Des élèves de l’ancien établissement catholique Saint-Pierre au Relecq-Kerhuon (*) sont réunis dans un collectif. Et témoignent des violences subies à l’époque, dans les années 60 à 80. Joël L, 67 ans, est une des deux personnes à l’initiative de ce mouvement de libération de la parole.
Il témoigne de ce qu’il a vécu.
« Le début du bagne »
« J’ai grandi dans le quartier de Lambé à Brest, rue de Bohars. En maternelle, j’étais à l’école des Sœurs un peu plus bas, puis je suis allé à l’école de Kermaria jusqu’au CM 2. J’étais hyperactif, dès qu’il y avait une connerie à faire, j’étais là. Mais j’étais plutôt bon élève, dans les dix premiers de ma classe. Ma mère avait un commerce à Kerinou et travaillait beaucoup, et mon père finissait à 19h. Donc après l’école j’avais toute la liberté de faire ce que je voulais. J’ai levé le pied et on m’a proposé de redoubler ma 6e.
Ma mère était folle de rage. On lui a parlé du collège Saint-Pierre au Relecq-Kerhuon. Je suis arrivé en 1969, j’avais presque 12 ans. Le collège était réputé pour son taux de réussite au BEPC.
Le père L, décédé en 2004, était le directeur. Il avait dit à ma mère qu’il n’y avait pas de soucis pour que je rentre en 5e, sans redoubler. Elle était soulagée.
C’était le début du bagne.
« Il distribuait des claques pour une remarque »
Le père L, ancien aumônier d’un régiment de parachutiste, était un fou complet. Haut comme trois pommes, mais avec une belle carrure. Sur la douzaine de profs, huit étaient dans un schéma de violence. Elle était institutionnalisée. Je pense que c’était un facteur d’embauche. Le diocèse était coupable, sinon complice. Et je n’ai pas souvenir d’une seule inspection académique. Donc il y a défaillance, comme à Bétharram.
À l’époque, je faisais 1,50 m les bras levés. Au moment de mon BEPC, je mesurais 1,57 m. Je n’étais pas bagarreur. Mais en sortant de Saint-Pierre, je me suis beaucoup battu. Ils ont fait de moi un fauve.
En 5e, mon prof principal était un petit agité. Il distribuait des claques pour une remarque, un trait d’humour ou un simple chahut avec le voisin.
Tout le monde prenait, sans distinction, il y avait toujours une raison futile.
En 4e, j’avais comme professeur une terreur, un protégé du père L. Il avait 21 ou 22 ans. Lui mettait des coups de poing. Je me demande comment il n’y a pas eu de mort. Il faisait attention à ne pas toucher les lèvres. Beaucoup de tympans ont été pétés. Les parents faisaient comme s’ils n’avaient rien vu quand les gosses rentraient cabossés.
« On avait les pétoches d’aller au collège »
En 3e, j’ai eu Philippe A (le prénom a été changé), il est toujours en vie. Lui aussi…
Il nous disait de venir, en nous attendant sur l’estrade. Il enlevait sa chevalière, feintait du gauche ou du droit pour ensuite taper avec l’autre main. Une ordure.
J’en ai beaucoup d’autres en tête.
On avait les pétoches avant d’aller au collège, dès l’entrée dans le car. Nous avions beaucoup de devoirs, nous avions peur quand nous n’avions pas compris un sujet. Nous n’en parlions pas entre nous, ça faisait partie du truc. Ado, il n’est pas très bien vu de se plaindre.
En 3e, 55 élèves sur 56 ont obtenu leur BEPC. Ça, on ne peut pas leur enlever. J’ai eu une belle carrière, j’ai fini cadre à Naval Group. Mais je ne remercie pas le collège. En sortant de là, j’avais de la haine, mon fantasme était de les retrouver tous individuellement, entre quatre yeux. Des gars passés par l’établissement sont tombés sur certaines ordures.
Des violences sexuelles ? L’abbé L nous mettait sur ses genoux. Je suis persuadé que si Saint-Pierre avait eu un internat, nous aurions eu un copier-coller de Bétharram. »
80 anciens élèves dans le collectif
L’affaire Notre-Dame-de-Bétharram a fait ressurgir les souvenirs. « Sur Facebook, il y a un groupe de victimes. J’ai envoyé un message pour souhaiter bon courage aux gars. Et j’ai signé en précisant que j’étais un ancien élève d’un collègue au Relecq-Kerhuon, également concerné par des violences », raconte Joël.
Un article du quotidien Le Télégramme plus tard, de nombreux témoignages sont arrivés jusqu’à lui. Avec Frédéric B, lui aussi ancien élève de Saint-Pierre, mais aussi de Notre-Dame-de-Bétharram, ils ont créé un collectif. « Nous sommes 80 anciens élèves, je suis débordé. La moitié communique sur un groupe WhatsApp appelé “Bagnards Kerhors”, je peux vous dire que ça y va, dès le matin. Une réflexion sur un prof entraîne une vingtaine de commentaires. »
L’objectif du collectif est de récolter des témoignages via l’envoi d’un document Cerfa à remplir. Ils seront transmis au procureur de la République. « L’un des objectifs est de changer la loi sur l’imprescriptibilité des violences. » Et de libérer la parole.
Contactée par nos soins, la direction diocésaine de l’enseignement catholique dans le Finistère indique être entrée en contact avec le collectif et fera une déclaration officielle dans les jours à venir.
* Il ne reste rien de l’établissement aujourd’hui. Fin des années 80, il a fusionné avec l’école privée des filles et porte le nom de collège Saint-Jean de la Croix.
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