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Interview. À la une : Kléber Mesquida, le combat continue

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Il est apparu comme le fer de lance de la révolte des pouvoirs locaux, accusés à tort par l’exécutif national d’être les responsables du déficit public. Nous l’avions quitté en décembre 2024 entouré de 300 élus, maires et conseillers municipaux, tous vent debout pour dénoncer les coupes budgétaires et le risque de dégradation des services publics. Kléber Mesquida, président du Département de l’Hérault, attaque l’année, avec un défi financier à relever pour sauver son institution, « principal vecteur de cohésion sociale » du territoire. Tout aussi combatif que raisonné, il appelle de ses voeux à une relance de l’économie par une politique de l’offre, et à l’union des Héraultais pour triompher d’une année de tous les dangers. Entretien avec le héraut du Département et des collectivités en souffrance.

Métropolitain : Tout d’abord, cette année 2025 sera l’occasion d’un bilan de votre action car nous fêterons les 10 ans de votre première élection à la présidence du Département de l’Hérault. Quelle a été « la patte Mesquida » ? Quelles sont les actions qui ont imprégné vos deux mandats ?

Kléber Mesquida : Au-delà de nos compétences traditionnelles, transférées par la Loi, qui sont les solidarités aux personnes, de la petite enfance jusqu’à la personne âgée, et les solidarités territoriales avec le soutien aux communes et aux intercommunalités, nous avons mené à bien depuis 10 ans des projets ambitieux et structurants pour notre département. Je pense aux projets menés dans le cadre de nos compétences avec l’aménagement des 4 000 km de routes départementales et le plan Collèges qui nous a notamment permis de construire 3 collèges en moins de 5 ans, ce qui reste du jamais vu depuis 30 ans que je suis élu au Département ! Cela afin de répondre à un défi d’envergure : nous sommes un département qui connait une progression démographique importante en accueillant plus de 13 000 nouveaux habitants chaque année.

Autre grand chantier, celui de la fibre optique que nous avons mené à terme, avec aujourd’hui 286 communes qui sont raccordées, notamment des territoires ruraux, afin que chaque Héraultais ait accès au numérique.

Enfin, j’ai plus particulièrement mené une réflexion sur les richesses de l’Hérault, et proposé des projets vertueux qui mettent en synergie l’économie et l’environnement. Par exemple, nous avons lancé l’Œnotour® qui déroule une nouvelle offre touristique en s’appuyant sur les caveaux de dégustation et qui attire chaque année de nouveaux visiteurs. Fort de ce succès, nous avons également développé le Conchylitour® avec les mas conchylicoles du bassin de Thau.

Ces initiatives visent à développer notre attractivité et à soutenir nos producteurs en les aidant à développer d’autres sources de revenus. Nous allions à cette démarche une réflexion environnementale afin de proposer des solutions naturelles et innovantes. Par exemple, en ce qui concerne le Conchylitour®, nous aménageons des pistes cyclables autour du bassin de Thau avec un revêtement en coquilles d’huitres concassées. Cela permet de recycler ces matériaux et d’avoir un sol perméable qui permet à la réserve hydraulique de se recharger avec les eaux de pluie.

Plus récemment nous avons candidaté pour obtenir le label Géoparc de l’Unesco afin de valoriser les richesses géologiques du Nord du Département et les acteurs économiques présents sur ces territoires, que cela soit les artisans, les producteurs ou les professionnels du tourisme.

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Avec mon équipe nous avons donc mis en place des démarches raisonnées et synergiques afin de rendre attractif et vertueux notre beau département.

Ces projets l’illustrent, votre présidence est également marquée par une volonté de rééquilibrer les territoires de l’Hérault…

J’ai toujours eu cette préoccupation y compris avant d’être élu président. Je partage cette conviction que tous les citoyens héraultais ont besoin d’avoir accès à des équipements et des services qu’ils soient sportifs, éducatifs ou culturels. Aujourd’hui, les territoires urbains ont davantage de moyens pour mener à bien ces projets donc notre rôle est de les aider mais d’aider encore un peu plus les communes rurales qui ont moins de revenus fiscaux.

Y compris en ce qui concerne les enjeux environnementaux, comme la pénurie d’eau ou encore les feux de forêt ?

Nous aidons, en effet, des communes dans les Hauts-Cantons qui ont eu des pénuries d’eau potable en les ravitaillant quotidiennement, ce qui n’est pas une obligation mais nous le faisons au nom de la solidarité territoriale. Nous sommes aussi le seul Département qui met à disposition un hydrogéologue pour aider les municipalités dans leurs recherches en eau. Et je peux vous dire que dans les petites communes cette aide est très appréciée car elles n’ont pas les moyens des grandes urbanisations et se trouvent seules face à ces problématiques complexes.

Quant au SDIS, nous avons aménagé des coupes-feu, nous disposons de notre propre cellule aérienne afin de pouvoir éteindre les feux rapidement, nous investissons tous les ans pour renouveler le matériel d’intervention et nous avons un plan pluriannuel de recrutement car si la population du département augmente, il faut augmenter aussi le nombre de pompiers, cela est logique. Nous allons même inaugurer prochainement un Pôle de Préparation à l’Engagement aux Situations d’Urgences qui sera l’un des plus modernes d’Europe (voir encadré). Nous aidons également les communes pour la construction de nouvelles casernes, comme à Montpellier, qui verra prochainement ouvrir son troisième centre aux Près d’Arènes.

Un Pôle de Préparation à l’Engagement aux Situations d’Urgences bientôt inauguré en grande pompe

Il est implanté à Gignac, le long de l’A750, pour des raisons d’accessibilité : « Nous accueillerons des pompiers d’autres départements limitrophes qui souhaitent bénéficier de ces modules d’entraînements de derniers cris », explique Kléber Mesquida à l’évocation du Pôle de Préparation à l’Engagement aux Situations d’Urgences qui sera inauguré début février. Sur le site, qui comprend un plateau technique de 9 000 m2, on retrouve notamment une vraie maison destinée à mettre en situation les pompiers intervenant lors d’un feu d’habitation, ou encore une portion d’autoroute afin de les préparer à ces interventions spécifiques, ou encore de multiples simulateurs 3D.
Il s’agit d’un équipement complet avec hébergement compris. « Ce qui nous permettra également d’accueillir les renforts d’été », précise Kléber Mesquida. Mais aussi d’accueillir les nombreux effectifs originaires d’autres départements, voir d’autres pays. « Le planning de réservation est déjà quasiment plein pour cette année, c’est dire l’intérêt porté pour ce nouveau site », commente le Président du SDIS34. Si les formations destinées aux équipes de l’Hérault « resteront gratuites », les autres bénéficiaires, eux, devront payer : « Cela nous permet d’avoir une marge pour compenser nos dépenses », ajoute Kléber Mesquida, fier d’inaugurer le 3 février ce centre d’entraînement unique en France.

Ce qui fait de nous un modèle pour ce qui est de la lutte contre les feux de forêt. Nous sommes, parmi les départements méditerranéens, celui qui est le moins impacté par les incendies. Et nous avons réussi à maintenir le maillage territorial des casernes alors que d’autres départements ont dû fermer des centres.

On comprend mieux votre champs de compétences et notamment comment le Département agit au quotidien auprès de tous les Héraultais. Ceci posé, il faut maintenant que l’on parle de la situation budgétaire inquiétante que traverse votre institution et qui risque de mettre à mal toutes ces dynamiques dont on vient de parler. Vous avez récemment alerté le grand public en évoquant une perte de plus 100 millions d’euros de revenus pour le budget 2024, d’un risque d’endettement du Département… Comment en est-on arrivé là ?

Notre budget se base sur les dotations de l’État car les Départements n’ont plus de fiscalité propre depuis notamment la suppression de la taxe d’habitation. Désormais, les dotations que nous percevons sont issues de la TVA perçue au niveau national. Or les sommes prélevées à partir de cette taxe ont été plus faibles que celles prévues, du fait de la baisse de la consommation. Nous avons finalement perçu 31 millions d’euros en moins par rapport au budget voté en début d’année. A ceci s’ajoute une perte de 52 millions d’euros des droits sur les transactions immobilières, conséquence de la crise que connait ce secteur. Donc nous avons eu une baisse considérable de nos ressources sur l’année 2024.

En parallèle, nous devons faire face à des dépenses incompressibles et en constante évolution, du fait de nos actions. Je vais prendre un exemple, celui de l’aide sociale à l’enfance. Depuis quelques années, il y a de plus en plus de besoins dans ce domaine, nous avons davantage d’enfants qu’il faut protéger ou de familles à accompagner, et donc, nous devons recruter des assistants familiaux et des assistantes sociales. Cela a un coût qui n’est nullement compensé par des recettes.

Puis il y a autre chose. L’État nous demande de prendre en charge des actions qui sont de sa compétence, sans pour autant nous donner de compensations financières. Cela est le cas pour les violences faites aux femmes. Nous rémunérons des intervenantes sociales mises en place dans les gendarmeries spécialement formées pour accueillir la parole de ses femmes alors que cela devrait être à l’État de le faire.

Et pour en terminer, il y a eu une augmentation du RSA et l’élargissement de la prime SEGUR aux établissements qui prennent en charge les seniors. Ce sont des décisions que je ne critique pas sur le fond, mais l’État décide et c’est à nous de payer, sans aucune compensation. Cela a eu un impact de 11 millions d’euros dans notre budget.

Résultat ?

Le résultat c’est que nous avons 103 millions d’euros de ressources en moins par rapport au budget voté. Alors que, comme je vous l’ai dit, les dépenses liées à nos compétences de solidarités aux personnes, elles, continuent d’augmenter.

Mais au vu de la conjoncture, j’avais anticipé cette situation depuis septembre. J’ai refusé beaucoup de demandes de subventions, j’ai « serré la vis » comme on dit. Ce qui nous permet d’accuser « seulement » 30 millions de déficit. Sur 103 millions d’euros de budget en moins, admettez que cela n’est pas mal ! Même si aujourd’hui, nous nous trouvons dans une situation inédite : nous devons emprunter pour solder notre dette.

Comme l’État, au final ?

Oui, c’est bien de le rappeler. Surtout quand on entend dire que ce sont les collectivités qui sont responsables de la dette française ! Nous, Département de l’Hérault, nous empruntons pour des investissements, jamais pour rembourser notre dette, ce qui est le cas de l’État. Nous avons toujours un budget à l’équilibre voir excédentaire. Fin 2023, nous avions un excédent de 71 millions d’euros ! Donc Bruno Le Maire peut se cacher en Suisse, ce n’est pas nous qui sommes responsables de cette situation. Loin de là !
Les chiffres sont têtus. A l’heure où nous parlons, la dette publique dépasse les 3 000 milliards d’euros et la part imputable aux collectivités territoriales n’est que de 220 milliards…

Pour maintenir le budget à l’équilibre, où allez-vous devoir couper ? Dans les actions qui dépendent de ce que l’on appelle les « compétences partagées », comme la Culture et le Sport ? Dans les effectifs salariaux ?

Pour ce qui concerne les effectifs, j’ai fait le calcul, il faudrait que l’on supprime 300 emplois. Mais on taille dans quoi ? Dans l’entretien des collèges ? Les cantines scolaires ? L’entretien des routes ? Dans la Protection Maternelle et Infantile ? Chez les sapeurs-pompiers ? Ce n’est pas possible, ce sont des emplois qui sont essentiels, qui ont un impact dans le quotidien des personnes.

Pour ce qui est des compétences partagées, nos actions sont encadrées, les aides plafonnées, on ne fait pas n’importe quoi. Et cette année, nous allons en effet devoir réduire nos subventions. Il n’est pas pensable, ni possible, que nous fassions des emprunts pour financer du « subventionnable ». Il y aura donc moins d’aides aux associations et aux communes.

Concernant les projets, nous allons mener à terme ceux en cours, comme le LIEN, la rocade de Béziers ou encore la construction des collèges de Maraussan et de Juvignac. Mais nous allons mettre en pause tous les autres investissements, à l’exception de ceux qui sont nécessaires pour assurer la sécurité des usagers.

Nous devons appliquer des règles d’orthodoxie budgétaire, car ce que je veux éviter, c’est un endettement qui nous placerait sous la tutelle de la chambre régionale des comptes. Si c’est le cas, seules les dépenses obligatoires seront votées, on ne pourra plus faire un seul investissement et des emplois pourront être supprimés dans le champs des compétences partagées.

Vous n’êtes pas le seul Département à connaître une telle situation ?

Actuellement nous sommes 29 Départements en déficit, mais avec l’Association des Département de France nous avons estimé qu’à la fin de l’année nous serons 85 ! On fait supporter le poids de la crise budgétaire sur le dos des principaux vecteurs de développement économique et de cohésion sociale. Je trouve cela déplorable.

Justement, vous venez de parler de développement économique. Ce sont des milliers de projets qui vont être mis en stand-by partout en France ?

Et au-delà de ces projets qui sont structurants pour les territoires, ce qui me fait peur c’est de voir la commande publique baisser drastiquement ce qui va provoquer une baisse de l’activité dans le bâtiment et les travaux publics. Qui dit baisse d’activité dit licenciements et 18 mois plus tard une augmentation du nombre de bénéficiaires du RSA. Or les Départements ont a leur charge le versement du RSA qui est considéré comme un coût de fonctionnement pour lequel on ne peut emprunter. Vous voyez bien que cette situation est complexe et peut aboutir à une spirale infernale.
Personnellement, il ne se passe pas une demi-journée où je ne questionne pas les chiffres pour essayer de trouver des solutions. C’est devenu une véritable obsession.

Une interview organisée au restaurant Pura Vida à Castelnau-le-Lez. (©Mario Sinistaj)

Il y a également un travail de pédagogie et de communication à mener pour faire comprendre aux citoyens et électeurs ce qu’il se passe ?

Tout à fait. Cette situation fait le lit des populistes. J’entends dire « c’est un mauvais gestionnaire ». Or, comme je viens de vous l’exposer, j’assume mes responsabilités, et les causes qui ont provoqué cette situation ne sont pas imputables à ma gestion. Vous savez, composer un budget départemental c’est une affaire complexe. Et j’ai la chance d’avoir été dans ma vie professionnelle formateur en dépenses publiques. Je connais bien toutes les problématiques budgétaires. Et comme je vous le disais, c’est devenu une obsession pour moi de trouver des solutions pour sortir de cette crise.

Vous vous montrez très combatif, à l’image de la victoire sur la maladie que vous avez remportée*. Quel message d’espoir souhaitez-vous adresser à vos concitoyens ?

2025 s’annonce sous des auspices de restrictions, de rationalisation, d’économies de toute part. Mais nous ferons face. J’ai le sentiment que si l’Etat fait un petit effort pour nous accompagner, notamment en relançant de grands chantiers, cela peut rapidement s’arranger. C’est par l’investissement que l’on relance l’économie d’un pays. Donc j’adresse aux Héraultais un message d’union et d’espoir. C’est ensemble que nous allons surmonter cette mauvaise passe.

* Le Président du Département a annoncé récemment être remis d’un lymphome diagnostiqué en début d’année 2024. 

Travailler ensemble, cela vaut également pour vous et le représentant de l’État dans le département. On a assisté, il y a quelques mois, à une passe d’armes par voie de presse entre M. Le Préfet de l’Hérault et vous-même. Qu’en-est-il de la relation Président du Département-Préfet en de début d’année ?

Je vous rassure, nos relations sont excellentes, on s’entend très bien. Le Département est propriétaire des bâtiments occupés par la Préfecture et les sous-préfectures. J’ai juste fait une pointe d’humour en disant que nous pourrions vendre ces lieux. Or cela n’était bien évidemment pas sérieux, car il s’agit de baux emphytéotiques (NDLR : sur 99 ans). C’était un petit aiguillon, afin que notre situation soit prise en compte auprès des ministères.
La relation entre le Président du Département et le Préfet est primordial si l’on veut faire avancer les choses. Nous travaillons en très bonne intelligence sur les projets qui bénéficient de dotations de l’État avec M. François-Xavier Lauch. C’est quelqu’un de très coopératif.

Y compris sur des sujets de tension, comme la non compensation par l’État des charges que vous assumez dans l’accompagnement des femmes et enfants, victimes de violences intrafamiliales ?

C’est en effet un sujet sur lequel l’État n’assume pas toujours ses prérogatives. Mais je pense avoir été entendu. Nous n’allons pas pour autant supprimer les postes d’intervenantes sociales dans les commissariats et gendarmeries, car ce sont des situations de détresse humaine et nous ne pouvons pas abandonner ces femmes. Pareil pour la prise en charge de l’hébergement des femmes victimes de violences, avec des enfants de plus de 3 ans, dont la compétence relève de l’État. Je l’ai dit, et je le ferai, après 15 nuitées nous enverrons les factures d’hôtel à l’État.

Le repas touche à sa fin. Je vous vois très en appétit sur ce dessert…

Oui, ce colonel mérite de passer général ! (Rires).

L’hebdomadaire Métropolitain est à lire ici.



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