« Êtes-vous X6 ? ». La question aux allures de film d’espionnage est posée sans détour par le président de la cour d’assises de Bobigny. « Je ne suis ni X6, ni X4, ni X12 », rétorque avec fougue Hichem A. depuis le box vitré. L’accusé est jugé depuis la semaine dernière avec six autres hommes pour le lynchage mortel d’un dealer en pleine guerre de la drogue à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis) le 3 janvier 2021. Âgé de 32 ans, l’accusé est suspecté d’avoir participé à l’expédition sauvage. Il nie en bloc avoir été présent. Son frère Chakibe A. avait de son côté été interpellé au moment des faits, armé d’une batte de baseball renforcée de fil barbelé.
Des images ultraviolentes passées en boucle
Le passage à tabac a été filmé par la vidéosurveillance. Les images sont une nouvelle fois diffusées dans la salle d’audience avec pour but cette fois d’identifier les actions de « X6 », individu sur la vidéo qui pourrait être Hichem A, surnommé « ZK ». Les secondes du massacre se répètent durant de longues minutes. On arrête. On stoppe. On reprend. Les plaies de la victime s’ouvrent et se referment à la demande du président. L’habitude semble s’être installée chez les jurés devant cette scène insoutenable. La famille de la victime quitte la salle.
L’huissier zoome, rembobine et le pointeur de sa souris se positionne sur « X6 ». Le personnage a joué un rôle actif dans le carnage. Dissimulé dans une tenue sombre, il s’est rendu très vite au contact de la victime. On le voit porter des coups au jeune homme à terre. Il n’y a pas de certitude absolue, mais « X6 » semble être armé d’un couteau. Un juré demande un nouveau visionnage, car il pense avoir vu l’homme en train de replier une arme blanche. Chaque seconde est aussi importante pour Me Malik Behloul, avocat de l’accusé. « On voit bien que » X6 « passe devant Chakibe sans lui parler ni avoir aucun contact, alors qu’il est censé être son frère », argue le conseil en montrant l’écran figé.
L’accusé est-il gaucher ?
Si aucune trace ADN reliée à l’accusé n’a été retrouvée sur le lieu du crime, plusieurs éléments ont contribué à la mise en examen et au placement en détention provisoire d’Hichem A.. L’un d’eux : sa main. Les images ont révélé que le mystérieux « X6 » est gaucher. Quant à l’accusé, il maintient être droitier.
Afin de dissiper le doute, plusieurs documents sont projetés. Le premier est l’acte signé par Hichem A. pendant sa garde à vue. L’écriture a des allures de gribouillage. L’accusé, irrité, dément avoir écrit de la mauvaise main : « J’ai pas un niveau universitaire, voilà tout. J’ai l’impression qu’on veut se moquer de moi ». Un autre document, professionnel et plus ancien, est cette fois projeté. Les traits sont de bien meilleure qualité. « C’est un collègue qui l’a écrit pour moi », justifie l’accusé.
Autres éléments troublants, Hichem A. a refusé pendant l’instruction de se plier à un exercice d’écriture. Ce dernier invoque blessure liée à une porte refermée sur sa main en prison. Les enquêteurs ont aussi mis au jour une vidéo, où en voiture avec son père, l’accusé est contrôlé. On l’y voit ouvrir sa portière ou encore sa sacoche avec sa main gauche.
Un bornage téléphonique contradictoire
Hichem A., déjà connu de la justice, réfute avec véhémence sa présence sur les lieux du crime. “J’étais chez moi, je suis sorti pour prendre quelque chose à manger en bas. Je suis rentré à la maison, je révisais mes leçons. J’ai mangé, je me suis posé dans ma chambre. Et j’ai reçu des messages Snapchat et des coups de fils sur ce qu’il venait de se passer. J’ai pris mon scooter pour me rendre sur place ».
Là aussi, d’autres éléments viennent contredire cette version. Durant la soirée, le téléphone de l’accusé borne vers la porte de Champerret, dans le 17ᵉ arrondissement de Paris, à un peu moins d’une heure à pied de son domicile.
« C’est peut-être le bornage..», tente l’accusé
« Je peux vous assurer que non », rétorque l’avocate générale.
« Mais comment ça ? Vous êtes experte en téléphonie ? », s’énerve Me Malik Behloul.
La question de la voiture du crime
La cour d’assises se penche aussi sur une voiture de marque Citroën C3 utilisée par la sanglante équipée pour se rendre sur le lieu du crime. Les enquêteurs ont établi que « ZK » serait le conducteur habituel de cette voiture, inscrite au nom d’un mystérieux garage inexistant. « C’est une carcasse cette voiture. Elle appartient au quartier. Il n’y a pas que moi qui l’utilise. Certains se posent dedans ou y fument des joints », lance l’intéressé.
Les investigations viennent encore semer le doute. Un travail d’envergure est effectué pour déterminer où se trouvait la voiture dans les semaines qui ont précédé le meurtre. À plusieurs reprises, le téléphone de l’accusé borne non loin de la Citroën, mais à d’autres moments, ce n’est pas le cas.
« Vous me gâchez ma vie »
Les heures défilent et les questions s’enchaînent. Du côté de l’accusation, on ne veut rien laisser échapper et l’on décortique les éléments de l’enquête. Document par document. Photo par photo. Côté défense, l’avocat ne laisse rien passer et s’engouffre dans chaque brèche de la procédure afin d’instiller le doute sur la culpabilité de son client. Hichem A., lui, perd patience.
« J’ai l’impression qu’on veut me faire avouer des choses que je n’ai pas faite ! On m’accuse de faits graves. Vous me gâchez ma vie ».
Il sera fixé sur son sort le 14 mars prochain. Il encourt la perpétuité.
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