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Enquête. Dérives des écoles privées hors contrat : « Ils nous baladent, clairement »

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Malgré leur fragilité financière (voir le chapitre 2 de notre enquête), les écoles hors contrat ne cessent de se développer en France. Quelque 110 000 élèves sont scolarisés dans un de ces établissements, de la maternelle au lycée, selon l’association Créer son école. Pour pallier l’absence de subvention, les écoles confessionnelles — qui représenteraient environ 27 % des établissements hors contrat — s’associent à des structures religieuses. Par exemple, les écoles musulmanes créent souvent « un lien fort avec la mosquée locale, parce que les personnes du réseau de la mosquée disposent de ressources très précieuses pour ouvrir une école. Elles connaissent les élus, la réglementation, savent communiquer, en plus, les créateurs bénéficient de locaux gratuits », indique Diane-Sophie Girin, sociologue, spécialiste de l’enseignement privé musulman.

La contrepartie est que « cela peut attirer l’attention des pouvoirs publics. Il y a une facilité financière d’un côté, mais de l’autre cette proximité rend suspicieux l’établissement ».

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Dans l’Hexagone, les écoles musulmanes sont « extrêmement minoritaires ». L’enseignement musulman hors contrat compterait 112 établissements en France, répartis dans 68 groupes scolaires, selon le décompte de Diane-Sophie Girin. La croissance a connu « un gros coup d’arrêt en 2016, après les attentats de 2015 », constate l’universitaire.

Lire le premier volet de notre enquête

La chercheuse, membre du Centre d’études en sciences sociales du religieux (Césor), assure que ces écoles sont « énormément inspectées », surtout depuis l’adoption de la loi confortant le respect des principes de la République, dite « loi séparatisme », de 2021, « pensée notamment pour lutter contre les écoles musulmanes ». 

« Il y a une attention spécifique portée sur les écoles musulmanes de la part du législateur mais aussi au niveau local, avec des mairies qui ne se cachent plus de refuser l’installation d’une école musulmane sur leur commune. La législation a évolué en étant plus favorable aux élus qui s’opposent », indique Diane-Sophie Girin.

Selon cette spécialiste de l’enseignement musulman, « la pression » serait « plus forte sur les écoles musulmanes » que sur les écoles catholiques hors contrat.

C’est extrêmement important de contrôler ces écoles hors contrat, mais si on trouve des dérives dans les écoles musulmanes, je pense qu’on trouverait les mêmes dérives dans les autres écoles.

Diane-Sophie Girin,
sociologue.

« Je n’ai pas constaté de radicalisme, mais dans certaines écoles, les choses hautement problématiques que j’ai vécues, concernaient l’égalité hommes-femmes et les confusions de ce qui relève de la croyance et de la science. Mais on peut retrouver cela dans d’autres écoles confessionnelles hors contrat », pointe Diane-Sophie Girin.

« Propos complotistes, racistes, sexistes »

Nous avions mis au jour les mêmes dérives au sein du mouvement intégriste de la Fraternité Saint-Pie X qui compte 59 écoles en France et une université à Paris. Dans ces écoles hors contrat, où les classes sont non mixtes, l’enseignement de la reproduction humaine et l’éducation sexuelle sont prohibés, par exemple.

« On a des cours de philo qui sont axés sur Saint Thomas d’Aquin, donc qui n’ont rien à voir avec des cours de philo du programme normal de l’Éducation nationale, témoignait auprès d’Enquêtes d’actu Valentine, une ancienne adepte. On avait un programme d’histoire-géo qui occultait totalement la préhistoire. Bien sûr, on s’intéresse à l’existence d’Adam et Eve, le Big-bang et les dinosaures n’existent pas. Tout commençait avec les premiers chrétiens. On n’étudie pas du tout les autres cultures ou les autres religions, mis à part la civilisation gréco-romaine dans son aspect fondement du christianisme. »

Une source proche des écoles confessionnelles hors contrat, se décrivant elle-même d’extrême droite, rapporte à Enquêtes d’actu des  « propos inacceptables » tenus lors d’un cours en visio, durant la pandémie de Covid. Ils ont été prononcés par un enseignant d’une importante école intégriste d’Île-de-France.

Elle nous parle d’un « concentré de propos complotistes, racistes, sexistes, jamais dénoncés par les parents des enfants » : « Il était devant des adolescents de 16 à 18 ans et affirmait que la France était en dictature communiste. Il prenait l’exemple hallucinant d’un monsieur de couleur noir dans le bus sur lequel il était légitime de vouloir taper. Les filles seraient selon lui des menteuses et dissimulatrices… »

Cette source qui défend les écoles indépendantes assure qu’il y a des « choses extraordinaires dans ces écoles et des choses horribles ». D’après cette personne qui se décrit comme « catholique » et « nationaliste », le « pire se trouve dans les écoles catholiques traditionalistes ».


« Former de bonnes épouses chrétiennes »

Patrick Roumagnac, ancien inspecteur de l’Éducation nationale à Clermont-Ferrand, se souvient d’un contrôle dans une « école de catholiques intégristes » qui « remettait en cause totalement le modèle de l’école républicaine ; il était indiqué noir sur blanc dans le projet pédagogique de l’établissement que l’objectif était de former de futures bonnes épouses chrétiennes ». Et cet ancien inspecteur de préciser que « parmi les membres encadrant la structure, il y avait des hauts fonctionnaires, c’est particulier ».

Son rapport d’inspection de l’époque avait pointé « l’approche ségrégative entre garçon et fille » et pour « rester dans les clous, ils avaient trouvé une solution en ouvrant une section spéciale dans un bâtiment très nettement séparée des filles, réservée aux garçons. On ne pouvait pas les obliger à mélanger garçons et filles dans une même classe ».

C’est la problématique qu’on a avec ce genre d’établissement, c’est qu’on est dans la limite. On n’est jamais dans une transgression absolue. Ici, on voit bien qu’ils n’avaient pas changé de point de vue et qu’il fallait bien séparer dans la société, les garçons et les filles, mais ils avaient trouvé les moyens de se conformer aux prescriptions réglementaires et à partir de là, nous sommes coincés.

Patrick Roumagnac,
Syndicat des inspecteurs de l’Éducation nationale (Sien-Unsa).

Patrick Roumagnac pointe également du doigt le fonctionnement des établissements affiliés à des grands groupes comme Steiner : « On voit très souvent des élèves qui disparaissent du territoire national à un moment où nous pourrions dénoncer des dysfonctionnements en matière d’acquis des connaissances, et ils vont continuer leurs études dans un autre pays. Chez Steiner, cela se pratique régulièrement. On nous balade très clairement. »

Les écoles Steiner-Waldorf

Grégoire Perra, professeur de philosophie, a lui-même enseigné dans ces établissements. Il dénonce les méthodes pédagogiques des écoles Steiner-Waldorf qu’il qualifie de sectaires. Il s’attaque depuis longtemps à la doctrine ésotérique diffusée dans cet enseignement.

Dans une large enquête menée en 2021, le Comité national d’action laïque (Cnal) s’était procuré 164 rapports d’inspection de l’Éducation nationale pour comprendre le fonctionnement de ces établissements hors contrat.

Deux d’entre eux concernaient les écoles Steiner-Waldorf. « Un courant pédagogique fondé sur les conceptions éducatives de Rudolf Steiner (1861-1925), philosophe et occultiste autrichien. Il s’appuie sur l’anthroposophie, doctrine ésotérique dont il est le fondateur », note le Cnal.

Il existe en France 19 établissements Steiner. Dans les rapports d’inspection que nous avons pu consulter, il est noté « une confusion entre histoire et mythologie, entre connaissance et récits mythiques » ; « l’histoire et la géographie ne sont pas traitées en classe » ; « les sciences ne sont pas enseignées ». Un rapport d’inspection pointe le fait qu’au « jardin d’enfants (3 à 6 ans), les enfants ne réalisent aucune activité de préparation à la lecture, l’écriture ou aux mathématiques ».

Ce qui fait dire au Cnal que « des enseignements sont absents, d’autres sont insuffisants ou prennent des formes incompatibles avec ce qui est communément admis par les spécialistes des champs disciplinaires concernés ». Cette association regrette aussi que « des rituels et des conditionnements semblent contredire l’affichage laïque de ces écoles et ne pas respecter la liberté de conscience des enfants ».

« Le respect des valeurs républicaines est au cœur des écoles Waldorf labellisées qui sont toutes très bien intégrées dans le tissu social local et participent activement à cultiver chez les élèves une citoyenneté active, intégrée et ouverte », répond Lucie Iskandar, déléguée générale de la Fédération pédagogie Steiner-Waldorf.

Lucie Iskandar indique à Enquêtes d’actu que « toutes les écoles labellisées par la Fédération ont établi un référentiel montrant les correspondances de leur programme avec les éléments du socle commun de connaissances, de compétences et de culture ». Elle assure que « l’histoire, la géographie et les sciences sont enseignées dans tous nos établissements », cependant, pour respecter les différentes étapes du développement de l’enfant, « ces matières ne [sont] pas introduites au même moment que dans les établissements publics ». 

« La liberté de l’organisation des enseignements, protégée par la liberté d’enseignement, permet aux établissements de déterminer librement le choix du rythme d’acquisition des connaissances et des compétences sous réserve qu’à l’issue de la période de l’instruction obligatoire, soit à l’âge de 16 ans, le socle commun soit acquis. Ainsi, la liberté d’enseignement permet justement la mise en œuvre de modes d’enseignement différents de ceux des établissements publics », rappelle Lucie Iskandar qui insiste sur le fait que « les lycéens de nos établissements se préparant au baccalauréat ont obtenu 100 % de réussite, avec une grande majorité de mentions ».

Marie-Laure Tirelle, secrétaire générale du Cnal, regrette que l’Éducation nationale n’ait pas suffisamment de moyens pour surveiller ces établissements privés hors contrat. Elle fustige une expertise disparate en fonction des académies. Depuis la remise de ses rapports d’inspection, les choses ont-elles changées ? L’État a-t-il les moyens de contrôler efficacement ces établissements ? C’est ce que nous verrons dans le quatrième et dernier volet de notre enquête.

Lire les différents chapitres :

Enquête réalisée avec Amandine Briand.



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