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Enquête. L’effroyable plongée dans MovieStarPlanet, jeu pour les 8-15 ans et « refuge pour les pédocriminels »

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Ce qu’il faut savoirMis à jour il y a 10min

Le jeu pour enfants et jeunes adolescents MovieStarPlanet, créé en 2009, traîne une mauvaise réputation. Il serait gangréné par la présence de pédocriminels.

Enquêtes d’actu s’est immergé dans ce site, derrière l’avatar d’une jeune adolescente. De nombreux adultes nous ont approchés, principalement pour obtenir des photos intimes.

L’éditeur du jeu réfute toutes les accusations de laxisme. Il mise sur une modération associant intelligence artificielle et intervention humaine.

Derrière ces personnages aux traits juvéniles évoluant dans un univers virtuel pailleté, où enfants et ados se laissent aller à des rêves de célébrité, se cache une réalité bien sombre. MovieStarPlanet, plateforme dédiée aux 8-15 ans à mi-chemin entre le jeu de rôle et le réseau social, est peuplé de prédateurs sexuels. Nous l’avons constaté par nous-mêmes, glissés dans la peau d’Emma, une collégienne créée de toutes pièces.
Durant plusieurs mois, à travers cet alias, Enquêtes d’actu a été témoin aux premières loges des graves dérives d’hommes majeurs, pour qui « l’âge n’est pas important ». Des dizaines d’entre eux, persuadés de tchatter avec une ado de 12 à 14 ans, nous ont approchés sans masquer leurs intentions, afin de nous rabattre vers une messagerie bien connue, Snapchat. Là, sans aucune retenue, ils se sont livrés à une drague immonde, à des demandes de photos intimes ou même des propositions de rendez-vous. Et ce, sans que notre personnage de jeune fille innocente n’ait tenté de les approcher de quelque manière que ce soit.

Inscription en une minute chrono, sans aucune vérification

Cette plongée dans le sordide a débuté à l’été 2024, après avoir eu vent de la mauvaise réputation que traîne MovieStarPlanet depuis de longues années. Sexe, pseudo, avatar : une minute montre en main suffit à créer son profil. En revanche, il n’est jamais question d’indiquer son âge sur ce site qui pourtant « n’encourage pas [son] utilisation par des adultes », selon ses conditions générales.


MovieStarPlanet, accessible via ordinateurs et mobiles, se présente sous la forme d’une ville virtuelle nichée sur une île où les utilisateurs baladent leur personnage de service en service (chat, jeux, création de mini-films, ou encore partage de photos en public comme sur un réseau social traditionnel), pour gagner des points et le rendre célèbre. À la manière de la célèbre simulation Les Sims, on peut aussi changer de style vestimentaire, décorer sa maison, adopter des animaux…

Un petit monde virtuel, ludique, et à première vue totalement inoffensif… Jusqu’à ce qu’on pénètre dans les salles de discussions, face très glauque de ce monde tout en couleur.

Sur cette application pour enfants, nous avons reçu de nombreuses demandes d’amis avec des pseudos très évocateurs. Pour contourner la modération automatique, ces utilisateurs, rajoutent des lettres ou des chiffres dans les mots les plus crus. (©Capture d’écran / Enquêtes d’actu)

Les premières demandes d’amis donnent le ton. Dans les pseudos, il est question de « grosse b… », de « nude », de « cam payante », de « soumise », d’« esclave » et de tas d’autres surnoms plus évocateurs les uns que les autres. Pour tromper l’algorithme censé filtrer les vulgarités, ces petits malins remplacent par exemple certaines lettres par des chiffres.

« J’ai 28 ans, ça ne te dérange pas ma belle ? »

Les premières sollicitations affluent très vite dans la messagerie. Certains de nos interlocuteurs ne s’embarrassent d’aucune formule de politesse. « Tu nudes ? », néologisme signifiant échanger des photos intimes abrégé parfois en « tu n ? », surgit souvent de manière abrupte en préambule de toute discussion.

La quasi-totalité des messages reçus ont une tonalité sexuelle. Le reste s’apparente à de la drague. Systématiquement, nous demandons l’âge de nos interlocuteurs, pour ne parler qu’aux majeurs. Bien que, selon plusieurs sources, des « pédocriminels » se muent parfois en adolescents pour arriver plus facilement à leurs fins.

« J’ai 28 ans, ça ne te dérange pas ma belle ? », demande un jeune homme. « Ça dépend pour quoi… », répond-on, le poussant à mieux dévoiler ses intentions. Méfiant, sans doute, comme d’autres hommes croisés sur l’appli, il ne donnera pas suite.

« T’as des formes à ton âge ? »

Notre jeune âge a refroidi certains d’entre eux. Au contraire de bien d’autres. Un garçon de 18 ans, à qui on dit en avoir 14, nous demande : « T’as envie de ken [coucher NDLR] ? » Alors on insiste : « Mon âge ne te gêne pas ? » Vraisemblablement, non, à voir les propos graveleux redoubler.

Un autre de 20 ans, aussi à la recherche de clichés intimes comme l’indique sans fard son pseudo : « T’as des formes à ton âge ? Tu veux qu’on le fasse quand même ? » On lui répond qu’on n’y connaît rien. Il tente alors de nous convaincre de se laisser initier, avant de reconnaître avoir déjà échangé des photos coquines avec d’autres adolescentes.

De sept à dix ans de prison pour ces sollicitations malsaines

La loi est claire sur le sujet. Le simple fait pour un majeur de solliciter ce genre d’image auprès d’un mineur lui fait encourir de sept à dix ans de prison maximum, selon si la victime a plus ou moins de quinze ans.

Comme tous les autres, A., l’homme de prétendument 20 ans, insiste lourdement pour continuer à parler via Snapchat. Sur cette messagerie instantanée, contrairement à celle de MovieStarPlanet, on peut échanger des photos en privé et les discussions s’effacent après avoir été lues.

« Snapchat, c’est beaucoup moins sécurisé et ça ne laisse pas de traces. Mais on ne sait pas à qui on parle, la personne peut faire des captures d’écran. À 14 ans, c’est une mauvaise idée d’utiliser cette appli. Surtout que certains ados ont deux comptes : un officiel pour papa-maman, et un privé, plus confidentiel », analyse Anays Pesnol, animatrice dans une structure pour jeunes des Yvelines et chargée de les sensibiliser aux dangers du Web par l’intermédiaire du dispositif Promeneurs du Net.

Dans l’appli symbolisée par un fantôme où la discrétion est reine, les demandes se font plus insistantes et on s’enfonce davantage encore dans le nauséabond.

Nos interlocuteurs misent sur l’anonymat

Je demande à A. son prénom. « Je [ne le] dis pas », répond-il avant d’embrayer, toujours la même idée malsaine derrière la tête : « Du coup, tu veux qu’on le fasse ? » Histoire de temporiser, on lui pose d’autres questions sur lui : « C’est mieux quand c’est anonyme », coupe-t-il, sèchement.

Durant nos échanges, l’intéressé, qui très probablement parlait à plusieurs filles à la fois, s’est planté dans son âge, une fois 19, une autre 20 ans. Pour se justifier, cet habitant de la région toulousaine révèle sa date de naissance… qui ne correspond pas à celle affichée sur son profil Snapchat.

Un détail frappe aussi, son avatar sur cette messagerie arbore des cheveux poivre et sel généreusement gominés… Un autre laisse encore davantage penser qu’il est plus vieux qu’il ne veut bien le faire croire : le son de sa voix, transmis dans un bref message audio.

Les images circulent ensuite au sein de réseaux pédocriminels

« Parfois, ces photos viennent alimenter les fantasmes de ces pédophiles. D’autres fois, elles circulent au sein de leur communauté ou échouent dans une banque d’images. Car dans ce milieu, ils ont des sortes de bourses d’échange. Pour recevoir du contenu, il faut en fournir. », explique Samuel Comblez, secrétaire général adjoint de l’association E-enfance, qui considère que « MovieStarPlanet est un refuge pour les pédocriminels ».

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À intervalles réguliers durant plusieurs mois, nous nous sommes immergés sur MovieStarPlanet, jeu pour les 8-15 ans, dans la peau d’Emma, jeune adolescente. Messages explicites et demandes insistantes de photos intimes… de nombreux adultes ont tenté de nous approcher. (©Enquêtes d’actu)

Autre personnage particulièrement inquiétant appâté par notre faux profil : E., 18 ans, selon lui. Il demande très vite à basculer sur Snapchat, juste pour « faire connaissance ». Une fois sur cette messagerie, le masque tombe. Lui aussi est là pour du sexe virtuel. Face à notre refus d’échanger des photos intimes, il joue la carte de la manipulation. « Quatre ans d’écart, ça va, en plus tu m’as dit que tu étais chaude. » Ce qui est faux. « Si tu m’as donné ton Snap, c’est que tu étais chaude. »

On reçoit des photos intimes non sollicitées

Puis il change d’approche : « Je peux te mettre à l’aise, je vais commencer tranquillement. » Une nouvelle notification tombe. Malgré nos refus, on découvre une vidéo de lui en train de se caresser par-dessus son caleçon. Il propose de nous montrer bien plus et finira par nous envoyer, sans crier gare encore, des photos de son sexe. Il ne sera pas le seul à nous faire parvenir ce genre de clichés non sollicités.

On l’interroge sur son rapport aux adolescentes. Sa limite d’âge ? « 13, parce que 12 c’est trop jeune. Même 13 c’est limite. Donc en vrai 14. » Il continuera pendant plusieurs jours à réclamer des photos intimes. Cinq mois plus tard, il nous avait oubliés quand on l’aborde de nouveau sur Snap. Cette fois, on a 13 ans et lui se montre toujours aussi entreprenant.

Un autre individu a particulièrement retenu notre attention. M., 21 ans selon ses dires, habiterait une commune bourgeoise de région parisienne. Il parle d’abord assez crûment, pas gêné par nos 14 ans. Que cherche-t-il ? « Hmmm, ça dépend de toi. »

Un manipulateur veut profiter du jeune âge de notre personnage

Ce garçon aux cheveux bouclés et à la vingtaine bien tassée d’après le selfie qu’il nous a transmis, se la joue finalement dragueur. Quand on lui fait part par exemple des propositions déplacées dont notre personnage a fait l’objet, il rétorque : « Ah oui tu veux déjà me tromper ? Ah ah ! » Navrant.

Plus prudent que d’autres, subtilement, il tentera diverses approches pour cerner nos limites, saupoudrant les échanges de mots doux sonnant comme une piètre sérénade aux airs de rengaine. On devine très clairement que le but est de nous pousser à nous dénuder à distance et si possible à coucher avec lui.

Des chasseurs de pédophiles surveillent cette application

« Les plus jeunes sont encore innocents. Ils ne savent pas à quoi ils s’exposent sur les réseaux. Ils peuvent se laisser embobiner facilement par quelqu’un qui leur accorde l’intérêt qu’ils ne trouvent pas ailleurs », souligne celui qui se fait appeler Mérogis, administrateur du compte X Alertespedo, 44 600 abonnés. Il est ce qu’on appelle un « chasseur de pédophiles ».

Avec d’autres militants, ils traquent sur les réseaux sociaux ceux qui s’intéressent de trop près aux enfants, puis les piègent, avant de les livrer aux autorités.

Sur MovieStarPlanet, on a notamment identifié un type qui détenait des fichiers pédopornographiques dans son ordinateur.

Mérogis,
chasseur de pédophiles

Régulièrement, la presse se fait l’écho de jugements en correctionnelle impliquant des prédateurs ferrant leurs proies sur cette appli.

Ces prédateurs ont fui nos questions

L’échange de photos intimes et les questions sur notre anatomie étaient les seules motivations de la plupart de nos interlocuteurs. Quelques-uns ont évoqué le fait de se rencontrer, quand d’autres étaient en quête d’une bluette virtuelle avec beaucoup plus jeune qu’eux. L’un d’eux est allé aussi jusqu’à nous proposer de l’argent contre des photos de nos pieds. Aucun de ces hommes n’a accepté de répondre à nos questions une fois notre couverture tombée.

A plusieurs reprises, des utilisateurs de cette application dédiée aux 8-15 ans sont venus nous proposer des points bonus dans le jeu contre des photos intimes. Ici, l'auteur de ce sinistre marchandage est un joueur VIP.
À plusieurs reprises, des utilisateurs de cette application dédiée aux 8-15 ans sont venus nous proposer des points bonus dans le jeu contre des photos intimes. N pour nudes, S pour Snapchat. Ici, l’auteur de ce sinistre marchandage est un joueur VIP. (©Capture d’écran / Enquêtes d’actu)

Des utilisateurs, dont on n’a pas cherché à connaître l’âge, proposent aussi d’échanger des points bonus contre des photos coquines sur Snapchat. Et l’affichent sans filtre dans leur bio. « Il est courant que les pédocriminels soudoient des enfants et des ados de la sorte. On leur offre quelque chose qu’ils ne peuvent pas se payer, ils sont contents sur le coup, avant de comprendre après qu’ils ont fait une erreur. Après, ils ont honte d’en parler à leurs proches », décrypte Samuel Comblez.

Les signalements n’aboutissent pas

Nous avons signalé sur la plateforme les profils de majeurs au comportement problématique. Aucun n’a été suspendu. « Il y a plusieurs problèmes sur ce site. Le non-contrôle de l’âge et l’absence d’une modération de qualité. C’est irresponsable car les enfants qui vont dessus se pensent en sécurité alors qu’ils ne le sont pas », dénonce aussi ce spécialiste.

Au-delà des prédateurs, l’ambiance hypersexualisée, omniprésente dans les salons de discussion, pose aussi franchement question sur ce jeu très prisé des plus jeunes, ainsi confrontés à des propos particulièrement heurtant. La plateforme revendiquait 30 millions d’utilisateurs dans le monde en 2012, les chiffres les plus récents.

Aujourd’hui, comme on l’a constaté, les serveurs français sont encore très actifs et fréquentés par de nombreux enfants. Preuve peut-être du succès du titre, un MovieStarPlanet 2 vient d’être mis en ligne par l’éditeur. Il connaît les mêmes travers que la première version.

Durant cette enquête, nous avons eu écho de plusieurs récits de femmes racontant avoir, plus jeunes, vécues une expérience similaire sur cette application créée en 2009 au Danemark et disponible depuis 2012 ailleurs dans le monde.

Quand j’avais 8 ans, j’étais allée dessus avec ma cousine. Quelqu’un était venu nous parler. Il nous avait demandé notre âge, ce que l’on faisait et si on voulait voir des photos de lui. C’était un adulte. On en était restées là.

Une collégienne,
auprès d’Enquêtes d’actu

L’éditeur du jeu se défend de tout laxisme en la matière

Confrontée à ce constat effroyable, l’entreprise danoise à la tête de MovieStarPlanet fait valoir tout ce qu’elle a mis en place pour endiguer le phénomène : formation des modérateurs, filtrage automatisé par l’intelligence artificielle, prévention auprès des jeunes utilisateurs et de leurs parents, coopération avec les forces de l’ordre, collaboration avec diverses instances de la protection de l’enfance…

« L’équipe révise constamment nos mesures de sécurité automatisées et basées sur la modération humaine pour mettre en œuvre de nouvelles technologies. Nous avons récemment mis à jour ces mesures automatisées en travaillant avec une entreprise norvégienne pour ajouter de la modération par l’IA », précise dans un long mail rédigé en anglais Vernon Jones, le responsable de la sécurité, également travailleur social aux « plus de 25 ans d’expérience » dans le domaine de la protection de l’enfance en ligne « à l’échelle internationale ».

Pour le responsable d’E-enfance, Samuel Comblez, ce réseau social étant destiné aux ados, par essence il attire les pédophiles. Aux parents aussi, conseille-t-il, de surveiller ce que font leurs enfants sur Internet, avec comme maître mot « le dialogue ».



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