C’est lundi. Vous avez passé un sale week-end. Ce matin, à la machine à café, un collègue vous a lancé un « alors, ce match ?? » et vous avez failli péter les plombs. Peut-être qu’il n’était pas mal attentionné, peut-être que tout simplement, il cherchait lui aussi à comprendre. Mais vous avez quand même eu envie de lui lancer votre tasse à la gueule, à cet abruti. Depuis, la tension ne redescend pas, et je sais bien pourquoi vous avez cliqué sur cet article : vous voulez vous défouler, vous venez pour voir du sang.
Mes amis ! Je comprends votre colère. Je comprends votre haine. Mais de grâce, méfiez-vous du cynisme, méfiez-vous des solutions hâtives. Oh bien sûr, je vois bien ce qu’il vous plaît dans le défaitisme. D’ailleurs, qui pourrait vous jeter la pierre ? Moi-même parfois, il m’arrive de me fâcher. Mais ce serait trop facile de vouloir désigner des coupables, de chercher à couper des têtes, de penser que des problèmes compliqués ont des réponses simples. Alors non, ce lundi, je ne vais pas vous donner ce que vous voulez. À la place, je vais vous donner une statistique, un chiffre magique qui vous aidera à bien dormir cette nuit :
80 % DE VICTOIRES !!
Oui, c’est vrai, le XV de France va encore signer un Tournoi des 6 Nations inabouti. Oui, depuis 2019, le pays de Galles a remporté plus de titres que la France. Oui, Fabrice Estebanez et Luc Ducalcon comptent encore à ce jour autant de Grand Chelem qu’Antoine Dupont. Mais ne soyez pas tristes, car le fact checking est formel : la plupart du temps, on gagne ! Par exemple, nous sommes tout simplement invaincus contre le Pays de Galles, la Géorgie, le Japon et l’Italie. Masterclass ou pas la team ?
Certes, parfois nous perdons et cela fait mal, comme samedi dernier. Surtout, on a l’impression que l’on perd souvent dans les grands rendez-vous. Pourtant, on l’entend partout dans les médias, chez les supporters : nous avons la meilleure génération française de tous les temps, le meilleur joueur du monde, le meilleur taux de victoire… et si finalement, c’était ça notre malédiction. On a tellement de talent qu’on ne sait parfois pas quoi en faire. Point faible : trop forts.
Voilà bien un problème que n’auront jamais les Sud-Africains et les Anglais, ces gros balourds sans imagination, qui n’arriveront jamais à la cheville de la nation qui a réinventé le rugby (c’est vrai, c’est dit dans la pub !). Les étrangers, eux, ils ne savent faire que des chandelles. Des chandelles qu’on ne rattrape quasiment jamais. Mais ça aussi, c’est sans doute la malchance. C’est du 50/50, après tout. Un jour, ça va sourire, un jour ça retombera de notre côté ! (mais mangez bien et faites du sport régulièrement si vous voulez être sûrs de voir ça de votre vivant.)
Bien sûr, nous pourrions être tentés de renverser la table, de tout changer. Mais c’est impossible. Déjà parce que la table, ça fait 4 ans qu’elle n’a plus que trois pieds et qu’elle tient à peine debout. Vous avez vu l’état des finances de la fédé ? On n’a pas les moyens de changer de sélectionneur. Et de toute façon, vous voulez le remplacer par qui ? Y’a personne de libre. Alors on reprend Jacques Brunel ? On ne soigne pas un problème de moustache avec une moustache plus grosse.
Si vraiment vous avez besoin de votre dose d’hémoglobine, on trouvera bien de quoi faire quelques sacrifices humains. Deux ou trois joueurs sauteront au prochain match. Non je déconne, un seul en fait et ce sera bien évidemment Jalibert. Dès qu’il respire, c’est déjà trop pour beaucoup de gens, mieux vaut apaiser les esprits et le laisser à Bordeaux. Les autres joueurs, eux, pourront toujours compter sur un soutien entier et total, qu’ils soient indignes, sur ou en dehors d’un terrain.
Et cet esprit de corps est important, car dès la semaine prochaine, on revient aux bases du rugby français : seuls contre tous. On ne se battra pas seulement contre l’Italie, l’Irlande ou l’Écosse, mais contre Les Autres. Tous ces connards, là : les impatients, les râleurs, les critiqueurs, les pas-patriotes, les journalistes, les experts de canapé. Tout le monde ne nous aime pas, alors on va leur montrer ! C’est toujours dans ces conditions que le XV de France a signé ses plus grands exploits. Alors moi je vous le dis, on peut encore y croire : jamais nous n’avons été en si bonne position pour gagner à Dublin.
Et si on perd, après tout, on terminera deuxièmes du Tournoi. Pour la cinquième fois en six ans. Champion du monde de la régularité, c’est déjà un titre non ?
La compo
Clique ici mais s’il te plaît reviens pour le lire le reste, que je me sois pas fait chier pour rien.
Le film du match
Si ce match était un film, il commencerait directement par la fin. Avec un héros en guenilles, haletant, prêt à jeter ses dernières forces contre son ennemi de toujours. En tant que supporters de rugby, vous en avez sans doute beaucoup vu, des matchs étranges. Mais celui-là remporte sans doute la palme : peut-être un hommage tardif à David Lynch.
Dès le coup d’envoi, on n’avait pas vraiment l’impression d’être devant une rencontre du Tournoi des 6 Nations. Mais en pleine prolongation de la finale d’une Coupe du monde de rugby. C’était tendu, c’était intense, c’était haché, c’était moche et du coup, c’était bizarrement beau. Entre des Anglais en mode « dernière chance je te promets cette fois je vais gagner », et des Français qui avaient décidé que, pour faire mieux que les 53 points de 2023, il fallait se jeter dans la bataille en slip, le glaive à la main et le cerveau débranché, on a directement assisté à une sorte de combat de boxe entre deux poids lourds essoufflés et maladroits. Alors qu’on sait que c’est sur les fins de matchs que l’Angleterre se fait mettre au tapis, les Bleus n’ont aucune patience et visent le KO au premier round. Mais les moulinets sont tellement exagérés qu’ils sont comiques.
Le spectacle, qu’on pourrait aisément compiler dans une séquence avec la musique de Benny Hill en accompagnement, commence dès la 4e minute de jeu, avec une transmission ratée entre Barassi et Bielle-Biarrey, alors qu’une autoroute 4 voies s’ouvrait vers l’en-but de Twickenham.
Bon, pas grave, ça arrive ! Restons concentrés, d’autres occasions vont se présenter. Ce qui arrive moins souvent, par contre, c’est une pénalité manquée de Ramos, qui se rate en face des poteaux. Bizarre, encore. Puis on comprend vite qu’on est dans la 4e dimension quand, sur une nouvelle action où les Français déchirent la défense anglaise, Dupont oublie carrément d’attraper un ballon. Mec, ça fait un an et demi et un match maudit contre la Namibie qu’on attend ton 14e essai en bleu. La scène était idéale, l’en-but de Twickenham tellement accueillant qu’on aurait envie d’y construire une nouvelle french riviera (c’est la mode, apparemment). Et toi tu nous fais ça ? T’es sérieux ?
Allez, à défaut d’avoir un essai du GOAT, on se contentera celui du labrador bionique, Damian Penaud, qui faisait son grand retour en Bleu. Cette fois, on fait les choses dans l’ordre et les avants font le job : Roumat subtilise une touche dans les 22 anglais, puis un Manny Meafou affamé par la qualité de la bouffe anglaise nous fait progresser près de la ligne.
Après un joli pivot de Moefana et une intervention incisive de Jalibert, Damian hérite du ballon. Que va-t-il faire, ce grand échalas imprévisible ? Y aller tout seul ? Crocheter deux joueurs, puis offrir le ballon à Moefana, pour être sûr qu’il soit bien visible à la télé cet après-midi ? Sortir un plateau d’échec et défier Marcus Smith en duel ? Et ben non, il fait un en-avant, comme tout le monde. Vous avez vu Everything, everywhere, all at once, quand les personnages du film ont des saucisses à la place des doigts ?
On commence à trouver la blague lourdingue. Heureusement, la situation va enfin se débloquer. Certes, c’est encore un peu poussif, et on a l’impression de voir des Bleus qui en font trop, à l’image de Peato Mauvaka qui sort une chistéra dans le vide tellement abusée et inutile que même Nolann le Garrec et Baptiste Serin étaient choqués.
Mais Dupont rattrape bien le coup, navigue et sert Penaud, qui adresse une délicieuse passe au pied pour le premier essai de Bielle-Biarrey : un essai chaotique typiquement français. Là, on se dit que c’est pareil qu’une boîte de Tic Tac : le premier a du mal à sortir, mais après tout vient d’un coup. On va plier l’affaire à la pause, comme la semaine dernière, et Dupont pourra sortir à la 50e pour aller faire un selfie avec le Roi Charles, David Beckham ou Paddington.
Sauf que l’Angleterre, c’est pas non plus le pays de Galles. Après avoir survécu à autant d’occasions françaises, les Britons sont dans le même état d’esprit qu’un gars qui vient miraculeusement de survivre à un crash d’avion. Ils se disent « Balek maintenant, je profite de la vie à fond ». Smith l’agaçant prend un intervalle, première alerte. Puis Alex Mitchell, le bel homme, tape un coup de pied à suivre qui oblige… Jean-Baptiste Gros à réaliser un sauvetage dans l’en-but. On sent le pilier qui se fait plaisir et aplatit comme un beau gosse, bien conscient qu’il n’aura peut-être jamais l’occasion de revivre une telle situation.
Les Perfides récupèrent la mêlée à 5 mètres, et après avoir toqué à la porte pendant plusieurs phases de jeu, ils parviennent par trouver la faille en inscrivant l’essai le plus moche du monde. Peut-être une stratégie travaillée : il est impossible de défendre une action qui ne ressemble à rien. Ollie Lawrence hérite du ballon, renvoie Ramos en Haute-Garonne en le catapultant par-dessus de la Manche avec un raffut, et le centre inscrit son 6e essai international, le troisième contre la France. Autant dire qu’il commence un peu à nous taper sur le système celui-là. Ce qui nous tape sur le système, surtout, c’est ce tableau d’affichage à la mi-temps. 7-7. Ressenti : 28-0. Décidément, y’a plus de saisons.
À la pause, on ne s’inquiète pas plus que ça non plus. Au vu de la domination française, ça va bien finir par passer, d’autant plus qu’on connaît la tendance anglaise à exploser en vol. Il suffit d’être patients, appliqués, méthodiques. Bref, il suffit d’être Anglais.
Mais on est Français, et grisés par le sentiment de facilité que nous inspire ce match, on continue de jouer comme si on était au All Star Game. Mais Mauvaka c’est pas Wemby ; après un ballon arraché et une course folle de Bielle-Biarrey, le talonneur voit le ballon lui passer au-dessus de la tête. Encore une fois, 7 points s’envolent, il faudrait se contenter de trois sur une pénalité de Ramos, 7-10. Puis bientôt 7-13, après une pénalité glanée sur mêlée.
L’arrogance française dégouline tellement sur la pelouse de Twickenham que c’est probablement elle qui rend le ballon si glissant, et c’est le moment où Fabien Galthié décide qu’il est bon d’en rajouter dans la provoc en faisant rentrer le duo des Very Bad Tripeurs de Mendoza. Juste tous les deux, car bien sûr, il n’y avait pas moyen d’être un peu plus bienséant et de les dissimuler au milieu du Baguette Squad qui rentre habituellement à la 50e. Je ne sais pas si vous croyez au karma, mais en tout cas, un des deux zigotos va nous offrir la pire performance vue sous le maillot du XV de France depuis Felix le Bourhis contre l’Australie en 2014.
C’est à partir de là que tout commence à dérailler. La Tour de contrôle de Marcoussis est aussi efficace que celle de Washington, et les Anglais récupèrent un ballon sur le renvoi. Smith, pas l’agaçant, l’autre, hérite du ballon et a alors une inspiration géniale, un truc que personne n’a jamais tenté contre la France : un jeu au pied dans le dos de la défense. Si on est toujours au All Star Game, on peut dire que Bielle-Biarrey se fait posteriser par Freeman. L’ailier anglais va marquer et l’Angleterre est miraculeusement toujours en vie, un peu comme Jean-M.. ah non, cette blague ne marche plus.
Smith l’agaçant n’est pas dans un très bon jour et trouve une touche sur la transfo, les Bleus restent donc devant, 12-13. Un peu vexée de voir que ce moustique ne veut toujours pas dégager du pare-brise, la bande à Toto se remet la tête et l’endroit et nous livre une séquence qu’elle aurait dû reproduire plus souvent en première période : on casse la gueule devant, on avance, on écarte. Et oui c’est pas très compliqué et au bout, c’est Penaud qui va marquer.
12-18, Ramos rate lui aussi la transfo. Quelques minutes plus tard, Smith l’agaçant se troue à nouveau en face des perches, lui aussi. Puis Ramos rend un bon ballon aux Anglais avec une reprise de volée stylée, mais inutile. On s’attendait à un duel de 15 entre les deux Mozart du rugby, au final c’est Billy Crawford contre Jean-Pascal de la Star’ac, tant pis.
En tout cas, les débats sont beaucoup plus équilibrés maintenant, grâce à la bonne rentrée de Chessum, ou encore de Jamie George et d’Elliott Daly, ces noms qu’on croyait oubliés en même temps que la carrière d’Eddie Jones. Pourtant sur France 2, Lartot et Yachvili continuent de répéter qu’ils sont nuls, qu’ils ne « proposent rien », c’est à se demander pourquoi on encaisse un essai à chaque fois qu’ils ont le ballon.
Le prochain ne va d’ailleurs pas tarder à arriver : après une pénalité glanée en mêlée et une penaltouche, c’est Finn Baxter, le gros bébé joufflu, qui va marquer que l’on qualifiera d’aussi beau que lui.
Les Perfides changent de buteur, et Smith le pas agaçant (ou du moins, c’est parce qu’on a pas encore appris à le connaître) transforme pour redonner l’avantage à son équipe, 19-18. La pelouse de Twickenham commence à ressembler à un bon vieux bourbier, où l’on va s’empêtrer alors qu’on avait l’armée la plus nombreuse et la plus puissante. Pourtant, une énième fulgurance va nous faire croire au « t’inquiètes, ça va passer ». Très discret jusque-là, Dupont allume la mèche avec une relance qui semblait impossible face à trois Anglais. Après, c’est à peu près n’importe quoi, mais il y a Penaud au milieu, donc c’est du n’importe quoi génial. L’ailier nous sort un coup de pied de recentrage, comme en 1970, puis retouche le ballon deux fois, mange un surnombre, se fait coffrer. Pas grave, en bout de ligne, ça fait essai pour LLB après de bons relais de Guillard et Moefana.
19-25. Allez, cette fois c’est bo.. et merde, à peine le temps de terminer ma phrase que les Bleus ont encore perdu un ballon sur le coup d’envoi. Imaginez que vous draguez votre crush : vous êtes éloquent, drôle, charmant, vous décrochez un date, tout se passe bien et vous sentez qu’elle ou il est ok pour prolonger la soirée à la maison. Puis, au moment de rentrer, dans la rue, vous ne pouvez pas vous empêcher de lâcher une énorme caisse et de casser toute la magie. Les Bleus sous les renvois, c’est ça.
Les Anglais héritent donc du ballon de la dernière chance. Encore une fois, on nous répète qu’ils sont nuls et inoffensifs, mais faut peut-être arrêter de croire que la Champions Cup c’est la vraie vie. Sur un beau mouvement offensif, Smith le pas agaçant mais il commence quand même un peu à nous casser les couilles, trouve parfaitement Daly dans l’intervalle. Le joueur assez vieux pour avoir porté les couleurs des London Wasps (vous vous souvenez ? Quelle époque) résiste au plaquage de Dupont et va inscrire l’essai assassin.
En bon puceau du niveau international, Smith part trop tôt sur la transfo, et offre une dernière chance aux Bleus. Mais les Anglais récupèrent bien le ballon sous le coup d’envoi, et le XV de la Rose l’emporte 26-25. Tiens, une défaite d’un point, ça faisait longtemps.
Je sais ce que vous allez me demander. « Mais Ovale, comment est-ce qu’on a pu perdre ce match ?? ». Et j’ai envie de vous répondre que si vous vous attendez à une analyse lumineuse de ma part, c’est que vous êtes vraiment désespérés. Je tente quand même : les Anglais ont marqué plus de points que nous. Ils ont même marqué plus d’essais, puisqu’ils repartent avec le bonus offensif. On nous répète à longueur de temps qu’ils sont nuls, qu’on devrait les écraser, parce qu’on est plus beaux, plus forts, plus intelligents. Mais jusqu’à maintenant seuls les deux premiers points sont évidents.
La Champions Cup où on colle 80 pions à tous les clubs de Premiership, c’est pas la vraie vie, Twickenham 2023 ça n’arrivera pas tous les ans. « Il fallait respecter ces Anglais », comme on disait des Italiens avant. Il faudrait aussi un peu se respecter soi-même. Entre les polémiques de ces derniers mois et les non décisions qui les ont suivies, les communications provocantes, les performances suffisantes, le rugby français avait peut-être besoin d’une bonne petite gifle.
Évidemment, ça fait jamais plaisir quand ce sont les Anglais qui nous la mettent. Mais il va falloir apprendre à recevoir. Et je dis pas ça uniquement pour les ballons.
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