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Enquête. Onze adolescentes mortes noyées au Cap Ferret : « On n’en a jamais parlé », témoigne la fille d’une rescapée

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Le 21 juillet 1947, onze adolescentes originaires de Rennes sont mortes noyées au Cap Ferret (Gironde), prises au piège par la marée montante. Elles étaient arrivées quatre jours plus tôt pour des vacances sur le bassin d’Arcachon, au sein d’un groupe de jeunes filles scouts. Seule la moitié des membres ont survécu. Nous avons retrouvé la fille de Jenny Leveillé, l’une des rescapées. Dans un témoignage inédit accordé à actu Bordeaux, elle raconte l’impact colossal du drame sur sa mère, le tabou familial autour de la tragédie, et l’épouvantable deuil des proches des victimes et des locaux.

Le début du drame

En 1947, au sortir de la guerre, Jenny Leveillé a la chance de partir en vacances avec ses camarades des Guides de France. Le groupe de 34 filles, comprenant leur cheftaine et ses adjointes, débarque à Lège-Cap-Ferret le jeudi 17 juillet. « Ma mère avait 16 ans à l’époque », explique la fille de Jenny, Pascale Techoueyres. 

Depuis leur arrivée, les jeunes Rennaises campent sur l’une des propriétés du docteur Templier, bien connu dans la région. C’est ce que relate un article de Ouest France, publié au lendemain du drame, qu’actu Bordeaux a pu se procurer.

Le funeste lundi de juillet, vers 16 heures, le groupe part profiter de la plage à Claouey. Une partie des adolescentes aperçoivent un banc de sable, surnommé « la dune perdue ». Elles demandent alors si l’endroit n’est pas dangereux. « Réponse satisfaisante leur ayant été donnée », certaines décident alors « d’aller s’amuser sur ce sable », relate Ouest France.

« Prises par la mer »

Sans qu’elles (et leur cheftaine) ne le réalisent, le temps s’écoule. Depuis sa villa qui donne sur la plage, une voisine les regarde jouer. C’est madame Chabrat, la propriétaire de la Villa des Tamaris, interviewée par nos confrères au lendemain du drame.

Elle raconte qu’initialement, elle ne s’inquiète pas : ses enfants eux-mêmes vont souvent jouer sur le même banc de sable. Mais vers 18h30, elle réalise « que la baignade de ces jeunes scoutes dure bien longtemps ». Le groupe est séparé. Une dizaine de gamines se trouvent près du rivage ; d’autres sont à la pointe extrême du banc.

Peu à peu, la marée remonte imperceptiblement. « Soudain, j’eus le pressentiment que ces dernières risquaient d’être prises par la mer », retrace madame Chabrat.

Encerclées par la marée

En effet, les jeunes filles sont encerclées par la marée montante. Lorsqu’elles le réalisent, elles paniquent. « La plupart d’entre elles ne savaient pas nager, lâche Pascale Techoueyres. Ma mère avait appris, elle nageait beaucoup, mais en 1947 ce n’était pas habituel. »

Voyant l’eau monter, les adolescentes décident « de prendre le chemin le plus court, mais le plus dangereux » pour revenir sur la terre ferme, comme le relate un article de Sud Ouest publié à l’époque. Là, elles s’enlisent dans la vase épaisse. L’une d’elle perd pied, alerte : « Je me noie ! »

Dans l’affolement, ses amies se précipitent… et s’enlisent à leur tour. « Je pense que c’était un mouvement de panique générale », souligne Pascale Techoueyres auprès d’actu Bordeaux. « Elles se sont retrouvées avec de l’eau jusqu’à la taille en un rien de temps, prises dans les sables mouvants. »

« Des corps flottaient »

Au même moment, depuis sa maison, la voisine aperçoit au loin un navire qui entre dans le chenal. À son bord, un marin agite les bras. Madame Chabrat comprend, se précipite hors de chez elle. « Je pris mon canot et, seule, j’allai dans la direction des jeunes filles avec l’idée de les faire monter à bord ou de les ramener », raconte-t-elle. 

Lorsqu’elle arrive, il est déjà trop tard : « Il y avait bien quatre mètres d’eau et des corps flottaient. »

La voisine parvient tout de même à aider la cheftaine-adjointe à monter à bord de l’embarcation, avant d’attraper six autres adolescentes. « Trois d’entre elles étaient inanimées et furent hissées dans le petit canot et, avec un filin, j’attachai les trois autres fillettes sous les bras, relate-t-elle à Ouest France. J’avais l’impression qu’elles n’étaient qu’évanouies. Tirant sur les avirons de toute mon énergie, j’ai alors regagné le rivage. »

Onze victimes

La voisine, épuisée, reste à terre tandis qu’un autre témoin prend le relais. Sur le canot, il porte secours à trois adolescentes – qui dérivaient – et les ramène saines et sauves

Des médecins des environs, alertés par téléphone, débarquent ensuite. Au total, depuis le début de soirée, neuf jeunes filles inconscientes ont été sorties des eaux. Elles sont âgées de 14, 15, 16 et 18 ans. Des heures durant, les quatre médecins tentent de les ranimer. En vain.

À 3 heures du matin, les corps sont emmenés par camion à Lège-Cap-Ferret. Dans la nuit, une dixième adolescente est retrouvée morte par des marins à marée basse. Le corps d’une onzième et dernière victime fait surface le mardi 22 juillet au soir. 

« Brisées, exténuées, mais vivantes »

Pendant plusieurs jours, une salle de la mairie de Lège est transformée en chapelle mortuaire. Certaines familles font le déplacement depuis Rennes pour récupérer les corps de leurs filles. D’autres doivent attendre qu’ils soient rapatriés, faute d’argent, explique Pascale. 

Le 23 juillet, les rescapées du drame rentrent à Rennes. Elles sont accueillies par des proches, place du Palais. À l’époque, un journaliste de Ouest France relate leur arrivée : « Pendant quelques minutes ce ne furent que des effusions… les guides pleuraient… des sanglots les étouffaient. Brisées, exténuées, mais vivantes, vingt d’entre elles étaient revenues. Leur visage était émacié par deux nuits de souffrances et d’angoisse. »

« On ne causait pas comme aujourd’hui »

L’histoire du drame, Pascale ne l’a jamais entendue de la bouche de sa mère. 

Pour elle, ça a été une tragédie énorme. Elle a perdu onze de ses camarades, en l’espace de quelques minutes. On n’en a jamais parlé, c’était très tabou.

Pascale Techoueyres
Fille de Jenny Leveillé, rescapée de la tragédie de Claouey

La grand-mère de Pascale a fini par lui raconter l’histoire. Pour que la petite puisse comprendre la dépression dont a souffert sa mère, toute sa vie durant. Aujourd’hui encore, personne ne sait si Jenny faisait partie des adolescentes sauvées du banc de sable, ou si elle se trouvait avec l’autre partie du groupe, sur la rive.

Tout ce que l’on sait, c’est que juste après le drame, sur la plage, la rescapée a rencontré celui qui deviendrait son futur mari. Le père de Pascale faisait partie des voisins venus secourir les adolescentes. « Lui non plus ne nous en a jamais parlé. Jamais. À cette époque-là, on ne causait pas comme aujourd’hui. »

Au-delà des familles, le deuil a touché tout le Bassin, toute la Bretagne. Pourtant, sur la plage où s’est déroulé le drame, aucun mémorial n’a été dressé. 78 ans plus tard, il ne reste pour hommage que les souvenirs de ceux à qui l’histoire a été contée.



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