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« Vous avez brisé des vies »

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C’était une audience chargée en émotions. Le mardi 4 mars 2025, un homme de 23 ans, ancien élève à l’école de police de Roubaix, a fait face à plusieurs victimes. Le 13 février dernier, il renversait plusieurs personnes avec sa voiture devant le High Bar à Wasquehal, ivre au volant. Devant la salle d’audience comble du tribunal de Lille, la vidéo du choc, d’une grande violence, a été diffusée. Les victimes ont évoqué leur difficulté à s’en remettre. Sur fonds d’excuses répétées, le jeune homme n’a pas semblé prendre la totale mesure du risque qu’il a pris. Il circulait au volant de sa voiture, avec 2,5 grammes d’alcool par litre de sang.

La voiture fonce sur le bar

Le soir du jeudi 13 février, de nombreux élèves de l’école de police de Roubaix sont au High Bar. Ils y ont leurs habitudes. Monsieur C. y va avec ses camarades. Après un repas au kebab, ils arrivent sur place avant 21 h. Ils boivent plusieurs verres. Bien qu’il ait été désigné comme Sam pour conduire, Monsieur C. boit plusieurs pintes. Quatre au total, dont une juste avant leur départ, vers 23 h 40. À ce moment, il est pressé, le couvre-feu de l’école est fixé à minuit. Il embarque quatre camarades dans sa Golf blanche. Il a l’impression qu’il peut conduire, dira-t-il aux enquêteurs, puis au tribunal.

Sur le parking, il démarre en trombe. Un de ses passagers a la sensation d’être collé au siège, a-t-il décrit aux enquêteurs. Lui n’estime pas avoir roulé à une vitesse excessive. « J’ai pris le virage, large pour ne pas heurter les véhicules, et j’ai perdu le contrôle ». Malgré ce qu’il décrit comme une tentative maladroite de retrouver la maîtrise du véhicule – « j’ai paniqué, j’ai pu confondre les pédales » -, il percute six personnes devant le bar, et fait plusieurs blessés, dont une femme, grièvement.

Une « scène de chaos » qui fait réagir l’assistance

Sur la vidéo fournie par le High Bar et diffusée à l’audience, on constate la violence du choc. L’effroi arrache des réactions spontanées sur les bancs. Comme le souligne la présidente, on y perçoit que la vitesse est élevée, « trop, sur un parking ». La voiture a terminé sa course à cheval sur un trottoir, après avoir percuté les piétons et des dispositifs de sécurité de l’établissement. Plusieurs témoins décrivent « une scène de chaos ». Des clients se précipitent pour aider les blessés, le conducteur de la voiture folle est sorti du véhicule et maintenu au sol par un formateur de l’école de police, jusqu’à l’arrivée des secours et des forces de l’ordre.

Le caractère involontaire retenu

Des questions sont revenues plusieurs fois au cours de l’audience : Monsieur C. a-t-il délibérément foncé sur la foule ? Monsieur C. a-t-il eu, comme certaines personnes l’ont déclaré, une altercation qui aurait induit un comportement violent ? Rien ne permet d’établir clairement si oui ou non. Le prévenu affirme ne pas avoir eu de différend.
Dès le début de l’audience, la procureur a rappelé les motifs des poursuites : « blessures involontaires » avec ITT ne dépassant pas trois mois, et « conduite d’un véhicule à une vitesse excessive » au regard des circonstances.

Le bar responsable ?

La défense a suggéré une part de responsabilité de l’établissement. Un élément vite balayé par la procureure et pointé du doigt plusieurs fois par les avocats des victimes et le bar, représenté à l’audience. Son avocat a d’ailleurs souligné que le dernier verre pris n’avait pas été servi au bar pour Monsieur C. « Je ne mets en aucun cas en cause les gens du bar. C’est une stratégie qui m’a été suggérée par mon avocat », admet le prévenu, attaqué sur cet argumentaire.

« Pardon »

« Je tiens tout d’abord à demander pardon aux victimes, sincèrement, même si j’ai conscience que c’est très compliqué de m’excuser. » Les premiers mots du prévenu ont été aux victimes, dont la plupart étaient présentes à l’audience, portant chacune les marques de blessures récentes.

À l’analyse des faits, le prévenu admet à peine des réflexes « un peu moins bons » à cause de l’alcool. Puis un peu plus, mais ne semble pas pleinement mesurer son inconscience. Il dira s’être « laissé porter par l’ambiance de la soirée. Je n’ai aucune excuse », finit-il par dire, avare d’explications.

De nombreuses vies ont basculé

Chacune des victimes présentes s’est levée pour parler à la barre, malgré des difficultés à se déplacer pour certaines. Monsieur B., portant une attelle à la jambe, a été blessé au genou. Ses ligaments sont touchés. Il a été emporté par l’avant de la voiture. Ce père de famille tout juste séparé évoque cette sortie dans un bar, avec son frère et des amis, pour se changer les idées. Il est sorti fumer une cigarette. Puis le choc. « Je me fais percuter, j’entends un fracas. Je suis allongé au sol, des personnes sont venues me secourir. » Pour ce chauffeur de bus, reprendre le travail n’est pas à l’ordre du jour. Ne pas pouvoir s’occuper de son fils comme avant, c’est le plus difficile.

« Je vis chez mon frère, je dois être assisté, c’est très dur. Heureusement que j’ai des personnes autour de moi. »

Un homme blessé dans l’accident.

Madame P., elle, porte un corset. Ce soir-là, elle se rend au High Bar avec une collègue, elle aussi percutée par la voiture. La Golf est arrivée dans son dos. « Je n’ai même pas eu le temps de me retourner. J’ai volé vers la façade. » Elle a vite senti des douleurs aux jambes et au dos. Elle a trois vertèbres fracturées. « J’entends encore les voix autour de moi… » Sa collègue, elle, a deux enfants en bas âge et se marie dans deux mois. « Je veux que vous compreniez que votre choix, celui de conduire en ayant bu, n’était pas anodin. Vous avez brisé des vies. » Celles des victimes, et celles de leur entourage. « Chaque jour je me réveille avec la frustration de ne pas pouvoir m’occuper de mes enfants, et je ne sortirai plus jamais avec innocence. »

S’est ensuite avancée timidement une jeune femme de 20 ans, qui a roulé sur le pare-brise. Elle n’a pas eu de séquelles physiques. Mais depuis l’accident, elle revit la scène, encore et encore. Elle revoit les images, entend les bruits, est en hypervigilance sans arrêt. Tous reconnaissent que « ça aurait pu être bien pire », mais tous souffrent d’angoisses, sont sous traitement médicamenteux et suivi psychologique. Le videur, blessé aussi, n’a pas quitté son domicile depuis, partage son avocat.

« Que ça vous serve de leçon »

Les victimes ont confié leur vécu sans rancune apparente envers le prévenu, ce qu’a salué la procureure. « Je lui en veux, bien sûr, parce que je me dis ‘je fais quoi moi, maintenant ?’. C’est une erreur de jeunesse, je pense qu’il est sincère quand il dit qu’il regrette. C’est malheureux pour nous, pour lui, mais ça aurait pu être pire ».

Madame P. a partagé son incompréhension, d’une décision si irréfléchie de la part d’un homme qui se destinait à une telle carrière : « Je ne doute pas que vous regrettiez, je veux que vous preniez conscience que ce que vous avez fait est grave. Je ne vous souhaite pas du mal, mais que ça vous serve de leçon. La vraie justice, c’est que ça ne se reproduise plus jamais ! »

« Je n’ai pas respecté la déontologie de la police »

Pour Monsieur C., la carrière dans les forces de l’ordre est terminée avant même d’avoir commencé. Pompier volontaire, ancien assistant d’éducation dans un collège, il a choisi la voie policière dans l’idée d’aider les autres. Au-delà du retrait de permis de conduire, du suivi en addictologie imposé lors de son contrôle judiciaire et des sanctions qu’il va recevoir de l’école et du tribunal, il ne se voit plus exercer la fonction d’agent de la paix. « Je n’ai pas respecté la déontologie de la police. Je ne me sens pas légitime de faire la morale à une personne, alors que j’ai fauté moi-même. »

Le jeune homme a plusieurs pistes pour se réorienter. Il ne souhaite pas « rester à rien faire. Je veux me racheter. » Et son avocat d’insister : « Il n’a jamais voulu faire de mal. »

« Dans élève policier, il y a le mot élève, celui qui fait des erreurs. »

Avocat du prévenu.

Du « mépris pour la vie des gens »

Dans leurs plaidoiries inspirées, les avocats des victimes ont mis en avant le caractère volontaire de s’enivrer avant de prendre le volant. « Nous sommes face à quelqu’un qui a du mépris pour la vie des gens ». Des réparations chiffrées ont été demandées, et reçues par une représentante de l’assurance du prévenu, qui a demandé un temps pour examiner chacun des justificatifs.

« L’alcool a un rôle déterminant dans les accidents », a rappelé la procureure en écho aux avocats des victimes. Elle cite 3 341 décès sur la route en France en 2024, dont 1 029 liés à l’alcool. « J’ai l’impression que la vigilance se relâche, chez les jeunes aujourd’hui. Nous avons des citoyens égoïstes qui, comme Monsieur C., pensent à eux avant de penser aux autres. » Elle a rappelé le taux : « 2,5 grammes par litre dans le sang. C’est énorme ! À ce stade on se demande s’il savait encore ce qu’il faisait. Il était ivre mort. » Pour ce profil, qu’elle désigne comme « inconscient, mais pas méchant », qui a respecté son contrôle judiciaire et n’est pas le « client habituel » de ce type d’affaires, elle a requis 14 mois d’emprisonnement (contre 3 ans encourus), dont 8 mois de sursis probatoire, et un suivi judiciaire sur deux ans. Elle a demandé un suivi en travail et formation, le paiement de la somme désignée par le tribunal, et une obligation à la conduite de véhicules équipés d’éthylotests antidémarrage pendant 18 mois, une fois le permis de nouveau en poche.

Le délibéré sera rendu le 20 mars prochain.



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