« Il faut désormais que la peur change de camp. Aujourd’hui je n’ai plus peur. » Nous l’avions rencontré en mai 2024, chez lui, dans son appartement à Pont-Audemer (Eure). Alex avait accepté de témoigner, sous couvert d’anonymat. De nous raconter les sévices subis dans son enfance, lorsqu’il était scolarisé dans les années 80, de ses 9 à 13 ans, à l’institution Notre-Dame-de-Bétharram, un établissement privé catholique aujourd’hui nommé Le Beau Rameau, situé dans la petite commune de Lestelle-Bétharram, dans les Pyrénées-Atlantiques.
« Il ne pouvait pas ignorer ce qu’il se passait »
En 2024, le scandale de Bétharram n’avait pas encore pris l’ampleur d’aujourd’hui. Pourtant, lorsque l’habitant de Pont-Audemer nous avait reçus, 76 plaintes pour des faits de viols, d’agressions sexuelles et de violences physiques avaient déjà été déposées par d’anciens pensionnaires.
Mais les médias nationaux ne s’intéressaient guère à l’affaire. C’est la mise en cause de François Bayrou, l’actuel Premier ministre et ancien maire de Pau et ministre de l’éducation dans les années 1990, accusé par Médiapart d’avoir été au courant d’abus commis dans l’établissement, qui a permis de donner plus de visibilité à l’un des plus grands scandales de pédophilie en France.
C’est aussi ce qui a poussé Alex à dévoiler son identité et à agir. Alexandre Herszfeld ne veut plus se cacher. Âgé de 48 ans, ce natif de Pau, réceptionniste à l’hôtel Acadine de Pont-Audemer, a accepté de témoigner à visage découvert. En début de semaine dernière, il s’est rendu à la brigade de gendarmerie de Pont-Audemer pour déposer plainte contre François Bayrou « pour des faits de non-dénonciation de mauvais traitements, privations, agressions ou atteintes sexuelles infligées à un mineur », peut-on lire sur la plainte que L’Éveil a pu consulter. « Il ne pouvait pas ignorer ce qu’il se passait », assure Alexandre Herszfeld.
Comme l’a révélé Médiapart, plusieurs enfants du Premier ministre ont été scolarisés au sein de Notre-Dame-de-Bétharram et son épouse y a enseigné le catéchisme. « Je veux que François Bayrou démissionne », ajoute l’ancien pensionnaire.
Le 22 février, dans les Landes, un ancien pensionnaire âgé de 56 ans avait déjà porté plainte contre le Premier ministre pour non-dénonciation de crimes et délit.
150 plaintes pour viols et agressions sexuelles
Aujourd’hui le nombre de plaintes pour viols et agressions sexuelles aggravés sur des élèves de Notre-Dame-de-Bétharram, entre 1955 et 2004 s’élève à 150. Onze personnes sont mises en cause. Seules trois d’entre elles sont encore en vie. Une seule pour l’instant est mise en examen.
Si beaucoup de faits sont aujourd’hui prescrits, ce n’est pas le cas de tous ceux dont a été victime Alexandre Herszfeld. Il fait partie des anciens élèves qui ont déposé plainte pour des abus sexuels commis par un ancien surveillant aujourd’hui à la retraite.
« Lorsque nous attendions au perron pour aller manger au self, en file indienne, je me souviens de ce surveillant qui faisait la ronde. Il nous regardait avec des yeux d’un prédateur sexuel et vicelards. Il me faisait monter sur ses genoux pour me toucher. Cela s’est produit plusieurs fois. Il a abusé de moi et de beaucoup d’autres », nous racontait Alexandre en mai dernier. Il ajoute avoir été victime d’attouchements de la part d’un ancien directeur aujourd’hui décédé.
Reconnu victime
Concernant ces derniers faits prescrits, Alexandre a été reconnu officiellement victime par la commission reconnaissance et réparation créée en novembre 2021 par la Conférence des évêques de France et que peuvent solliciter les personnes ayant subi des violences sexuelles commises par des membres d’instituts religieux.
Alexandre Herszfeld a saisi cette commission qui l’a entendu. La commission s’est mise en relation avec l’institution catholique et a fait les recherches pour savoir si l’ancien pensionnaire avait bien été scolarisé à Notre-Dame-de-Bétharram.
Le 22 novembre 2022, Alexandre a reçu un courrier du vicaire régional des prêtres du Sacré-Coeur de Jésus de Bétharram, Laurent Bacho, que L’Éveil de Pont-Audemer s’était procuré : « J’ai été informé de la plainte d’abus sexuel que vous avez émise concernant un membre de notre congrégation de Betharram […] Cette violence a provoqué chez vous un traumatisme psychologique qui a été un handicap dans votre vie et qui a empêché la réalisation de vos projets », écrit-il. Il affirme que la congrégation a pris en compte « les conséquences de cet acte abject dont vous avez été victime. »
La lettre sera accompagnée d’un chèque de 40 000 euros pour permettre à Alexandre de se reconstruire. Mais pour l’ancien pensionnaire de Notre-Dame-de-Bétharram, l’argent n’effacera jamais les violences traumatisantes subies pendant son enfance.
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