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une tempête sur la digue fait plus de 220 morts !

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Inquiétudes sur la batterie Napoléon en cette journée du 11 février 1808. Car les conditions météo sont difficiles, avec un fort vent d’ouest-sud-ouest soufflant par rafales, des marées importantes à venir (coefficient 91 à 19 h 30, 97 le lendemain matin) et un baromètre qui ne cesse de dégringoler.

Inquiétudes encore parce que l’an passé et au mois de janvier précédent, des tempêtes ont déjà causé de gros dégâts matériels à l’ouvrage : blocs de pierres détachés, affûts de canons renversés, brèches ouvertes dans le parapet… Dégâts qu’on n’a pas forcément eu le temps de réparer.

La batterie Napoléon, au centre de la grande digue

En 1808, la grande digue du large existe déjà, s’étalant de la passe de l’ouest à celle de l’est sur 3 767 mètres de long. Plus qu’une digue, c’est davantage un talus de pierres non maçonnées, recouvert par la mer lors des grandes marées. Au centre de ce « talus », émerge la batterie Napoléon, à 37 pieds (environ 12 mètres) au-dessus des basses mers. Maçonnée, la batterie fait 194 mètres de longueur et jusqu’à 32,70 mètres de largeur. On y trouve un corps de garde, une poudrière, un magasin de vivres, 20 pièces d’artillerie et 240 soldats. De nombreux civils y travaillent aussi (la batterie n’est pas tout à fait terminée), dont des enfants d’une dizaine d’années…

Inquiétudes enfin parce que même si la veille, une centaine de personnes travaillant sur la batterie ont quitté les lieux pour aller récolter du varech sur les plages voisines, il reste encore environ 300 personnes sur l’ouvrage – militaires, civils, hommes, femmes, enfants – dont la plupart n’ont pour s’abriter de l’eau et du vent, que de faibles tentes montées sur des structures en bois.

Tableau
Cet ex-voto, visible à l’église Notre-Dame du Voeu de Cherbourg, commémore la tempête du 12 février. ©Région Basse-Normandie – Inventaire général – Manuel de Rugy

« Comme en pleine mer »

Entre minuit et 1 heure du matin, le vent passe brutalement au nord-ouest et pousse la mer vers la batterie : « à 3 heures du matin, il n’y avait d’abri nulle part sur la batterie, la mer déferlait en grand par-dessus. A 4 heures, il y avait deux pieds d’eau sur le sol et un courant d’environ 3 nœuds vers l’est » raconte le conducteur de travaux Pierre François Trigan.

C’est à 5 heures que le drame arrive, quand une déferlante balaye toute la batterie. Trigan raconte : « la cabane des ouvriers fut brisée, une partie des hommes tués ou blessés, et une autre enlevée à la mer ». Soulevés par la vague, les blocs de pierre formant la batterie ont joué le rôle d’énormes projectiles, défonçant et écrasant tout sur leur passage. Les vagues suivantes se chargent d’achever la besogne. A 6 heures, raconte Trigan, « il n’y avait plus que des débris d’établissements. Nous étions comme en pleine mer sur la batterie ». Sur les quelques 300 personnes qui ont passé la nuit ici, il reste une soixantaine de survivants, dont certains grièvement blessés.

Construction de la grande digue du large, ou
Construction de la grande digue du large, ou « l’île factice ». Estampe de Fréret. ©Bibliothèque municipale de Cherbourg.

Deux héros

C’est le moment que choisit Pierre François Trigan pour sauter à l’eau et nager vers un bateau de transport amarré à une cinquantaine de mètres. La mer est encore forte, l’eau glacée et le jour pas encore levé. Quand il arrive au bateau, Trigan est épuisé, frigorifié, et n’a que la force de s’accrocher à la chaîne d’amarrage. Il est rejoint alors par un autre homme, le sergent d’artillerie Bernard Rolet. Trigan raconte encore : « je l’ai fait monter le long de moi en lui faisant mettre ses pieds sur mes épaules et ensuite sur ma tête. Je l’ai poussé en paquet dans l’embarcation où revenu un peu à lui, il m’a donné un bout de corde à l’aide duquel j’ai monté à bord ».

Pierre-François Trigan, le « chevalier Tempête »

Prévenu de l’acte de courage de Trigan, Napoléon lui accorde aussitôt le grade de chevalier de la Légion d’Honneur, ce qui vaudra à Trigan le surnom de « chevalier Tempête » auprès de ses concitoyens. Après avoir repris du service dans la Marine, Trigan meurt en 1847 à Nouainville (sa tombe est dans le cimetière).

Après 5 heures passées à écoper, les deux hommes peuvent enfin amener le navire près de la batterie, où ils embarquent les survivants : une soixantaine de personnes. En milieu d’après-midi, Trigan gagne Cherbourg. Quand il arrive au port, plusieurs de ses passagers sont morts pendant la courte traversée, saisis par le froid ou la gravité de leurs blessures.

A Cherbourg, on s’est rendu compte dès le matin qu’il s’était passé quelque chose de grave. Au pied du fort de l’Onglet, on a retrouvé deux cadavres. Dans sa lunette, le commissaire de la marine de Franqueville observe que « la digue est entièrement bouleversée. Ce n’est plus qu’un amas de pierres qui roulent çà et là d’un bout à l’autre, lancées par des vagues effrayantes seulement à considérer d’ici ».

Survivants

3 militaires enfermés à l’abri de la salle de discipline de la batterie, et qui ne se sont rendus compte de rien pendant la nuit. Ils feront partie des survivants ramenés par Trigan.

229 morts et pas de responsabilités

Quand le bateau des survivants arrive au port, la foule attend, inquiète. Et beaucoup poussent des cris de désespoir quand Trigan indique qu’il y a plus personne de vivant sur la digue. Combien de morts ? Trigan les estime à plus de 200. Dans l’excellent livre qu’il a consacré au drame de la batterie Napoléon (Ouragan sur la digue, éditions Isoète), notre ancien confrère Yves Murie a comptabilisé 229 morts en dépouillant les registres de décès de Cherbourg et des communes voisines. Et il y en a eu certainement plus.

Aussitôt, des collectes s’organisent pour venir en aide aux familles des victimes, et Napoléon lui-même donne 10 000 francs. Dès le mois de mai suivant, le travail reprend sur la batterie, sans qu’on ait vraiment enquêté sur les causes et les responsabilités d’un tel drame. Ce qui est certain, c’est que les tempêtes précédentes avaient déjà démontré que le système de construction de la batterie ne mettait pas totalement l’ouvrage à l’abri d’une catastrophe. Et qu’on n’a pas tenu compte de la dégradation des conditions météo (alors qu’une évacuation était encore possible).



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