
Cinq jours de procès pour un braquage d’une dizaine de minutes : du 27 au 31 janvier, la cour d’Assises de l’Eure a tenté de faire la lumière sur le vol avec arme et séquestration survenu trois ans plus tôt dans la commune de Boisset-les-Prévanches. Les débats n’auront pas suffi à y voir plus clair dans ce dossier flou. Les faits en eux-mêmes ne laissent place à aucun doute, mais la responsabilité des cinq accusés, elle, restait difficile à déterminer.
Mardi 28 décembre 2021, à 6 h du matin, le gérant du bar-tabac / épicerie Les Prévanches, seul commerce alimentaire de la commune de près de 500 habitants, ouvre les portes de son établissement. Deux clients habitués des lieux y prennent un café avant de se rendre au travail. À 6 h 30, deux individus cagoulés et armés de fusils d’assaut font irruption, confisquent les téléphones des trois personnes présentes dans le commerce et les conduisent jusqu’à la réserve, où ils les enferment. Le premier braqueur est décrit par le gérant comme « un homme grand et à la couleur de peau de type africain, nerveux, voire virulent avec les victimes ». Le deuxième est « un homme de taille moyenne, à la corpulence normale et de type maghrébin qui paraît beaucoup plus posé dans ses actes et paroles ».
Une livraison de cigarettes ciblée
Peu de temps après l’arrivée des malfaiteurs, le camion de la société Logista se stationne parallèlement au commerce pour la première étape de sa livraison de tabac. L’établissement est réapprovisionné précisément toutes les deux semaines. Les malfaiteurs menacent le chauffeur et son collègue livreur. Le premier, qui s’avérera être en réalité un complice, coopère sans opposer de résistance. Le deuxième tente de fuir, chute et est frappé par l’un des braqueurs. Tous les deux rejoignent les trois premières victimes détenues dans la réserve.
Les braqueurs, qui seraient alors au nombre de trois, transfèrent des cartons de cigarettes du camion de Logista vers un véhicule à haillon conduit par un complice.
Le fils de l’un des clients se rend au bar-tabac pendant l’opération. Alors qu’il est toujours dans son véhicule, il reçoit un coup de crosse et se fait voler ses clés. Les malfaiteurs partent ensuite avec leur butin – une cargaison dont la valeur est estimée à 160 000 € – non sans avoir laissé les victimes enfermées dans la réserve. Vers 7 h, la boulangère arrive pour sa livraison de pain et constate le désordre autour du camion de Logista. Elle s’étonne également de voir les volets du commerce baissés et la lumière éteinte. Entendant du bruit dans la réserve, elle prévient la femme du gérant, munie du double des clés, qui vient délivrer les victimes et alerte la gendarmerie.
Un quartier en Seine-et-Marne
Les faits s’étant déroulés tôt le matin en pleine période de fêtes, l’enquête de voisinage ne donne rien. Mais l’appel à témoins est plus fructueux, puisque les gendarmes obtiennent le signalement des deux véhicules impliqués : un fourgon de 20 m2 à haillon (véhicule dans lequel ont été transférées les cigarettes) et une BMW noire. Deux autres individus impliqués dans le braquage sont également décris sommairement : le troisième braqueur, un homme de type européen vêtu de noir, mais pas masqué, et le conducteur du camion à haillon, un homme à forte corpulence et barbe importante.
L’étude d’images provenant du réseau de vidéosurveillance des axes routiers permet de suivre le trajet des individus, qui seraient donc au minimum quatre, jusqu’en Seine-et-Marne. L’enquête se concentre plus précisément sur le quartier de Surville, à Montereau-Fault-Yonne. Un informateur indique à la police locale que des cigarettes provenant d’un vol s’écoulent dans un bar du quartier. Les perquisitions permettent de trouver huit paquets volés à Boisset-les-Prévanches. Le gérant de l’établissement est placé en garde à vue, mais ne sera pas inquiété dans ce procès.
Informations anonymes
Durant plusieurs mois, gendarmes eurois et policiers du département francilien vont recevoir des informations et des témoignages anonymes qui vont fortement orienter leur enquête. Dramane est le premier identifié. Il est déjà connu pour des vols, ports d’arme et extorsions. Une première piste qui amène les enquêteurs à mettre des noms sur ceux qu’ils considèrent comme les autres suspects. Allan, le chauffeur du camion de Logista qui faisait – à l’origine – partie des victimes, est en réalité complice. Il a donné divers renseignements au groupe : le lieu le plus adéquat pour commettre le braquage, la présence de deux cartons avec des balises GPS sur les 280 du chargement, l’information sur la possibilité de blocage à distance des camions par Logista en cas de vol…
Un homme s’appelant Salah est présenté comme le meneur, tandis qu’un certain Antony est pointé comme autre membre du groupe de braqueurs. Le dernier protagoniste est Abderrahman, le conducteur du fourgon à haillon. Ce dernier, à ce stade de l’enquête, est le seul à reconnaître son rôle. Il avoue avoir été démarché par un individu pour assurer le trajet aller-retour Seine-et-Marne / Eure en échange de 2 000 €, sans avoir conscience de la gravité des faits.
De six à treize ans de prison requis
Durant leurs auditions, les autres suspects nient leur implication. En se basant sur les liens entre les protagonistes, les descriptions partielles, les bornages ou absences de bornages à l’heure du braquage, les informations anonymes et le pedigree des individus, les enquêteurs concluent le dossier.
Ce qui vaut à Salah (39 ans), Dramane (39 ans) et Antony (37 ans) de passer devant la cour d’Assises de l’Eure pour « vol en bande organisée avec arme » et « arrestation, enlèvement, séquestration arbitraire d’otage pour faciliter un crime ou un délit commis en bande organisée ». Le conducteur du fourgon, Abderrahman, 22 ans, et le chauffeur-livreur de Logista, Allan, 37 ans, sont poursuivis pour « vol en bande organisée avec arme » et complicité en ce qui concerne la séquestration.
Certes, aucun des protagonistes n’est identifié formellement à Boisset-les-Prévanches au moment des faits. Ils étaient masqués et n’ont laissé aucune trace ADN. Mais pour l’avocat général, Anaël Bonton, leur culpabilité ne fait aucun doute. Le magistrat insiste sur le rôle de chacun dans ce braquage « préparé ». Allan, le chauffeur complice de Logista « sans qui ce braquage ne peut se faire » ; Dramane, « chargé de garder les victimes » ; Salah, « le médiateur » ; Antony, « qui charge le camion », et Abderrahman, le conducteur. Ils vivent tous ou ont vécu dans le quartier de Surville, à Montereau-Fault-Yonne, et des relations existent entre eux, insiste l’avocat général.
En s’appuyant sur une accumulation d’éléments, parfois impossible à digérer pour l’assistance, Anaël Bonton invite le jury à reconnaître les cinq accusés coupables et requiert des peines de six et sept ans de prison pour Allan et Abderrahman, de onze ans de prison pour Antony et Dramane, « les deux bras armés », et de treize ans pour Salah, « le meneur ».
« Il n’y a rien »
Les réquisitions ne sont pas du goût des avocats des cinq accusés qui vont s’attacher à mettre en avant les carences de l’enquête. Et d’insister sur le sacro-saint doute qui doit profiter à l’accusé, base de la justice. « Il est beaucoup question de renseignements anonymes dans cette enquête, comme dans toutes les mauvaises enquêtes », ironise Me Jérémy Kalfon, conseil de Dramane. « Il n’y a pas d’élément concret sur sa participation aux faits : pas de téléphonie concrète, pas d’ADN… Il n’y a rien », dit-il. Son client est plutôt « une courroie de transmission », c’est-à-dire qu’il a occupé un rôle de receleur en trouvant un point de chute aux cigarettes et en les vendant contre une commission. Il doit être condamné pour ces faits incontestables (il a été filmé manipulant les cartons de cigarettes volés). « Il sait qu’en tant que receleur, il a une responsabilité. Il a fait des excuses sincères, authentiques. Il faut lui laisser une chance de se développer ailleurs qu’entre quatre murs », conclut Me Kalfon. Si l’avocat a plaidé calmement, il n’en est pas de même pour Me Suraqui et Me Violleau, conseils d’Antony, qui ne vont pas cacher leur « effarement » quant aux réquisitions. « C’est honteux de venir demander onze ans de réclusion avec aussi peu d’éléments », plaident-elles avec véhémence.
Allan et Abderrahman, eux, ont reconnu leur participation au vol devant la cour d’Assises. Mais leurs avocats demandent des peines « plus justes » à leur encontre. Me Sanson, pour le conducteur du camion à haillon, estime que même s’il « a eu la pire idée en participant à ce vol », « rien ne démontre qu’il a été informé qu’il participait à quelque chose de préparé, avec arme et séquestration ».
Acquittement et peines moindres
Au bout de cinq jours de procès, force est de constater que de trop grandes zones d’ombre persistent. Les jurés ont acquitté Salah et Antony. Dramane, lui, n’est reconnu coupable que du recel de vol et est condamné à trois ans prison, dont un an avec sursis probatoire. Pour Allan et Abderrahman, les peines sont également clémentes : seule la complicité de vol est retenue. Le premier écope de cinq ans de prison ferme, le second de cinq ans de prison avec un an de sursis probatoire.
Le résultat aurait eu de quoi désarçonner le gérant et les clients victimes du braquage, mais ces derniers n’ont jamais eu la certitude de la culpabilité de la totalité des accusés. Ils s’estiment, selon leur avocate Me Hortense Rouillard, « satisfaits que la justice soit passée ». Leur statut de victime a été reconnu et ils seront indemnisés.
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