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Elon Musk renomme la mer de la Manche en « canal George Washington », pourquoi crée-t-il cette polémique ?

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Il est 8 h 11, le dimanche 26 janvier 2025. L’homme le plus riche du monde publie, sur le réseau social X (ex-Twitter) – qu’il détient – une photographie aérienne représentant le sud de l’Angleterre et le quart nord-ouest de la France.

« Nouveau nom pour les eaux qui séparent l’Angleterre de la France », annonce, sans contexte ni explications et à la surprise générale, Elon Musk. Le nom en question : « The George Washington Channel », ou canal George Washington, du nom du 1er président des États-Unis à la fin du XVIIIe siècle.

En moins de 24 heures, la publication lunaire de l’homme qui convoite Mars affiche plus de 80 millions de vues dans le monde.

Mais quelle mouche a bien pu piquer le bras droit de Donald Trump, chargé par ce dernier de rendre l’action gouvernementale américaine plus efficace, ou, comme on le dirait en France, de dégraisser non pas le mammouth mais tout son troupeau ?

Une histoire de noms

Le bras de mer qui sépare la France du Royaume-Uni n’est pas appelé de la même manière selon l’endroit duquel on le regarde. Depuis Goury, Cherbourg ou Gatteville, nous voyons la mer de la Manche. Depuis Plymouth, Poole ou Portsmouth, il s’agit de l’English Channel.

Des appellations différentes qui ne datent pas d’aujourd’hui, comme le résumait l’historien normand Guy Lemarchand en 2008 dans Annales de Normandie :

Au Moyen Âge, (cette mer) n’a pas de nom propre et il faut attendre 1640 pour qu’apparaisse le terme de Manche. Dans la seconde moitié du XVIIe siècle, elle porte le plus souvent un qualificatif d’appropriation étatique, mer Britannica ou Gallica, ce qui souligne son caractère de séparation. Channel est utilisé en Angleterre pour la première fois en 1654 ; encore fait-on précéder souvent ce mot de British. À la fin du XVIIIe siècle dominent les désignations consacrant l’éloignement entre les deux rives : Manche, qu’adopte également (notre) département riverain en 1790, tandis qu’en Angleterre on parle encore de l’English Channel.

Guy Lemarchand, historien normand, en 2008 dans Annales de Normandie

Dans un cas comme dans l’autre, le Channel manchois est une mer dite bordière, soit un trait d’union entre l’océan Atlantique, et par-delà le continent nord-américain, et la mer du Nord, porte de l’Europe du Nord.

Et ce n’est dès lors sans doute pas un hasard si Elon Musk cible cet endroit en particulier, à la fois barrière depuis le Brexit et symbole des liens étroits qu’entretiennent les Européens du Vieux-Continent. Ici, les enjeux sont par ailleurs colossaux en termes d’échanges commerciaux et de défense et de trafic maritimes.

Contexte expansionniste

La publication d’Elon Musk apparaît dans le sillage des récents propos expansionnistes du nouveau président des États-Unis Donald Trump : contrôler le Groenland (territoire autonome du Danemark), s’emparer du canal du Panama, absorber le Canada, renommer le Golfe du Mexique en Golfe d’Amérique ou rebaptiser le mont Denali, en Alaska, en mont McKinsgley, du nom du 25e président des États-Unis.

Dans le cas présent, il est intéressant de souligner que la « menace » n’est cette fois pas portée par Donald Trump mais par Elon Musk. Surenchère ? Blague de mauvais goût ? Néo-impérialisme ? Ingérence ? Ou avertissement moqueur lancé à l’Union européenne, qui accuse le businessman de manipuler les algorithmes de son réseau social pour favoriser la désinformation et les idées d’extrême droite ?

À Bruxelles, une enquête est en effet en cours depuis plus d’un an après que l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom) a saisi la Commission européenne à la suite de plaintes déposées en France contre son réseau social X.

Depuis quelques semaines, il s’immisce par ailleurs dans les vies politiques britanniques ou allemandes, en faveur de l’extrême droite notamment. Une façon pour le natif d’Afrique du Sud de continuer à marquer son territoire… à la manière de Donald Trump.

George Washington et le nationalisme américain

Quant à George Washington, 1er président des États-Unis de 1789 à 1797 qu’Elon Musk affectionne particulièrement, sa figure ainsi convoquée n’est pas anodine.

Ce Père fondateur fut un homme d’affaires ambitieux, un fervent patriote qui a mené ses troupes dans la guerre d’indépendance contre la Grande-Bretagne jusqu’à la victoire en 1783, avec l’appui des Français. Un mythe qui a traversé l’histoire américaine jusqu’à aujourd’hui.

La mer de la Manche, ou English Channel, selon Elon Musk, ce dimanche 26 janvier 2025 sur son compte X (ex-Twitter). ©Capture d’écran X

Cette communication d’Elon Musk semble faire écho à l’ordre exécutif intitulé Restoring Names That Honor American Greatness (littéralement : « Restaurer des noms qui honorent la grandeur américaine »), signé par le président Trump le jour de son investiture. Par cette décision, l’administration Trump souhaitait renommer certains sites nationaux comme le Golfe du Mexique. Déjà baroque, l’idée de renommer le bras de mer qu’est la Manche en « canal George Washington » l’est encore davantage, puisqu’il ne se situe ni sur le territoire américain ni à proximité des États-Unis.

Eliott Boulais-Rivière, Cherbourgeois spécialiste du droit américain

Pour ce spécialiste, cette polémique s’inscrit toutefois « dans la logique de la ‘mythologie‘ véhiculée par les nationalistes blancs aux États-Unis, pour qui George Washington représente une figure quasi mythique ».

Et de conclure : « Cette proposition illustre également une évolution notable dans la communication des élus américains, passant d’un style très institutionnel à une culture du choc et de l’outrance permanente. »



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