La première session 2025 de la cour d’Assises de Coutances débute ce lundi 10 mars avec une affaire qui avait défrayé la chronique en décembre 2021, celle de l’attaque au sabre de trois policiers à Tourlaville (commune déléguée de Cherbourg-en-Cotentin, Manche) par un individu en tenue de ninja.
Une des policières blessées a accepté de témoigner sous couvert de l’anonymat. Elle revient en détail sur cette expérience traumatisante et sur sa reconstruction.
Quels souvenirs gardez-vous de cette attaque foudroyante ?
« Je revis à chaque fois la même scène. J’entends les mots de mon collègue. Nous étions pris au piège dans notre véhicule de patrouille. Quand l’assaillant fond sur nous, nous n’avons pas le temps de sortir du véhicule. Il donne un premier coup de sabre dans la vitre avant. On se pense en sécurité, les portes verrouillées. Puis la vitre se lézarde au second coup. Il parvient à ouvrir ma porte côté passager. Et ensuite, c’est le grand tunnel. Je suis attachée par la ceinture et je ne peux me saisir de mon arme. Je vois le sabre de l’individu vêtu de noir me passer sous le nez. Je me dis c’est la fin. Je n’ai aucune issue. Et puis il y a la puissante blessure au menton. J’ai l’impression de me prendre un pavé dans la tête. Je ressens l’onde de choc. Je suis en plein arrêt sur image, complètement figée. Je ne vois pas que ma collègue est sortie. Elle ne voulait pas rester dans ce véhicule qui aurait pu devenir son cercueil. Elle a été blessée à la tête. J’entends ensuite les coups de feu de mon collègue au volant. Il a passé son arme derrière mon siège et fait feu. Mon cerveau se met en veille. Puis j’enlève ma ceinture et m’extrais du véhicule. Je sors mon arme, j’ai les mains pleines de sang. Je fais le tour du véhicule. J’entends ma collègue blessée qui m’oriente. J’aperçois l’assaillant, assis, adossé à l’aile avant gauche du véhicule. Mon collègue le tient en respect avec son arme. Il lui dit de ne pas bouger. Il veut voir ses mains. Je me positionne et je fige. Et puis un autre collègue arrive, me frappe sur l’épaule. Il m’indique que la relève est arrivée. Je remets mon arme à l’étui. Il s’occupe de moi pendant que les collègues poursuivent l’intervention. Après, il y a un blanc. Je sais que je pars avec les pompiers. Ma collègue et moi sommes emmenées à l’hôpital. Ma collègue sera opérée dans la soirée. Moi ils m’ont gardée parce qu’ils craignaient que mon nerf mentonnier soit sectionné. Après examens, on m’a suturé sous anesthésie locale, mon nerf n’était pas touché. »
« Nous avions un pied dans la tombe »
Avez-vous l’impression d’être une miraculée ?
« Nous avions un pied dans la tombe. Je m’en sors bien, avec de légères blessures. Mais à 2 centimètres près, c’était la carotide. Et vu la puissance de l’individu, je me dis que j’ai échappé à la décapitation. »
Cette intervention restera sans doute la plus marquante de votre carrière. Elle n’a pas été sans conséquences sur les plans personnel et professionnel ?
« Nous avons vu la mort de si près. Cette intervention a bouleversé mon quotidien et ceux de mes collègues. Après plus de trente ans dans la rue en unité, j’ai intégré un autre service, dans un bureau. Je retourne occasionnellement sur le terrain, qui est mon ADN, quand il y a un manque de personnel. Cette agression a profondément modifié ma fin de carrière. J’aurais aimé poursuivre encore deux ou trois ans au sein du groupe de sécurité de proximité. Mais je me fais aujourd’hui vieille. J’ai accepté cette mobilité en interne à la suite d’un événement marquant. Mes deux autres collègues ont également changé de service. Et puis je suis devenue un peu plus méfiante. »
Comment se sont passées les trois années qui viennent de s’écouler depuis l’agression ?
« Je les ai vécues avec des hauts et des bas. Ma cicatrice n’est quasiment pas visible mais je sais qu’elle est là, dans la chair. Je la vois tous les matins quand je me regarde dans la glace. Cela reste traumatisant même si j’ai vu des choses bien plus traumatisantes durant ma carrière. Mais là, c’est moi qui étais victime. J’ai failli y passer. Je ne m’en suis pas sortie indemne mais vivante. Il faut avancer. J’ai eu la chance d’avoir un chirurgien au top qui a fait un travail magnifique. »
« Nous ne sommes pas payés pour nous faire tuer »
Avec vos collègues, vous avez tissé des liens forts depuis les événements ?
« Nous étions trois au départ de l’intervention. Nous sommes trois à l’arrivée mais chacun avec nos blessures qu’elles soient physiques ou psychologiques ou les deux. De vivre cette situation, cela a créé un lien indéfectible qui aujourd’hui nous unit. La blessure psychologique est la même pour tout le monde. Nous avons été vus par un psychologue du ministère. J’ai pris également part à des temps d’échange avec d’autres policiers blessés en service. Il n’y a pas de petites interventions. Il y a toujours un risque. Nous sommes là pour protéger la population. C’est pour cela que je fais ce métier. »
Comment entrevoyez-vous cette session d’Assises ?
« Il y a le stress de repenser aux faits. Je ne sais pas comment je vais réagir psychologiquement en le voyant. Je sais simplement que j’ai besoin d’être à l’audience pour tourner à jamais la page. Je suis avant tout une victime. Je ne souhaite pas que ce caractère de victime ne soit atténué du fait de ma profession. Nous ne sommes pas payés pour nous faire tuer. Nous sommes là pour porter secours et faire respecter la loi. Cette agression est à l’image de notre société avec une délinquance qui n’a plus peur de la police, qui est constamment dans la provocation parce qu’ils savent que nous avons des cadres légaux à respecter. »
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