Ce qu’il faut savoirMis à jour le 14/11/2024
Vincent Faudemer, originaire de Caen (Calvados), a créé Babolex. Une statue inspirée de Babar® munie d’une montre de marque Rolex®, que s’arracheraient les stars américaines. Mais cette success story est romancée, voire complètement bidon.
Pour son storytelling, l’artiste a « mené en bateau » des journalistes, pour donner de la crédibilité à son ascension. C’est l’objet du premier chapitre de notre enquête.
Cinq plaintes pour escroquerie ont été déposées le 26 juin 2024 contre Vincent Faudemer, avec l’appui du collectif AVI qui revendique plus de 300 témoignages de personnes s’estimant lésées par l’artiste. Leur préjudice serait d’au moins 800 000 euros. En parallèle, la répression des fraudes du Calvados a ouvert une enquête.
« Y’aurait de quoi en faire un documentaire ! » On ne le lui fait pas dire. Et d’ajouter : « D’ailleurs, on a déjà tourné des rushs. » Vincent Faudemer, 38 ans, l’aura un jour, son documentaire, tant son histoire s’y prête. Mais quel destin y contera-t-on ? Celui du self-made man aidé par des coups de chance, des coups de génie et un peu de naïveté, qu’il déroule à qui veut bien l’entendre, ou bien celui de l’arnaqueur très malin, dépeint depuis quelques années dans la presse ? La vérité se situe certainement entre les deux. En 2018, le trentenaire originaire de Caen (Calvados), se présente à la presse régionale comme un artiste qui a créé « Babolex » : un énorme éléphant chromé aux allures de Babar®, qui séduirait les stars. De tromperies en erreurs journalistiques, c’est une bulle artistique gonflée aux mensonges et au culot sur laquelle nous avons enquêté.
De vendeur de matelas à « petit prince de l’art contemporain »
Au commencement, en 2017, l’histoire de Vincent Faudemer est celle d’un homme interdit de gérer une entreprise, à la suite d’une condamnation judiciaire. Il voit alors, selon ses dires, son avenir professionnel se réduire à deux possibilités : « devenir agriculteur ou bien artiste ». Alors le Caennais a une idée, puis beaucoup d’idées, pour foncer vers la seconde occurrence. Comment l’ex-vendeur de matelas est-il devenu le « petit prince de l’art contemporain », inaugurant – dit-il − des tours à son nom, à Dubaï (Émirats arabes unis) ?
Pour bien comprendre la trajectoire de Vincent Faudemer, il convient de revenir quelques années en arrière. En janvier 2018, précisément. C’est à cette date que l’homme poste le tout premier visuel d’un Babolex sur Instagram. Propre, en 3D : c’est une statue d’éléphant qui a vocation à porter une montre de luxe à son poignet, comme son nom l’indique. Ses réseaux sociaux ne comptent alors pas énormément d’abonnés, et les likes sont peu nombreux.
Coup de bol, raconte-t-il, via « le mode explorer d’Insta » : la famille Kardashian, icône de la téléréalité américaine, tombe sur ses visuels de statuettes et souhaite s’en procurer une. D’autres stars suivent : l’homme explique recevoir des commandes de plein de gens célèbres, aux États-Unis et ailleurs.
C’est en tout cas le récit qu’il livre, en mai 2018, à plusieurs médias de sa région, la Normandie. L’histoire est belle : celle d’un Caennais qui fabrique des sculptures inspirées de Babar® et les vend à prix d’or (comptez des sommes à cinq chiffres, selon son site Internet) à de grands noms du monde entier.
Notre enquête en vidéo :
Plusieurs portraits de Vincent Faudemer sont rapidement publiés dans des titres de presse locale qu’il sollicite lui-même. À Caen, un journaliste justice de Liberté – Le Bonhomme Libre, bien informé, met toutefois l’autrice d’un de ces articles en garde : Vincent Faudemer a déjà été condamné pour pratiques commerciales trompeuses, dans le cadre d’une vaste escroquerie à la vente de quads sur Internet.
« Il me dit ‘fais gaffe’, rapporte la journaliste en question, Manon Loubet, jointe par Enquêtes d’actu. Et puis en même temps, le casino Barrière m’appelle… » Dans son article initial, alors publié sur le site d’informations Normandie actu (groupe Publihebdos dont fait partie Enquêtes d’actu), il est fait mention d’un Babolex de 180 cm qui aurait été commandé par ce casino de Deauville (Calvados) : « Ils me disent que non, qu’ils ne connaissent pas Vincent Faudemer et qu’ils ne veulent pas que leur nom soit cité. »
« Si vous voulez faire une photo, c’est 500 000 dollars »
L’article ci-dessus est rapidement retiré du Web, quelques heures après sa publication. « Ensuite, j’envoie des e-mails aux attachés de presse des stars mentionnées par Vincent Faudemer, pour vérifier qu’elles ont bien acheté des Babolex. »
Les réponses que reçoit la journaliste offrent une version assez différente : du côté des Kardashian par exemple, le chargé des relations presse informe que l’artiste a bien proposé de leur donner une statuette, mais que jamais personne de la célèbre famille n’est venu à lui, n’en a directement acheté.
2024, nous rencontrons l’homme aux Babolex au pied d’une immense statue à l’effigie du plus célèbre des éléphants, dans un bar non loin du centre-ville de Caen. On l’interroge sur son histoire avec la famille Kardashian. « Il y a bien eu des commandes », promet Vincent Faudemer qui évoque un quiproquo.
Les artistes ne paient jamais rien. Et juste le fait qu’ils passent commande, c’est déjà extraordinaire.
Mais alors pourquoi n’y a-t-il jamais eu de photo des Kardashian avec leur Babolex ? « Ils m’ont dit, ‘si vous voulez faire une photo, c’est 500 000 dollars’ », répond-il. Et d’ajouter que « oui », aujourd’hui encore, les Kardashian ont un Babolex chez eux. Recontacté par Enquêtes d’actu, leur chargé des relations presse n’a cette fois pas donné suite. Mystère et boule de gomme.
Chose néanmoins certaine : au moment de la parution des premiers articles dans la presse locale, en mai 2018, aucun Babolex n’a en réalité encore été produit. « Vincent Faudemer me promettait une photo du Babolex à la sortie de l’atelier pour illustrer l’article, mais je ne l’ai jamais reçue », nous explique la journaliste Manon Loubet. « Il me disait que la statue était fabriquée dans une fonderie près de Lyon. Je les ai toutes appelées, mais aucune ne le connaissait. »
Et en effet, ce n’est qu’en juillet 2018 que la première statue, réelle, apparaît sur le compte Instagram de Vincent Faudemer, agrémentée d’un commentaire « Babolex is alive » (« Babolex est vivant »).
Plusieurs articles publiés avant cette date font pourtant état d’un artiste normand qui aurait « vendu » ses statuettes dans le monde entier… Mais Vincent Faudemer explique aujourd’hui qu’il s’agit là d’une interprétation journalistique, que lui n’a, lors de ces interviews, parlé que de « commandes passées ».
« J’en rate une sur deux »
Pour autant, dans ces articles, les verbatims laissent clairement entendre que des Babolex ont déjà été produits et livrés. Ainsi, dans celui de Normandie actu, Vincent Faudemer déclare : « Le concept [Babolex, NDLR] […] est désormais présent dans des galeries d’art à Saint-Raphaël, Reims, Genève et Saint-Tropez… » Et plus loin : « La peinture à effet chromé est assez difficile à appliquer. […] J’en rate un sur deux. »
« On aurait dû attendre d’aller dans son ‘atelier’ », regrette Manon Loubet, l’autrice dudit article.
Mais tu te dis que c’est une belle histoire à raconter, qu’il ne fait de mal à personne ; tu ne fais pas trop attention, au début.
Elle est aujourd’hui encore amère, sûre d’avoir été « menée en bateau ».
« On se dit que son histoire est un peu bizarre »
La deuxième série d’articles de presse paraît après la naissance du premier Babolex réel. Chez France Bleu Normandie, Vincent Faudemer se présente cette fois avec sa statue. « Il n’en existe qu’un seul pour l’instant », est-il expliqué dans l’article, où il est de nouveau fait état de nombreuses commandes par diverses stars internationales.
Nous avons contacté l’auteur de l’interview pour France Bleu. Théophile Pedrola se souvient d’un « gars très poli, très agréable ». Mais à l’époque, en août 2018, « on se dit quand même déjà que son histoire est un peu bizarre ».
Seulement voilà, il « a tout de suite proposé de venir dans nos locaux avec un Babolex comme preuve que ça existait, et que ce qu’il faisait était bien réel ». Mieux, « quelques articles sur lui étaient déjà parus, ce qui accréditait l’idée que ce gars était sérieux ».
Quant aux stars dont Vincent Faudemer donne les noms, le journaliste radio explique : « Il m’a montré son Instagram. Toutes les personnalités que je cite dans l’article, que ce soit Kourtney Kardashian, Liam Payne [décédé le 16 octobre 2024, NDLR] ou Djibril Cissé, ce sont des messages que j’ai vus. » Avant de tempérer : « Après, je n’ai pas regardé son téléphone pendant dix minutes, donc je ne peux pas certifier à fond des échanges et de leur teneur. »
Le proto-Babolex, vendu à Monaco ?
Le Babolex présenté à France Bleu Normandie, le prototype, serait « vendu à un gala de charité organisé à Monaco en septembre », explique Vincent Faudemer à la radio. Nous avons donc joint le gala de charité, afin de connaître le prix auquel le proto-Babolex avait trouvé preneur. « Vérification faite, nous n’avons malheureusement pas retrouvé de trace de cette œuvre dans nos archives », nous répond une responsable de l’événementiel.
« Le gala m’avait contacté, mais le Babolex n’a jamais pu y être vendu car le délai était trop court », avance aujourd’hui l’artiste. Pourtant, moins d’un mois avant l’événement, il indiquait à Monaco-Matin avoir fait don à l’organisateur de son œuvre, pour qu’elle soit mise aux enchères.
Par ailleurs, dans un portrait que lui consacre le quotidien régional Paris-Normandie en décembre 2018, il est écrit que la statue a été « vendue aux enchères 40 000 euros fin septembre », à l’occasion dudit gala de charité… « Je n’ai rien inventé », nous assure aujourd’hui la journaliste quant à cette supposée vente.
Dans cet article, il est également question pêle-mêle d’une collaboration en cours avec le fils de Jeff Koons, d’une version cow-boy de Babolex pour le marché américain, d’un Babolex pour l’hôpital Necker (Paris), d’une expo avec Banksy et Jeff Koons, d’une Kittex (pour Hello Kitty®), de Rataxès, un roi rhinocéros ennemi de Babar®, etc. Autant de vertigineux projets que la journaliste de Paris-Normandie n’a pas non plus « inventés ». À notre connaissance, aucun de ces projets n’a été réalisé à ce jour.
« Il y avait des trucs un peu gros »
La presse régionale, donc, s’intéresse au récit du phénomène Faudemer, voire l’alimente. Mais l’homme aux Babolex compte bien faire connaître son histoire au-delà des frontières normandes. Il tente sa chance auprès du journal Le Parisien, en août 2018. « Il a envoyé pas mal d’e-mails, à tous les secrétariats du Parisien », se souvient Marie Toulemonde, une journaliste alors en stage dans le quotidien de la capitale.
« J’ai fini par l’appeler, et il a décidé de venir à Paris. Je me suis sentie un peu contrainte de lui proposer un créneau, mais j’étais aussi curieuse d’entendre ce qu’il avait à dire. C’était mon premier stage, j’étais un peu novice. Il est arrivé avec un Babolex », relate-t-elle à Enquêtes d’actu. Ce comportement la rend dubitative : « Si tu es talentueux, qu’en effet ça marche pour toi, tu n’as pas besoin de faire ce forcing-là ; c’est louche. »
Mais l’interview se tient, et Vincent Faudemer publie, sur son compte Instagram, une photo de lui devant les locaux du Parisien, avec un Babolex. « On a débriefé l’entretien avec le photographe qui était avec moi, se souvient Marie Toulemonde. On s’est dit que c’était un peu louche, son histoire, son projet ; il y avait des trucs un peu gros, des histoires d’influenceurs, des footballeurs… Même le personnage ne m’inspirait pas confiance. »
Elle raconte l’entrevue à son rédacteur en chef de l’époque. « Il dit que c’est gros, qu’on n’a pas assez de certitudes pour lui donner cette vitrine. » L’article ne sera jamais publié, malgré les nombreuses relances de Vincent Faudemer sur la boîte e-mail de la journaliste.
Le reportage de 66 Minutes, la consécration
La consécration à l’échelle nationale arrive fin 2018, lorsque l’émission 66 Minutes réalise un reportage sur l’artiste aux Babolex. « Une société de production avait repéré des articles de presse locale sur lui, notamment sur France Bleu. Ils m’ont demandé de faire le sujet, sur cette success story de l’art contemporain », se remémore aujourd’hui pour Enquêtes d’actu, le réalisateur dudit reportage, qui requiert l’anonymat.
Le journaliste l’assure : « On a fait des vérifications, on a eu accès à des échanges, notamment avec Djibril Cissé. » Dans ces messages que nous nous sommes procurés, Vincent Faudemer propose au footballeur une statue de Babolex. L’ex-international français accepte. D’ailleurs, les deux hommes seraient « en affaire sur une marque de literie depuis trois ans », ajoute Vincent Faudemer dans un e-mail au journaliste de 66 Minutes.
Dans la presse, Djibril Cissé avait déjà été mentionné parmi les premiers détenteurs d’un Babolex. L’intéressé avait d’ailleurs confirmé par téléphone, à notre confrère de France Bleu, Théophile Pedrola, qu’il avait bien acquis une statue.
Pourtant, en mai 2024, dans une enquête de Libération relative à Vincent Faudemer, Djibril Cissé dément avoir acquis un Babolex. Nous ne sommes pas parvenus à entrer en contact avec l’ancien joueur de l’AJ Auxerre et de l’Olympique de Marseille.
« Il faut toujours se méfier »
Mais revenons-en aux Kardashian. Point de trace de la famille dans le reportage de M6. Ni de Scott Disick, mannequin américain alors en couple avec Kourtney Kardashian. Vincent Faudemer espérait de lui quelques images avec un Babolex, à l’occasion de la venue de l’équipe de tournage de 66 Minutes à Los Angeles (États-Unis).
Selon nos informations, l’artiste a durement négocié avec le manager de Scott Disick (qui s’occupait aussi de Kourtney Kardashian), pour tenter d’obtenir – moyennant un Babolex en cadeau – une séquence filmée avec la star et une statuette. Sans succès.
Seulement, Vincent Faudemer n’est pas en reste. Il donne du grain à moudre au journaliste en périple à LA. Certes, pas de Kardashian, de Scott Disick, ni de Jennifer Love Hewitt au programme, mais quelques lots de consolation tout de même, de la matière pour les caméras : « Il y a de jolies filles, la décapotable, une star de MMA, un milliardaire… C’est les US, ça envoie ! »
« On aurait pu prendre encore plus de pincettes », regrette aujourd’hui le réalisateur du reportage. Il le concède à l’aune des articles de presse parus depuis, qui relatent les déboires de Vincent Faudemer avec la justice. « Comment faire mieux ? Il n’a pas été mauvais et on a, peut-être, un peu trop fait confiance à la presse. On n’a pas imaginé que ce type pouvait être un escroc. Au pire, c’est un beau parleur. Mais on lui a fait une pub, c’est sûr. »
« Tout est fake »
Jonathan est l’un des clients de Vincent Faudemer ayant déposé plainte contre lui. Sans cette bulle médiatique, il n’aurait sûrement jamais entendu parler de l’homme aux Babolex. « À ce moment-là, je cherchais à investir dans l’art. Il [Vincent Faudemer, NDLR] avait l’air plutôt connu : j’ai lu des articles, vu le reportage de 66 Minutes : c’était un vrai artiste émergent. »
Il est alors dit, écrit partout que des stars du monde entier s’arrachent des Babolex. Ce qui conforte Jonathan dans sa tentative de se procurer une statue, via un nouveau projet lancé par l’artiste normand en 2021. Autre motif de confiance : son compte Instagram semble crouler sous les abonnements et les likes.
1,8 million d’utilisateurs suivraient actuellement Vincent Faudemer sur Instagram. Grosse communauté sur le papier. Mais qui s’avère douteuse quand on clique sur les likes en question. « Tout est fake », affirme Stéphane Puchois.
En analysant les courbes de gains d’abonnés du compte, l’expert en e-réputation pour le cabinet The Persuaders, observe par exemple des pics de « 904 000 faux abonnés en février 2022 et 649 000 en juillet 2024, pas d’abonnements le reste du temps. C’est classique de l’achat d’abonnés : des pics et des périodes creuses ».

Sur ce point-ci, Vincent Faudemer botte en touche : « J’ai confié toute la gestion d’Instagram à des agences. Est-ce qu’elles ont fait un push ? Je ne sais pas. Ce que je sais, c’est que mes réseaux sociaux m’ont permis de réaliser un chiffre d’affaires assez important. Après… Je ne regarde pas trop. »
Communautés sociales gonflées, récits aux journalistes gonflés, mais peu importe : au début des années 2020, la mécanique s’emballe. Dorénavant, les statues de Babolex existent vraiment, et à l’instar de Jonathan, ce sont rapidement des milliers d’acheteurs qui vont tomber en amour du travail de Vincent Faudemer.
Pas des stars américaines, mais des Français lambdas, pour la plupart. Ils vont vouloir investir dans l’art du Normand, rendu accessible par de nouvelles déclinaisons moins onéreuses que les Babolex : des dessins, un jeu de cartes à collectionner, des NFT… Autant de projets qui lui valent à présent d’être poursuivi pour escroquerie. La suite dans le deuxième chapitre de notre enquête.
Lire les chapitres suivants :
- Chapitre 2 : Vincent Faudemer poursuivi pour escroquerie : « petit prince » ou « Pinocchio » de l’art contemporain ?
- Chapitre 3 : Vincent Faudemer, artiste ou businessman de l’arnaque ? Ses prestataires témoignent
Enquête réalisée avec Valentin Lebossé.
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