Le rêve de conquête de la présidence française par Marine Le Pen, objectif poursuivi depuis plus de 10 ans, apparaît aujourd’hui fortement compromis après la décision de justice qui a condamné la cheffe de file de l’extrême droite à une inéligibilité immédiate, lundi 31 mars 2025, dans l’affaire des assistants parlementaires européens.
Le tribunal correctionnel de Paris a reconnu Marine Le Pen coupable de détournement de fonds publics, l’a condamnée à quatre ans de prison dont deux ferme aménageables sous bracelet électronique et l’a déclarée inéligible pour cinq ans, à deux ans de la présidentielle de 2027 pour laquelle elle apparaissait favorite après trois tentatives infructueuses.
Marine Le Pen et son parti peuvent-ils tirer profit de cette condamnation ? Le Rassemblement national (RN) peut-il sortir renforcé de cette affaire ?
Oui : la rhétorique antisystème du parti pourrait s’amplifier
La stratégie de minimisation du RN, commencée au début du procès, a vite été remplacée par une communication tous azimuts pour dénoncer un procès politique.
À peine quelques heures après le prononcé du jugement contre Marine Le Pen, le parti d’extrême droite a lancé une contre-offensive médiatique, se posant en tant que victime d’un complot de l’establishment. Ce mardi, la leader du RN s’en est prise au « système » qui a, selon elle, « sorti la bombe nucléaire ».
« Il pourrait y avoir une trumpisation de la décision judiciaire », explique à actu.fr Valérie Igounet, spécialiste de l’extrême droite, directrice adjointe de Conspiracy Watch et réalisatrice du documentaire Retour de flamme : 50 ans de normalisation de l’extrême droite, diffusé le 11 mai sur Histoire TV.
Une dizaine de personnalités de l’extrême droite, présentes dans les principaux médias ce mardi matin, ont joué cette carte victimaire, dénonçant un « abus de pouvoir » des juges et un « scandale démocratique » (Jordan Bardella sur CNews et Europe 1, Marion Maréchal sur TF1, Sébastien Chenu sur France 2…).
Les soutiens du RN n’ont quant à eux pas manqué de réagir, alimentant l’idée d’une théorie de « complot des juges », explique la spécialiste. « La France est-elle encore une démocratie ? », a questionné sur X Éric Ciotti, le président du groupe Union des droites pour la République à l’Assemblée nationale.
« Une partie de la classe politique s’est enfoncée dans le complotisme au mépris des principes les plus élémentaires de l’État de droit », analyse la spécialiste.
Cette condamnation a aussi été vivement critiquée à travers la galaxie nationaliste et populiste mondiale, notamment par le Kremlin, l’ex-président brésilien Jair Bolsonaro et le président américain Donald Trump.
Oui : ses électeurs fidèles risquent de lui être encore plus fidèles
Selon Virginie Martin, politologue et professeure à la Kedge Business School, le noyau dur des électeurs de Marine Le Pen, les plus convaincus, pourraient voir leur conviction renforcée.
« À l’image de certains politiques, ils pourraient, eux aussi, crier à la démocratie exécutée, et estimer que l’État profond joue sa partie et veut tuer Marine Le Pen », détaille-t-elle.
Une situation vécue aux États-Unis avec Donald Trump, reconnu coupable en mai 2024. Ses plus fervents défenseurs avaient qualifié sa condamnation de « complot politique », visant à le délégitimer et faire en sorte qu’il perde l’élection.
« Il peut y avoir l’idée d’une élection volée par anticipation », poursuit la politologue Virginie Martin.
Dans cette perspective, le président du Rassemblement national Jordan Bardella cherche à mobiliser les électeurs. Il a lancé lundi une pétition de soutien et a annoncé « l’organisation ce week-end de distributions de tracts et mobilisations pacifiques ».
Nous sommes totalement innocents dans cette affaire et, en dépit de cela, on prive des millions et des millions de Français de leur candidate naturelle et légitime à l’élection présidentielle.
De quoi renforcer le sentiment chez ces électeurs que le système est contre le RN et sa cheffe de file…
Non : il n’y a plus vraiment de leader au Rassemblement national
Toutefois, le jugement prononcé reste une sanction à l’encontre de Marine Le Pen, rappelle la politologue Virginie Martin, dont l’image et la crédibilité sont sérieusement entachées par cette décision judiciaire.
« La patronne du RN, c’est elle : elle incarne profondément le RN. Il y a une crise de leadership évidente », ajoute-t-elle.
Sitôt connu le jugement du tribunal correctionnel de Paris, l’hypothèse d’une candidature de substitution de Jordan Bardella est revenue avec force.
Jordan Bardella fonctionne bien. Il a fait sa tournée de dédicace (dans le cadre de la promotion de son livre Ce que je cherche) comme une rock star, et il dépasse même Marine Le Pen à l’applaudimètre auprès des électeurs.
Depuis qu’il lui a succédé à la tête du parti, en novembre 2023, Jordan Bardella s’est peu à peu construit une image de leader. Mais, « est-ce que ce sera aussi simple pour lui de tracer sa route ? », s’interroge la spécialiste.
Son jeune âge (29 ans), son impopularité au sein de la vieille garde du parti ou encore le retour de Marion Maréchal pourraient lui compliquer la tâche et entraver sa candidature à la prochaine présidentielle, selon Virginie Martin.
Jordan Bardella est un atout formidable pour le mouvement et je le dis depuis longtemps. J’espère que nous n’aurons pas à user de cet atout plus tôt qu’il n’est nécessaire.
Non : l’organisation du parti est sérieusement fragilisée
Au-delà de l’image, plus grave encore selon Virginie Martin, c’est l’organisation même au sein du parti qui est bousculée. « Elle perd ici ou là des piliers importants », estime la politologue.
Son ex-compagnon, le maire de Perpignan Louis Aliot, et vice-président du RN, a été condamné à trois ans d’inéligibilité. Julien Odoul, député et porte-parole du parti, a écopé pour sa part de huit mois avec sursis simple, une peine d’inéligibilité d’un an, sans exécution provisoire.
« Elle perd aussi sa dynamique post-législative », souligne la spécialiste. L’organisation du parti, qui se voulait plus « décentralisée », « professionnalisée » et « crédible » est mise à rude épreuve.
Cette décision pourrait à terme affecter lourdement le parti tout entier. « Marine Le Pen a toujours dit qu’il fallait être plus blanc que blanc. Va-t-elle mettre en place une stratégie du chaos ou poursuivre sa notabilisation ? », se demande Virginie Martin.
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