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pourquoi des ouvriers partent en expédition à Madagascar

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Cherbourg suit avec attention et inquiétude l’expédition de Madagascar, à laquelle participent de nombreux ouvriers de l’arsenal et des soldats coloniaux cherbourgeois.

Micmac diplomatique et colonialiste autour de l’île de Madagascar en cette fin du XIXe siècle. La France, l’Angleterre et l’Allemagne louchent sur la grande île de l’Océan Indien, tandis que les populations locales tentent de garder leur indépendance. Finalement, c’est la France qui impose sa loi aux Anglais et aux Allemands, tout en réprimant les révoltes locales. A la fin de 1894, des crédits sont votés pour financer l’envoi sur place d’un corps expéditionnaire qui se chargera de défendre les intérêts français.

« L’honneur du drapeau »

Et en cette fin février 1895, c’est le branle-bas de combat à Cherbourg, concernée au premier chef par cette expédition.

D’abord l’arsenal, dont 53 ouvriers sont mobilisés pour être envoyés à Madagascar afin d’y assembler des canonnières fluviales, qui serviront à convoyer les troupes sur les rivières malgaches. Les familles des 53 hommes s’inquiètent de ce départ pour une destination lointaine, inconnue… et menaçante. Le Réveil tente de les rassurer… tant bien que mal : « L’île de Madagascar est moins insalubre que bien d’autres colonies que la France possède. Sans être à l’abri des fièvres miasmiques, son plateau est toutefois très habitable. Avec quelques précautions, de l’eau potable, des vêtements adéquats, pas d’abus d’alcool surtout, on peut braver sans crainte les fièvres. Que les familles de nos braves ouvriers se rassurent, on revient très bien vivant et en bonne santé de Madagascar ». Le 10 mars 1895, les 53 ouvriers quittent Cherbourg pour Toulon. Après quelques péripéties – leur transport étant accidenté dans le détroit de Messine, au large de la Sicile – ils arriveront à Madagascar le 21 avril.

Puis c’est le départ des militaires des régiments coloniaux cherbourgeois. D’abord 150 hommes du 2e régiment d’artillerie de marine à la mi-mars. Suivis un mois plus tard par 850 hommes venant des 1er et 5e régiments d’infanterie coloniaux basés à Cherbourg. A chaque départ, la ville vibre pour ses pioupious, les accompagnant jusqu’à la gare. Quand les artilleurs partent en mars, scrutant la foule, Le Réveil sent qu’un souffle ardent de patriotisme passait dans toutes ces poitrines françaises, et plus d’un était ému en voyant passer tous ces braves enfants de 20 ans qui s’en vont si crânement soutenir, au prix de leur vie, l’honneur du drapeau de France « . 

Quand c’est au tour des fantassins, une souscription est ouverte par les habitants pour offrir aux soldats de quoi supporter les 48 heures de train jusqu’à Marseille : en quelques jours, 4 tonneaux de 200 litres de vin, 45 kilos de fromage, 10 kilos de chocolat, 2 fûts de bière de 225 kilos, du tabac, 800 cervelas, sont récoltés.

Rosalie glou-glou et Jacquot

« On nous raconte une bien plaisante aventure, dont un superbe Jacquot, natif de Madagascar, est le principal héros. Une dame de notre ville à laquelle appartient l’oiseau, était très intriguée de la phrase que Jacquot lui servait chaque matin comme bonjour.  Aussitôt qu’il voyait entrer sa maîtresse dans la salle à manger, Coco s’écriait de sa plus belle voix de crécelle, « Rosalie glou glou ». M. et Mme se creusaient la cervelle sans rien trouver. Quand un jour, madame crut s’apercevoir que les bouteilles se vidaient trop rapidement dans le buffet et que la bonne se nommait Rosalie. On rapprocha le tout et on crut comprendre que Jacquot imitait le glouglou du gosier de Rosalie quand elle conversait avec les bouteilles. Mais il fallait une preuve certaine. On s’arrangea un soir pour ne laisser dans le buffet qu’une bouteille de vin blanc dans laquelle avait été glissée une sérieuse purge. Vers 9 heures du matin, Rosalie, pâle comme une morte et se figurant avoir absorbé un poison, fut forcée de demander à Madame l’autorisation de cesser son ouvrage. Il fallu s’expliquer et Rosalie était obligée d’avouer. Jacquot y avait vu clair et l’intelligente bestiole prévenait sa maîtresse de son mieux. Nous souhaitons que nos soldats rapportent des Jacquots de Madagascar, ils rendraient service dans bien des maisons ».

Paru dans Le Réveil, édition du 6 avril 1895.

Désenchantements

Mais une fois sur place, c’est le désenchantement, si on en juge par les quelques courriers expédiés par les Cherbourgeois à leurs familles et publiés par Le Réveil :

 Mes enfants, quelle chaleur. 50 degrés ! Le travail va fermer, nous prenons l’ouvrage à 5 heures du matin jusqu’à 9 h, repos de 9 h à 2 heures car il serait impossible de tenir à la chaleur de midi. Nous reprenons de 2 h à 8 h du soir. Les deux choses les plus désagréables sont ces gredins de moustiques qui nous dévorent tout vivants. Et puis la soif : l’eau est mauvaise, et surtout presque chaude ».

Un des 53 ouvriers

 Tu sais qu’on parlait depuis longtemps de cette expédition de Madagascar. Tout est prêt, disait-on en France, l’administration de la Guerre a absolument tout préparé. Et bien je vais te dire en quelques mots comment tout est prêt. Pas un cantonnement pour nous recevoir, pas même de cases, ni même un simple hangar, rien. Nous bivouaquons dans un grand désert de sable, triste moyen pour reposer nos hommes fatigués par un mois de mer. De l’eau, presque pas pour boire et encore moins pour se laver. A peine sommes-nous à 25 km de la côte que déjà nous manquons de vivres. Et les canonnières, les fameuses canonnières qui devaient nous transporter jusqu’à Subierville, ne sont pas encore montées ce qui fait que nous sommes obligés de faire plus de 120 km par terre dans des sables brûlants ».

Un des soldats
A Cherbourg, le monument du Chantier rend hommage aux soldats et marins morts dans les colonies, dont ceux de Madagascar. ©Archives La Presse de la Manche.

5 700 morts

Si très peu d’hommes du corps expéditionnaire français meurent au combat, en revanche plus de 5 700 d’entre eux succombent terrassés par la malaria ou le paludisme. De fait, comme l’a expliqué notre soldat, l’expédition a été très mal préparée d’un point de vue logistique.

Les ouvriers de l’arsenal reviendront à Cherbourg fin août 1895, ne comptant qu’un seul décès dans leurs rangs. En revanche, les « coloniaux » ne rentreront dans le Cotentin qu’en juillet 1896, la « pacification » de Madagascar prenant du temps (l’île deviendra colonie française un mois plus tard).



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