels de santé (CPS) d’un dentiste de ce centre. C’est totalement illégal », précise un proche du dossier. Selon nos informations, certains dirigeants de grandes enseignes dentaires déploieraient de véritables filières de rabattage dans les facultés étrangères – en Espagne, en Roumanie, au Portugal – à grand renfort de fêtes fastueuses, pour convaincre les jeunes dentistes de venir se faire la main chez eux, en France.

Trente centres de soins déconventionnés en 2024

Trente centres de soins ont été déconventionnés par les autorités de santé en 2024. Cette sanction réduit à quelques euros le montant du remboursement des actes médicaux, contraignant l’établissement visé à fermer faute de patientèle. « Le problème, c’est que le praticien, lui, n’est jamais déconventionné. Il suffit de revendre le centre à un tiers, souvent le frère, la femme ou le cousin, et il pourra revenir travailler », s’agace encore Alain Durand, qui souhaite que l’Ordre soit beaucoup plus associé aux contrôles de l’Assurance-maladie.

Cabinet d'ophtalmologie Villiers-le-Bel
Déconventionné par la CPAM pour fraude, ce cabinet d’ophtalmologie de Villiers-le-Bel (Val-d’Oise) a depuis mis la clé sous la porte. (©Renaud Vilafranca / Enquêtes d’actu)

Le 20 janvier 2025, un centre d’ophtalmologie de Villiers-le-Bel (Val-d’Oise) a connu le même sort, comme l’a révélé La Gazette du Val-d-Oise. Il est soupçonné d’avoir usé de divers stratagèmes pour détourner entre 300 000 et 400 000 euros au préjudice de la Caisse primaire d’assurance maladie (CPAM), en l’espace de deux ans.

D’après l’enquête de la CPAM, ici, un praticien pouvait enregistrer jusqu’à 140 consultations dans la journée. « De l’abattage », décrivent d’anciennes employées. Ce rendement vertigineux aurait été surtout artificiellement gonflé, notamment en trichant sur la facturation.

Des échanges internes qu’Enquêtes d’actu a pu consulter mettent en lumière une course au chiffre d’affaires, bien loin de l’image commune d’un service de santé.

« Ils pouvaient faire de la retape, c’est-à-dire reconvoquer des patients sous un motif fallacieux au prix d’une consultation. Il pouvait arriver aussi que l’ophtalmo signe des ordonnances pour des gens qu’il ne voyait pas », dénonce Sophie (prénom modifié), ancienne salariée. « Il était courant de réaliser des actes d’imagerie sans lien avec l’objet de la visite et sans nécessité médicale », témoigne également Emilie (prénom modifié), une de ses ex-collègues.

« L’effet blouse blanche fonctionne sur tout le monde »

Si le patient n’est en général pas très regardant sur les soins prodigués, c’est parce qu’il n’a rien à débourser à la sortie. « Ces centres s’installent le plus souvent dans des zones défavorisées et pratiquent le tiers payant. Le jackpot pour eux, et c’est là que c’est cynique, c’est quand ils ont affaire à des personnes immigrées, bénéficiaires de la CSS (ex-CMU). Ils maîtrisent mal la langue et n’osent pas se plaindre. De toute manière, l’effet blouse blanche fonctionne sur tout le monde », analyse notre source à l’Assurance-maladie.

Ce centre a plaidé la bonne foi devant le tribunal administratif de Pontoise (Val-d’Oise), le 21 janvier, pour tenter de faire annuler la sentence de la CPAM, prononcée pour une durée de cinq ans. En vain. Le même jour, un centre d’ophtalmologie d’Argenteuil, lui aussi déconventionné pour une fraude qui avoisinerait les 800 000 euros, contestait également sa sanction sans convaincre davantage les juges.

Une fois les voies de recours épuisées, l’établissement de Villiers-le-Bel a mis la clé sous la porte. Ses quatorze salariés en ont été brutalement informés, le 12 février, jour de la fermeture.

Comme en témoigne un enregistrement sonore consulté par Enquêtes d’actu, ce matin-là, en réunion, le directeur de la SAS adossée au centre (la structure financière qui, normalement, n’a aucun pouvoir de gestion), lâche d’emblée face à des salariés médusés : « On ferme définitivement. Il faut chercher un poste ailleurs pour subvenir à vos besoins. Ici, c’est fini. » Depuis, les employés attendent encore d’être licenciés et payés. Le dossier doit être examiné aux prud’hommes au printemps prochain et une plainte a aussi été déposée par dix d’entre eux.

Cette réunion se serait tenue en l’absence du président de l’association, représentant légal de la structure. Contacté, ce dernier n’a pas souhaité s’exprimer.

Dans les faits, selon des témoignages et des échanges WhatsApp, c’est le directeur de la SAS, propriétaire d’un second centre d’ophtalmologie dans l’Oise, qui aurait été officieusement aux manettes de l’établissement, au mépris de toutes les règles en matière de gestion d’un centre médical.

Un profil de dirigeant bien éloigné du monde médical

Ce quinquagénaire, dépeint localement comme « un propriétaire de biens dirigé par l’envie de faire des affaires », condamné en 2020 à cinq mois de prison pour vol avec violence et vol aggravé dans une affaire d’expulsion musclée de squatteurs, tenait auparavant un bar en lieu et place de l’établissement médical. Il n’a pas donné suite à nos sollicitations.

« La Ville souhaite que cet établissement soit repris, avec des gages de stabilité et de sérieux. Un candidat s’est présenté. La balle est dans le camp de la CPAM, qui acceptera ou pas de reconventionner et d’échelonner la dette », déclare Djida Techtach, maire de Villiers-le-Bel, commune de 28 000 habitants où l’offre médicale est insuffisante.

Collectif contre Dentexia
Le 2 mars 2025, le Collectif contre Dentexia a manifesté place Vendôme, à Paris, pour demander justice, près de dix ans après la liquidation de ces centres dentaires décriés. (©Collectif contre Dentexia)

« La fraude à la Sécu n’est pas spécifique aux centres de santé, elle existe aussi dans le libéral. Pour ce qui est des centres, elle s’inscrit dans des schémas beaucoup plus complexes mis en place pour rentabiliser l’activité, comme le recours à une nébuleuse de sociétés écrans, le transfert de capitaux vers l’étranger, ou la spéculation dans l’immobilier », analyse Abdel Aouacheria, fondateur du collectif contre Dentexia.

Pour éviter les conflits d’intérêts, la loi Khattabi, promulguée en 2023, interdit désormais tout lien entre les associations régissant ces centres et les sociétés périphériques. Sur le terrain, la situation semble néanmoins avoir guère évolué.

Des mutilations, on en constate encore régulièrement. Au lieu de soigner une petite carie, des praticiens vont d’emblée poser une couronne ou arracher une dent saine pour mettre un implant. Ils travaillent rapidement, avec des matériaux de faible qualité.

Un employé de l’assurance maladie,
sous couvert d’anonymat

L’Ordre des chirurgiens-dentistes, en guerre contre ces centres, va plus loin. « Ce sont des mutilations volontaires. C’est comme si je vous coupais un doigt et que je vous vendais une prothèse derrière. Il y a une volonté de nuire à but lucratif », assène son président. La pratique de soins inutiles afin de gonfler la facture serait monnaie courante. « Des fois, des gens viennent pour une carie ou un détartrage et repartent avec un devis à 600 euros », s’indigne Catherine Eray, autre secrétaire générale de l’Ordre.

La réforme du 100 % santé dévoyée pour remplir les poches des escrocs ?

L’avènement de la réforme du 100 % santé en 2019 coïncide avec l’explosion du nombre de ces établissements. Certains de ceux qui se sont lancés dans l’activité auraient vu dans cette offre de soins intégralement remboursée une manne financière, en usant de mécanismes semblables, d’après plusieurs de nos sources, à ceux employés dans les arnaques à la rénovation énergétique ou à la taxe carbone.

« C’est le même principe. Ils identifient les failles d’un dispositif et s’engouffrent dedans pour se remplir les poches », glisse notre informateur à l’assurance maladie, qui pense que le seul moyen de mettre un coup d’arrêt à la fraude serait de leur interdire de télétransmettre les soins « en mode dégradé », c’est-à-dire sans la carte vitale du patient.

Un poids lourd du milieu : « beaucoup de mes clients ont mal tourné »

Ce secteur est peu bavard avec la presse. Nous avons pu toutefois échanger avec un poids lourd du milieu, Daniel Zana, président de Dentyssimo, société de conseil en création de centre dentaire. Il revendique avoir aidé « 730 centres » à se constituer. Certains depuis ont été déconventionnés, dont dix du réseau Nobel Santé +, sanctionnés au printemps 2024 pour une fraude estimée à 2,9 millions d’euros. « Beaucoup de mes clients ont mal tourné. Mais je n’ai rien à voir avec ça. Je les aide juste à se lancer », explique-t-il.

Le nom de cet homme, contrôleur de gestion de profession, apparaît également dans l’organigramme de plusieurs centres dentaires franciliens. Ce serait « pour rendre service », il n’y exercerait aucune responsabilité. Il admet sans difficulté le caractère lucratif de l’activité médicale : « Comme dans n’importe quel domaine, les investisseurs prennent des risques, normal que cela génère un rendement. »

La Cnam, qui n’a pas donné suite à nos nombreuses sollicitations, a détecté et stoppé pour 628 millions d’euros de fraude en 2025, un « montant record », dont 68 % sont attribuées aux professionnels de santé, notamment au travers de la « double facturation ».

Alors que nombre de nos interlocuteurs ont pointé du doigt les faiblesses du système de contrôle, l’organisme vient de renforcer ses moyens pour lutter contre la triche de toute sorte : 1 600 agents dédiés, un pôle doté d’enquêteurs judiciaires, ainsi que des cyberenquêteurs, habilités notamment à s’infiltrer sous couverture sur les réseaux sociaux.



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