Violence en réunion, ass ociation de malfaiteurs en vue de commettre une extorsion et complicité d’extorsion… Six personnes ont été jugées par le tribunal judiciaire d’Argentan (Orne), le mercredi 5 février 2025 pour des faits remontant à juin 2021. Un homme avait été lynché en pleine rue à Flers et a passé plusieurs semaines entre la vie et la mort.
6 prévenus : 3 hommes, 3 femmes
Six prévenus, trois hommes et trois femmes, aujourd’hui âgés de 24 à 35 ans, comparaissaient ce mercredi 5 février 2025 devant le tribunal d’Argentan, ou plutôt auraient dû comparaître.
En effet, deux des jeunes femmes ont préféré ne pas se présenter suite aux nombreuses pressions qu’elles ont reçues via les réseaux sociaux. Un des prévenus les aurait menacées de représailles si elles ne changeaient pas leur version des faits.
Retour sur les faits. Le 14 juin 2021, il est à 22 h 14 lorsque les policiers de Flers sont intervenus pour une bagarre sur la voie publique, à l’angle des rues du 6-Juin et de la rue Guy-Mollet à Flers. Sur place, ils constatent un attroupement autour d’un individu inconscient au sol.
Son pronostic vital engagé
Ce dernier présente plusieurs plaies saignantes au visage, mais, il sera reconnu par les policiers : il est connu pour une quarantaine de procédures en lien avec les stupéfiants. La carte d’identité découverte sur lui confirmera son identité.
Souffrant de plusieurs traumatismes, son pronostic vital est engagé. Il ne sortira du coma qu’à la mi-juillet avant d’être admis en centre de rééducation. Son incapacité est évaluée à 365 jours. Il a été depuis placé sous curatelle renforcée.
Les premiers renseignements font ressortir que la victime a été rouée de coups, coups de poing, coups de pied, principalement à la tête, et tirée au sol sur une douzaine de mètres par deux hommes vêtus de sombre qui ont pris la fuite dans une Renault Clio noire dont l’immatriculation sera relevée par des témoins.
Certains resteront marqués par une telle violence. Il s’agirait visiblement d’une affaire qui semble tourner autour d’un trafic de stupéfiants.
Une dette de drogue
Les investigations menées tous azimuts, recueils de témoignages, exploitations des vidéosurveillances et de lignes téléphoniques ont permis aux enquêteurs d’identifier tous les acteurs de ce lynchage, trois femmes et trois hommes, dont les deux agresseurs seraient les hommes de main du troisième, un dealer envers qui la victime avait une dette qui varie, selon les versions, de 15 000 € à 30 000 € pour de l’héroïne.
Selon les révélations du frère de la victime, ce dealer dirigerait son trafic de stupéfiants depuis le centre de détention de Val-de-Reuil (Eure).
La compagne de la victime rapporte que, quelques semaines auparavant, elle a reçu un message de menaces d’un certain C.C. du V. (identifié comme étant Cyril, C. du Val-de-Reuil).
En se connectant sur le compte de son compagnon, elle va découvrir que ce même homme a envoyé un nombre important de messages, tous plus menaçant les uns que les autres.
Des explications peu claires
Les deux femmes absentes, Lolita P. et Caroline M. ont relaté, lors de leur garde à vue, que c’est bien le dealer, Cyril, C. qui les a contraintes à conduire la victime à ses deux hommes de main. Pour elles, ces hommes qu’elles ne connaissaient pas, devaient simplement lui mettre la pression, mais aucune violence n’avait été évoquée.
Toutes deux regrettent leur implication. L’une d’elles n’est autre que l’ex-petite-amie de la victime.
S’ensuivent les explications, ou pas, des autres prévenus. Tout d’abord, la conjointe de celui qui est désigné comme le commanditaire, une jeune femme de 35 ans.
Cette maman de cinq enfants explique qu’ils se sont rencontrés au tribunal et cela fait maintenant sept ans qu’ils sont en couple.
Pas très coopérative
« Comment en êtes-vous arrivée à réserver cette chambre d’hôtel ? », lui demande la présidente. « Ben, il m’a demandé de réserver une chambre d’hôtel, alors voilà », répond naturellement la jeune femme.
« Et vous ne lui posez pas de question ? », reprend la présidente. « Non, je n’en ai pas vu l’intérêt ».
« Vous habitiez Trun. Alors pourquoi vous vous êtes déplacée jusqu’à Flers pour réserver une chambre d’hôtel ? Vous auriez pu le faire par téléphone ». « Non, je n’aime pas payer par téléphone ».
Une femme qui ne comprend pas pourquoi elle est aujourd’hui face au tribunal, elle ne connaît aucune des personnes concernées.
« Quel est votre regard sur la situation aujourd’hui, votre relation avec le prévenu ? », lui demande le tribunal. « Rien, c’est pas de sa faute, c’est comme ça ».
« J’avais une dette »
Si les femmes sont toujours sous contrôle judiciaire, les trois hommes sont en détention, mais pour d’autres motifs. Le premier, Andwilan, D., âgé de 24 ans, est d’origine antillaise. Il reconnaît les faits, le seul d’ailleurs qui aura cette honnêteté.
Je n’ai jamais nié les violences et je précise que personne n’a été contraint de faire quoi que ce soit, je n’ai menacé personne.
Il précise que c’est une des femmes absentes qui lui a montré où trouver la victime. « Vous dites que vous ne connaissez personne, alors comment êtes-vous arrivé sur Flers ? », lui demande la présidente.
J’avais une dette auprès de quelqu’un de mon quartier et pour la rembourser, je devais rencontrer quelqu’un sur Flers qui devait me donner une petite somme, un point c’est tout. Je devais rentrer sur Le Havre après.
Tout a dégénéré quand il a brandi son Opinel
Il reconnaît que les choses ont mal tourné. Selon lui, tout a dégénéré lorsque la victime a brandi son Opinel. Avant, il reconnaît que la situation était un peu violente, mais aucun coup n’avait été porté.
Il affirme qu’il ne connaissait pas celui qui est décrit comme pouvant être le commanditaire.
« Certes, je suis quelqu’un d’impulsif, mais je regrette ces violences. Les choses ne devaient pas se passer comme ça », termine le prévenu. Un homme qui, sans conseil, a su présenter une défense respectueuse soulignée par l’ensemble des avocats.
L’autre prévenu, Bocar S., âgé de 25 ans. Il ne voudra faire aucune déclaration. « Je n’ai rien à vous dire », tout en finissant par lâcher qu’il était bien là, mais qu’il n’a porté aucun coup.
Le dernier, Cyril C. âgé de 32 ans, le « dealer » a durant toute l’instruction, fait valoir son droit au silence, a refusé toutes expertises et extractions.
« Ça va recommencer »
Aujourd’hui encore, il s’emporte et refuse de répondre aux questions du tribunal. Dans les quelques mots qu’il a pu dire, il ne comprend pas pourquoi on l’accuse d’être le commanditaire de cette agression.
« Il est vrai que cet homme me devait de l’argent. Cela faisait cinq ans que j’étais en détention, j’allais bientôt sortir. Il m’aurait réglé à ma sortie. Je les connais, lui et son frère, ils doivent de l’argent à la terre entière. Ça va recommencer », finit par céder le prévenu.
La victime à son tour s’est présentée à la barre du tribunal. Un petit homme mince qui s’exprime avec difficulté.
Je n’ai plus toute ma mémoire, je ne sais pas quoi vous dire. Aujourd’hui, je suis reconnu adulte handicapé. J’ai dû réapprendre à marcher, j’ai énormément de mal à monter les marches, pour tout vous dire, je me faisais pipi dessus. Mon cerveau est revenu comme celui d’un bébé.
En partie amnésique, il sait qu’il a fait de la détention, mais il ne sait même pas pourquoi, ni combien de peine il a eu. C’est d’ailleurs en prison qu’il a fait la connaissance du dealer, Cyril C.
« C’est un homme qui ne peut plus vivre seul, il n’en a plus la capacité », viendra confirmer sa curatrice.
L’avocate de la victime sollicite d’emblée qu’une expertise avec provision soit ordonnée, outre une indemnité de 90 000 €. À ce jour, son client n’a toujours pas récupéré ses capacités physiques et intellectuelles. C’est un homme qui est encore et toujours suivi par le CHU.
De son côté, la caisse primaire d’assurance maladie demande le remboursement des sommes versées à savoir 224 800 €.
Trois catégories de silence
« Il y a dans ce dossier trois catégories de silence. La première ne surprend pas dans le milieu des stupéfiants. La deuxième, pour celles qui ont reçu des menaces. Et enfin, le silence de la victime qui a été extrêmement affectée dans sa chair, un homme laissé entre la vie et la mort », souligne le procureur de la République qui évoquera « une nuit de terreur, une nuit de violence » avec dans un premier temps, une tentative d’extorsion et dans un deuxième temps, une extrême violence.
Tout était organisé : location de véhicule, réservation d’une chambre d’hôtel, repérage des adresses, mais un seul reconnaîtra, a minima, sa participation.
Les autres ont choisi de garder le silence et de ne pas s’exprimer. Bonne ou mauvaise stratégie de défense ?
Des gens tous déjà connus de la justice pour des faits parfaitement caractérisés qui lui ont permis de requérir, en répression, 105 heures de travail d’intérêt général à l’encontre de la compagne du « commanditaire », un an de prison ferme, une interdiction d’entrer en contact avec la victime et de détenir ou porter une arme pendant trois ans à l’encontre des deux femmes absentes.
La compagne du commanditaire relaxée
À l’encontre des trois hommes, dont deux sont en récidive, une même peine de cinq ans de prison avec maintien en détention outre les mêmes interdictions portées cette fois à cinq ans.
Malgré les plaidoiries : « mon client n’a rien fait, ma cliente a été contrainte, mon client n’est pas un mauvais garçon malgré toutes ses années de détention », le tribunal a finalement relaxé la compagne du « commanditaire » au bénéfice du doute, mais condamné tous les autres à des peines de prison.
Caroline M. a un an et prison sans aménagement avec l’interdiction de détenir ou porter une arme pendant cinq ans et d’entrer en contact avec la victime pendant trois ans.
À l’encontre de Lolita P., 16 mois de prison sans aménagement avec les mêmes interdictions.
Une provision de 90 000 €
À l’encontre de Cyril C. et Bocar S., cinq ans de prison avec mandat de dépôt, un an d’inéligibilité, l’interdiction de détenir ou porter une arme pendant cinq ans, d’entrer en contact avec la victime et les coauteurs pour une durée de trois ans.
Pour Andwilan D., seule la peine d’emprisonnement sera allégée en cinq ans dont un an assorti d’un sursis probatoire pendant deux ans avec les obligations de soins et de travail.
Dans l’attente d’une expertise ordonnée, ils devront tous verser solidairement à la victime une provision de 90 000 € à valoir sur l’indemnisation de son préjudice outre 2 000 € pour couvrir ses frais d’avocat. Le tribunal réserve les demandes de la CPAM dans l’attente de l’expertise.
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