Vingt-quatre heures avant le coup d’envoi de la 91e Fête du citron, Yves Juhel a accordé un long entretien à actu Nice dans son bureau de la mairie à Menton (Alpes-Maritimes), ce vendredi 14 février 2025. Durant plus d’une heure, il a fait un tour d’horizon des sujets brûlants de l’actualité et répondu à de nombreuses questions.
Concessions de plages annulées par la justice, immigration, affaires judiciaires concernant les ports de la ville, devenir du musée Cocteau ou encore élections municipales 2026, le successeur de Jean-Claude Guibal se confie sans langue de bois.
Propos recueillis par Manon Reinhardt et Fabien Binacchi.
250 000 spectateurs attendus pour la Fête du citron
Actu : La 91e édition de la Fête du citron commence ce samedi. Quelles sont les nouveautés ?
Yves Juhel : Sur l’esplanade Francis Palmero, vous avez 14 stands de d’artisans issus de toute la Riviera française pour présenter des produits en lien direct avec les citrons. C’est la première nouveauté. Vous avez ensuite dans le palais de l’Europe, l’exposition des orchidées. C’est la première fois également que l’on refait complètement cette expo avec une douzaine de commerçants. Il y a cinq corsos qui se déroulent et tout est complet partout. Il reste encore quelques places en promenoir mais c’est un grand succès. Tous les hôtels de Menton sont complets. Nous attendons 250.000 spectateurs.
Est-ce que la jauge peut encore évoluer ?
Y.J : Il y a toujours des places, on garde une réserve en sécurité. Ce qui est important à dire, c’est que c’est la première année où l’on va utiliser des nouveaux portiques qui permettront d’accélérer de 3 à 4 fois le passage des gens en toute sécurité, cela va fluidifier.
Vous attendez 250 000 spectateurs en deux semaines. Comment vous gérez ce flux important en termes de circulation, de transport, de sécurité ?
Y.J : Ah, alors ça, vous avez raison, c’est un parcours du combattant. La sécurité est très stricte. Nous avons des normes qui sont définies par la préfecture, des renforts de CRS, de police municipale des villes voisines, et la police nationale. Vous avez un centre de surveillance opérationnelle qui se trouve dans la mairie de Menton. Il y a évidemment l’installation de barrières et de plots comme pour toutes manifestations absolument partout et, je touche du bois, nous n’avons jamais eu le moindre problème ici.
« Les migrants ne s’arrêtent pas à Menton »
Menton est une ville frontalière où le passage de migrants est important. À combien estimez-vous leur nombre chaque jour ?
Y.J : Il y a beaucoup de passage c’est vrai, mais les migrants ne s’arrêtent pas à Menton. Il y en a beaucoup moins depuis plusieurs mois. Les derniers chiffres, c’était à peu près 3000 passages par mois. Alors on peut être pour ou contre, mais je considère que ce qui est scandaleux c’est l’exploitation qui est faite de ces gens-là par des réseaux mafieux qui sont parfaitement organisés.
Selon les derniers chiffres de la préfecture, on est passé de 42 000 interceptions à la frontière en 2023 à 15 000 en 2024, ce qui est quand même une baisse énorme.
Y.J : Oui, c’est significatif mais il semblerait que depuis 2 ou 3 mois cela soit un peu remonté. Les migrants étaient partis vers l’Espagne et puis ça revient vers l’Italie. Mais c’est difficile d’arriver à avoir des chiffres précis.
« Il n’y aura jamais de centre de rétention à Menton »
Vous avez refusé d’ouvrir un centre de rétention pour mineurs à Menton, malgré un avis de réquisition d’un hôtel par la préfecture, pourquoi ?
Y.J : Un hôtel n’est pas fait pour accueillir des migrants mais des touristes. Donc je m’y suis opposé en disant que je ne vois pas très bien comment les clients pouvaient cohabiter avec des migrants mineurs. Ce n’est pas sérieux. La seule chose que l’on a faite, c’est de mettre à disposition un gymnase pendant une semaine pour 25 jeunes migrants. Le lendemain, il n’y en avait plus que 10 d’ailleurs car ils étaient déjà partis. Ce n’est pas au maire d’assurer cette responsabilité. C’est la responsabilité de l’État. Mais il n’y aura jamais de centre de rétention à Menton.
Vous mettez l’accent sur la sécurité dans votre ville, sentez-vous une montée de la délinquance et de la violence ?
Y.J : Menton est une ville relativement secure par rapport à d’autres communes du département. On ne peut pas comparer avec ce qu’il se passe aux Moulins ou à l’Ariane à Nice. En revanche, il faut être vigilant car nous sommes une commune réputée « à l’aise », cela incite un certain nombre de jeunes dealers à venir prendre possession de certains endroits.
Que mettez-vous en place pour accroître cette vigilance ?
Y.J : Nous sommes en train de construire un hôtel de police qui sera livré en septembre pour accueillir l’ensemble des policiers municipaux et tous les services, avec une très grande salle de vidéosurveillance. Vous avez actuellement 148 caméras à Menton et nous passerons à 168 avant la fin de l’année. Il y a une excellente collaboration avec la police nationale. Mais il manque encore 17 fonctionnaires.
« Avoir un préfet qui a de la poigne, ça ne me dérange pas du tout »
Que pensez-vous de l’action du préfet, Hugues Moutouh, qui semble vouloir faire « le ménage » depuis son installation ?
Y.J : Le préfet est là pour faire respecter les lois de l’État, c’est son rôle. Je pense que c’est quelqu’un qui a l’intention de le faire, qui utilise un langage clair que tout le monde comprend. Je préfère quelqu’un qui dise « je suis là pour taper du poing sur la table s’il le faut », que quelqu’un qui tourne autour du pot pendant 107 ans. Avoir un préfet qui a de la poigne, moi, ça ne me dérange pas du tout.
Le préfet a justement saisi le tribunal administratif pour de « potentielles irrégularités » dans les procédures d’attribution des délégations de service public de plages privées des Sablettes. La justice vient de suspendre quatre des sept contrats. Qu’est-ce que l’on vous reproche ?
Y.J : Vous avez dit un mot très important, c’est « potentielles ». Il y a deux ans, l’Etat nous a demandé de remettre en route les négociations pour la gestion des plages, ça n’avait pas changé depuis 2006. On a fait un cahier des charges très précis et un plan d’aménagement urbanistique en liaison avec les services de l’Etat. Les candidats ont déposé leur dossier lors d’un appel d’offres. Nous raisonnions par code couleur comme nous l’avait préconisé notre maître d’œuvre. Si le dossier était complet c’était un trait vert, sinon c’était du blanc ou du rouge. On a écarté un certain nombre de dossiers que nous avons jugé irrecevables (caution bancaire, assurance, expérience de tenue de plages, cotisations sociales…). La préfecture dit que l’on aurait, malgré tout, dû demander les documents manquants et les reconsulter. On nous reproche pour certains lots d’avoir écarté des candidats.

Quelle sera la suite de la procédure et allez-vous faire appel de cette décision ?
Y.J : Aujourd’hui, trois ont été sauvés et je suis ravi pour eux. Quatre ne le sont pas. Ce sont des gens qui ont quand même investi 500 000 ou 600 000 euros. Je trouve léger de ne pas en tenir compte et qu’il n’y ait pas une autre solution que de faire supprimer la sous-concession. Ils vont faire appel et la mairie sera solidaire. On va faire appel également. Je précise que dans aucun des attendus du tribunal, les commissions ne mentionnent une forme de favoritisme quel qu’il soit. C’est le principe d’analyse des éléments administratifs fournis qui est remis en cause. C’est un peu rechercher la petite bête administrative. […] Mais la loi, c’est la loi.
« Je n’ai jamais touché un seul euro de M. Messina »
Vous avez été placé en garde à vue le 2 juillet dernier dans l’affaire des ports de Menton (SPL) pour des soupçons de détournement de fonds publics, blanchiment et recel. Mathieu Messina vous met directement en cause en disant que vous étiez au courant de certaines factures douteuses.
Y.J : D’abord, on ne joue pas dans la même cour. Moi, je suis maire. Lui a déjà été condamné pour des faits qui n’ont rien à voir avec la Ville, mais à Ajaccio. Il a été placé en garde à vue plusieurs fois car il aurait quand même détourné près d’un million d’euros à la SPL, moi pas. Je n’ai jamais touché un seul euro de M. Messina. Il mouille tout le monde pour essayer de se défendre. Les preuves sont là, l’enquête est toujours en cours. Je ne suis pas choqué que l’on demande des explications à un maire, c’est normal. Je vous affirme tranquillement que je suis serein. Si je suis reconvoqué, j’y répondrai.
Comment avez-vous vécu cette garde à vue ?
Y.J : Pas comme un séjour au Club Med ! J’ai eu affaire à des enquêteurs extrêmement courtois, ils ont tout fait pour les choses se passent le moins mal possible, ce qui a été le cas. Cela a été moins le cas pour mon épouse, la pauvre, qui ne s’y attendait pas. Je me demande pourquoi elle a été mêlée à ça. On est allés jusqu’à dire qu’elle s’était acheté une voiture avec l’argent de la SPL. J’ai répondu à toutes les questions qui m’ont été posées. Cela a duré deux jours et je suis reparti tranquille.
Mathieu Messina était votre directeur de campagne et votre adjoint aux finances. Comment en êtes-vous arrivés là tous les deux ?
Y.J : M. Messina était sur la liste de Jean-Claude Guibal [ex-maire de Menton décédé en 2021, ndlr], comme moi. C’était un garçon sympathique, un jeune chef d’entreprise. Personne ne pouvait imaginer une seule seconde ce qui allait se passer. On discutait football car j’adore ça et il me parlait de son club. Il a voté pour moi au sein du conseil et la moindre des corrections était de le reprendre sur ma liste, ce que j’ai fait. Il m’a dit que les finances l’intéressaient. Puis il fallait trouver quelqu’un pour la SPL. À un moment, son propre avocat et les experts-comptables m’ont alerté que des choses n’allaient pas. On a commencé à regarder, puis on a tout stoppé.

Vous nourrissez une forme de haine envers Mathieu Messina ?
Y.J : Je n’ai de la haine envers personne. C’est moi qui l’ai choisi, j’ai fait une erreur. Je n’avais pas tous les éléments. La haine ne sert à rien. C’est plutôt de la déception sur le plan de l’homme. C’était un garçon qui avait plutôt bien réussi dans la vie et quand on voit où il est arrivé, c’est triste. Et puis, il faut assumer ses responsabilités.
Vous maintenez toujours que vous n’étiez pas au courant ?
Y.J : Quand j’ai été mis au courant on a pris les décisions mais au début je ne l’étais pas du tout.
De grosses frictions politiques ont fait beaucoup de remous il y a quelques mois, des élus de la majorité sont passés dans l’opposition. Certains ont demandé votre démission. Y avez-vous pensé ?
Y.J : Jamais, je n’ai jamais démissionné de quoi que ce soit de ma vie, je ne démissionnerai pas. Les Mentonnais m’ont élu. Que des élus soient sortis de la majorité car nous étions en désaccord, ça c’est vrai. Ils l’ont fait pour leurs ambitions politiques. Mais je n’ai aucune raison de démissionner. Ce n’est pas dans mon tempérament. Et je ferais tout ce qui est dans mon possible pour empêcher le Rassemblement national de gagner en 2026.
« Les gesticulations d’Éric Ciotti ne me font pas rire »
Justement, vous dites que vous ferez tout pour empêcher l’extrême droite de briguer la mairie de Menton. Serez-vous candidat à votre réélection en 2026 ?
Y.J : Cela peut être quelqu’un d’autre, tout ne tourne pas autour de moi. Disons que je n’y pense pas tous les matins en me rasant, comme disait quelqu’un que l’on connaît bien. Mais ça peut être une hypothèse. On va en discuter avec les élus de la majorité pour avoir leur sentiment. Ma candidature à moi personnellement ne doit en aucun cas être un obstacle à ce que Menton puisse gagner. Je me réserve toutes les possibilités et je choisirai la solution qui sera la meilleure.
Quelles sont vos relations avec les personnalités politiques de la Côte d’Azur, Eric Ciotti et Christian Estrosi ?
Y.J : J’ai beaucoup d’amitiés et beaucoup d’estime pour Christian Estrosi. Les gesticulations d’Eric Ciotti ne me font pas rire. Quand on va à la soupe comme il l’a fait, je trouve ça un peu surprenant, pour quelqu’un qui n’a jamais varié ses opinions politiques, ça, on ne peut pas lui reprocher ! Aller faire ce qu’il a fait alors qu’il est président des Républicains, quelque temps après la dissolution, bon… Il rêvait d’être ministre de l’Intérieur, manque de pot il ne l’est pas. Dans les Alpes-Maritimes, il n’y a pas beaucoup de gens qui l’ont suivi.
Il a fait alliance avec le RN par opportunisme selon vous ?
Y.J : Je pense qu’il l’a fait en grande partie par opportunisme, mais malgré tout peut-être aussi par convictions. Ce qui est encore pire.
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