Il faut le voir, ce capharnaüm de nostalgie. Passer le pas de la porte de cette maison si commune, blottie dans la campagne de Plestin-les-Grèves (Côtes-d’Armor), dont l’apparence tait bien le secret.
Grimper prudemment les marches en bois. Apprécier l’entassement des souvenirs. Zidane est dans la chambre, et Platini dans la cuisine. Il y a longtemps, maintenant, que le papier peint fleuri a perdu la guerre des murs face aux posters, aux vignettes et aux écharpes. Philippe Piérès vit dans un véritable musée du football. « J’appelle plutôt ça une décharge », ironise-t-il.
Quatre abonnements
Il faut aimer le foot d’une grande force. L’ancien clerc d’huissier de 64 ans, célibataire, s’en est éprouvé depuis petit. Une transmission du père, un gendarme breton supporter du Stade Rennais, après avoir quitté l’Algérie pour la région parisienne ; Maule, puis Nemours. Philippe y étrenne ses premiers crampons à l’entente locale avec Bagnolet et Fontainebleau. La famille déménage pour mutation à Fouesnant. À l’adolescence, direction Plestin.
Une blessure l’écarte pour de bon des terrains, mais certainement pas de cette fièvre pour le ballon rond. « La passion était là ». Elle brûle toujours, il est abonné à quatre des clubs professionnels bretons : l’En Avant Guingamp, le Stade Brestois, le FC Lorient et le Stade Rennais. « J’en avais même cinq quand le Stade Briochin était en National ! »
1979-1980 et Drago Vabec
Une aberration aux yeux du commun des supporters ; le foot, structuré par les rivalités, ne saurait tolérer cette polygamie.
« Il y en a qui ne comprennent pas, qui sont en colère après moi. Presque à me taper dessus. Il faut être un peu diplomate […] J’aime bien la chanson de Georges Brassens qui dit » les imbéciles heureux qui sont nés quelque part… « »
En résumé : « J’aime bien tout le monde ». La première saison où le Trégorrois s’est abonné au stade, c’était en 1979-1980. « Brest venait de monter en D1 : ils ont fait une saison de merde, mais j’étais heureux. Et puis, il y avait Drago Vabec ; sensationnel : pour moi, c’est leur plus grand joueur de tous les temps ».
Les autographes, « un petit rituel »
L’épopée de Saint-Etienne en Coupe d’Europe a nourri l’affaire, forcément. De ses yeux bleu clair, Philippe Piérès raconte avec recul et relativisme comment le feu est devenu brasier.
Sous l’effet de la collection des autographes, notamment, « un petit rituel » auquel s’adonnent une poignée d’intrépides comme lui. Paulo de Quimperlé, François de Pommerit-le-Vicomte.
Il y a les fameuses vignettes Panini, ou tout type d’illustration (il prend une boîte). « Je peux aussi faire des fiches comme ça », explique-t-il, en montrant des morceaux de cartons, où il colle les images de joueurs découpées dans des journaux ou des fascicules, qu’il orne au feutre d’un liseré de la couleur du club – (il prend une autre boîte sur la table à manger) – « Tous ceux-là, c’est en cours. Là, il faut que je prépare Amiens, qui vient après-demain à Lorient ».

« Cela veut dire que je l’ai vu »
Tri, découpage selon le format – « ce n’est pas le même stylo » – et rangement dans des enveloppes postales, prêtes pour le match.
« Ça fait facile 20 ans que je fais ça. En fait, c’est une petite rencontre avec le joueur. C’est important qu’ils signent devant moi. Cela veut dire que je l’ai vu. Je ne veux pas les faire signer par quelqu’un d’autre ».
Petit, il envoyait un courrier à Saint-Étienne avec enveloppe timbrée pour recevoir une photo de Rocheteau. À quelle heure l’avion des joueurs arrive ? À quel hôtel vont-ils séjourner ? Les dédicaces, c’est aussi une chasse à l’info.

« Dès que la fin du match est sifflée, je vais à l’aéroport »
De l’organisation, et de la patience, aussi.
« À Brest, les équipes visiteuses prennent quasiment toutes l’avion : dès que la fin du match est sifflée, je vais à l’aéroport. J’attends une heure ou deux, des fois. Je me débrouille pour reconnaître les joueurs et les faire signer. »
C’est plus compliqué quand ils prennent le car. Philippe a remarqué, d’ailleurs : « Dès qu’un stade est neuf, il y a un côté humain qui part… »

Des rencontres
C’est pourtant ce qu’il affectionne le plus, lorsqu’il écume les stades. « Quand je vais voir un match à Rennes, j’arrive 3 h plus tôt, et je pars 1 h après. Je ne vois pas l’intérêt d’arriver juste avant, et de repartir juste après. D’abord, tu ne peux pas te garer, puis, t’es dans les bouchons », raisonne-t-il. Sur place, il « fait l’équipe » avec Thierry, un stadier avec qui il casse la croûte.
À l’occasion, il croise des journalistes connus, dont il apprécie régulièrement la plume. Des milliers de L’Équipe dorment dans son garage, d’ailleurs.
« Ils savent faire des textes, ce sont des personnes intelligentes. Moi, à l’école, j’avais du mal en français. J’ai beaucoup de respect ».

Caractères et préférences…
« Quand tu es passionné, les joueurs, ce sont un petit peu des idoles. » Derrière les simples griffures sur des bouts de papier, les caractères de joueurs s’apprécient. « Thierry Henry ou Mamadou Sakho ne signaient qu’un seul autographe. À l’aéroport de Lorient, Mario Balotelli, c’était zéro. Nicolas Anelka à Manchester City, j’avais fait 20 m avec ma photo avec lui, en vain ».
Il y a aussi « des crèmes », comme le Brésilien Dante. Kylian Mbappé, aussi. « Après, il y a tellement de gens, je les comprends, et ils ont le droit d’être dans un mauvais jour », tempère Philippe.
Dans la boîte à souvenirs, certains pèsent plus lourd que d’autres. Ceux-ci, tiens : en 2001, l’Équipe de France reçoit le Danemark en match amical à Nantes. Lilian Thuram, Fabien Barthez, Robert Pirès : une opération autographes grandiose, et pour cause.
« J’avais réussi à rentrer dans leur hôtel en disant au gars à l’entrée que je voulais réserver une chambre ».
Son préféré, c’est Zidane. Il veille sous cadre, face au lit. « C’était à Hanovre, au Mondial 2006 : il partait à Francfort jouer le Brésil ». Il y en a deux qui lui ont toujours échappé, enfin :
« Neymar et Messi. Mais c’est pas la fin du monde ! »

Six jours, six matchs
Les signatures, c’est après le match. Car Philippe n’aime pas déranger, et le match reste le rituel le plus grand. Il a vécu de grandes soirées internationales. Coupes du Monde 1998 et 2006, Euros 2004, 2008, 2016. Européennes, aussi.
« J’ai fait les matchs au Roudourou pour la Ligue Europa comme le Dynamo Kiev. Pour Rennes, je suis allé à Glasgow, Séville, Hambourg, Milan. Je n’ai pas pu aller au match retour contre l’Atlético Madrid : le même jour, je me faisais opérer de la vésicule biliaire à la clinique à Lannion. J’avais dit au chirurgien : » Ah non, j’ai un match, je peux pas ! « »
Au mois de janvier, Philippe Piérès est allé voir Brest-Shakhtar Donetsk à Gelsenkirchen (Allemagne). « Je me suis dit, quitte à aller jusque là-bas, autant faire un match tous les jours ».
Il a fait six matchs en six jours, dans cet ordre : Guingamp-Rodez, Rennes-Brest, Angers-Auxerre, Troyes-Annecy, Club Bruges – Juventus – « j’ai trouvé un billet à 200 € sur le marché noir » – et Brest, donc. Une douzaine de stades visités en Espagne, une quinzaine en Angleterre. Philippe voit du pays, sa voiture aussi. Une Peugeot 107 rouge, moteur diesel, increvable : elle a 514 000 km au compteur.

L’occasion de voyager
Le football est un prétexte au voyage. « Voir d’autres pays, d’autres régions, d’autres personnes… Je crois que le fait d’avoir beaucoup déménagé, ça m’a ouvert », pense Philippe.
« Cela fait visiter les régions. C’est important pour moi d’avoir un aperçu. Je suis allé à Prague (pour Sparta Prague – Brest en Ligue des Champions), par exemple. Je n’avais jamais vu une ville aussi belle, tout se fait à pied. Et puis tu te forces à parler anglais pour rencontrer des gens. C’est un tout : il n’y a pas que le match ».
La passion a un coût. Environ 700 € pour les quatre abonnements, jauge-t-il. « Ce sont les déplacements européens qui coûtent cher. Quand on aime, on ne compte pas. Mais financièrement, ça va, je n’ai pas de problème », expose le Plestinais.
« Il faut bien s’occuper ! »
D’une curiosité insondable, il insiste : « J’aime beaucoup le côté humain des choses. C’est pour ça que tous les soirs, je sors. Il faut éviter de rester s’abrutir devant la télé ». D’ailleurs, du foot à la télé, il ne le regarde pas.
Lundi, du théâtre. Mardi, un concert. Il épluche les programmes des loisirs dans la presse, note ce qui l’attire dans un cahier à spirales, entoure ce qu’il peut faire. « Il faut choisir, ce n’est pas évident ! Tous les jours, il faut que je fasse quelque chose. J’ai un peu ça dans ma tête. » Le retraité développe :
« J’ai l’impression qu’en prenant de l’âge, on s’intéresse à plus de choses. À l’école, je ne m’intéressais à rien, et là, je me dis que je me rattrape. Aux conférences, ça me fait un peu des cours du soir. L’été, je fais des visites avec l’Arssat, je visite plein de trucs, j’apprends des choses. On est plus ouvert aux choses, on les accepte plus, on est plus à l’écoute. Il faut bien s’occuper ! »

Les Glochos et Loulou Nicollin
Il aime aussi beaucoup la musique. « Tu connais les Glochos ? C’est des potes. Je les ai vus peut-être 100 fois. J’aime quand ça pêche bien. Après les concerts, j’essaye de parler un peu aux artistes. C’est plus intéressant qu’avec les footballeurs », sourit-il.
Il y a néanmoins quelques rencontres qui l’ont marqué autour des terrains. Olivier Echouafni, David Sommeil, Abdeslam Ouaddou, ou l’ancien président de Montpellier, « Loulou » Nicollin. Ce sont ses mots et son visage qui sont scotchés en évidence, à l’étage, sur la porte de la chambre.
« Quand il venait jouer à Guingamp, j’allais le chercher à l’aéroport, rigole Philippe. J’avais la cote avec lui. Il m’avait donné deux ou trois maillots, alors que je ne lui avais rien demandé »
Mer et cinéma
Vécue à cette intensité, la passion est envahissante. « Pour trouver de la place, ça devient compliqué », concède le Costarmoricain. Il n’est pas du genre à revendre sur Internet. La période du Covid lui avait permis de faire un peu de rangement, mais le foot occupe l’espace. « Ça ne me dérange pas de vivre ici. Les gens peuvent trouver bizarre, mais ce n’est pas grave ».
Quand il n’y a pas de foot, Philippe ne s’en trouve pas désœuvré pour autant, loin de là. Un petit tour voir la mer, à Locquirec. Ou un moment aux cinémas de Lannion ou Plestin : il y est abonné.
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