Ce qu’il faut savoirMis à jour le 12/11/2024
Créateur des Babolex – statues chromées inspirées de Babar® et munies d’une montre de marque Rolex® – Vincent Faudemer a décliné son concept en une multitude de projets : cartes à collectionner, œuvres d’art numériques (NFT), jeu vidéo… Et même une « collaboration » avec le rappeur Snoop Dogg.
À la clé, des milliers d’exemplaires vendus et des millions d’euros de chiffre d’affaires. Mais aussi beaucoup de problèmes de qualité et de promesses non tenues. Plusieurs acheteurs en témoignent dans ce deuxième volet de notre enquête.
Cinq plaintes pour escroquerie ont été déposées le 26 juin 2024 contre Vincent Faudemer, avec l’appui du collectif AVI qui revendique plus de 300 témoignages de personnes s’estimant lésées par l’artiste. Leur préjudice serait d’au moins 800 000 euros. En parallèle, la répression des fraudes du Calvados a ouvert une enquête.
Un énorme Babolex argenté de 2,8 mètres trône dans ce bar-restaurant, à quelques encablures du centre-ville de Caen (Calvados). Vincent Faudemer nous attend, assis au pied de la sculpture. L’artiste de 38 ans, qui a construit sa notoriété grâce à des coups de chance et (surtout) des coups de bluff (lire le premier chapitre de notre enquête), se trouve en terrain conquis. Promis, il répondra à « toutes les questions » d’Enquêtes d’actu, « sans tabou ». Notre interlocuteur veut donner sa version, répliquer à ses « détracteurs » qui l’accusent d’« arnaquer les gens ». À front renversé, il se dit lui-même victime d’un acharnement. Et de nous montrer, sur son téléphone, les photos d’un traceur GPS qu’il prétend avoir découvert sous sa voiture, la veille de notre entrevue. Qui pourrait avoir commis cela ? Mystère. Une chose est sûre : l’homme aux Babolex a fait beaucoup de mécontents dans sa clientèle.
Au moins 800 000 euros de préjudice estimé
« Mes statues sont invendables. Aujourd’hui, la trompe de l’éléphant a plus l’air d’un nez de Pinocchio. » Quand Xavier passe devant sa vitrine peuplée de Babolex et autres Babosnoop, il ne peut s’empêcher de ressentir un « moment d’énervement ».
Peinture mal appliquée, éclats… Les sculptures chromées aux allures de Babar® et du rappeur Snoop Dogg (d’où leur nom), qu’il a acquises auprès de Vincent Faudemer, présentent des défauts incongrus pour des œuvres censées valoir plusieurs milliers d’euros. Sans compter les autres statues – une dizaine – dont il attend toujours la livraison.
Xavier fait partie des cinq clients de l’artiste caennais à avoir déposé plainte contre lui, le 26 juin 2024, avec l’appui du Collectif d’aide aux victimes d’influenceurs (AVI). « Les infractions ciblées sont : escroquerie en bande organisée, abus de confiance en bande organisée, pratiques commerciales trompeuses en bande organisée, ainsi que toute autre infraction que l’enquête pourrait mettre en évidence », détaille Maître Raphaël Molina, avocat du collectif, auprès d’Enquêtes d’actu.
AVI revendique à date plus de 300 témoignages de personnes se considérant lésées par Vincent Faudemer. Leur préjudice total serait d’au moins 800 000 euros.
L’un de ces témoins, prénommé Franck, a aussi intenté une procédure individuelle devant le tribunal de commerce de Thionville (Moselle), contre Vincent Faudemer. Il lui réclame, « depuis deux ans », un remboursement de 7 350 euros.
En parallèle, la direction départementale de la protection des populations (DDPP) du Calvados a ouvert une enquête pour pratiques commerciales trompeuses, à la suite d’un signalement sur la plateforme en ligne SignalConso.
Notre enquête en vidéo :
Cartes Babolex : les mauvais plis de Vincent Faudemer
Parmi les plaignants, Xavier chiffre « entre 8 000 et 10 000 euros » ses dépenses dans les projets de Vincent Faudemer. Sa découverte de la galaxie Babolex et de ses dérivés remonte à octobre 2021.
« On était en plein bull run, en pleine euphorie du bitcoin [une cryptomonnaie, NDLR], resitue-t-il. Vincent Faudemer proposait des cartes à collectionner, certaines d’une valeur d’un bitcoin. » L’équivalent à l’époque de 60 000 dollars, selon une publication du compte Instagram de l’artiste.
Quelques mois plus tôt, débarquait la première édition (française) du jeu de cartes « Babolex et les sept merveilles antiques ». Sur chaque carte est inscrite une valeur en satoshi, la plus petite unité du bitcoin, allant de 10 centimes à 1 200 euros. Voire 10 000 euros pour les plus rares. Les détenteurs peuvent ainsi demander à échanger leurs cartes contre des cryptomonnaies.
Le mec se présente sous son propre nom, il a une tête de gentil, je ne vais pas chercher plus loin.
Surtout, ceux qui parviennent à réunir une collection complète de 49 cartes sont censés pouvoir l’échanger contre une statue Babolex chromée de 64 cm. À 15 euros le paquet de sept cartes, l’offre peut séduire les amateurs qui n’ont pas les moyens de remplir un chèque à cinq chiffres pour s’offrir une sculpture de Vincent Faudemer.
Cependant, les règles permettant d’obtenir un Babolex changent en cours de route, comme le raconte Jonathan qui a investi 3 000 euros dans ce jeu de cartes : « Faudemer nous dit que son webmaster a fait une erreur, que ce ne sont pas 49 mais 50 cartes qu’il faut avoir, la 50e étant super rare. »
Aujourd’hui encore, l’intéressé maintient cette version : « Il a toujours été question de 50 cartes, c’est ce que j’ai expliqué tant bien que mal avec mes modérateurs. Là, il y a eu un tollé, des déclarations faites à la répression des fraudes… »
Finalement, une nouvelle statue voit le jour pour les détenteurs des 49 cartes. Mais dans les espaces de discussion hébergés sur la plateforme Discord, les modérateurs continuent de subir la colère des fans.
Derrière ce « mécontentement », Vincent Faudemer pointe des réflexes de « spéculateurs » : « Certains clients ont acheté 200, 500, 1 000 paquets de cartes, pour avoir plus rapidement la collection complète, récupérer leur sculpture et la revendre. Mais ils étaient tellement nombreux à le faire, que pour une statue vendue 16 000 euros en galerie, ils ne pouvaient en tirer que 5 000. Quand ils s’en sont rendu compte, ça a commencé à râler. »
« Ça n’a rien d’une œuvre d’art »
Avant même de songer à revendre leur Babolex, plusieurs collectionneurs attendent désespérément de le recevoir. « On n’avait pas du tout anticipé qu’il faudrait livrer des centaines de sculptures partout en France », se désole leur concepteur.
Jonathan et une poignée d’autres clients refusent de payer les « 150 euros de frais de livraison ». Leur Babolex, ils vont directement le chercher à Caen. Un périple aux airs de mauvais polar. « On reçoit par texto l’adresse du rendez-vous, un garage sombre. » Vincent Faudemer n’est pas là, ils sont accueillis par un inconnu. « On a un peu peur sur place, mais on repart avec nos cartons et nos certificats. »
De retour chez lui, notre témoin déchante en déballant sa statue : « Elle est mal peinte, les finitions ne sont pas bonnes… Mais on nous promet un SAV. »
Six mois plus tard, Jonathan et ses compagnons d’infortune prennent la direction de Levallois-Perret (Hauts-de-Seine), « cette fois à l’adresse d’un artiste qui nous donne les cartons. La statue est plus lourde mais tout aussi mal finie. Ça n’a rien d’une œuvre d’art ».
Les promesses envolées du « Warhol des NFT »
Vincent Faudemer ne se cantonne pas aux œuvres matérielles. Il investit également le champ du virtuel. Celui des NFT, acronyme anglais de « non fungible token », ce qui signifie en français, « jeton non fongible ». Des œuvres numériques dont l’authenticité et l’unicité sont garanties par un certificat dématérialisé, infalsifiable et accessible à tous. Des œuvres dont le cours est adossé à celui des cryptomonnaies qui servent à les acheter.
Fin 2021, « on est en pleine hype des NFT », recontextualise l’artiste. Il assure ne « pas du tout » connaître ce monde, mais flaire le bon filon. Avec l’aide d’une société éditrice, il met sur orbite ses NFT Babolex 2D (6 000 exemplaires) et AlienX (10 000), en novembre 2021.
« Slim » (pseudonyme) se laisse séduire et achète trois AlienX dont la valorisation en Solana (une cryptomonnaie), équivaut alors à 750 euros l’unité. Il fait d’autant plus confiance au père des Babolex que « des magazines ou des émissions en faisaient l’éloge ».
Dans un premier temps, celui que le magazine Technikart présente à sa Une comme « le Warhol du NFT », semble « respecter sa feuille de route », d’après Slim. Au détenteur du NFT AlienX le plus rare, Vincent Faudemer offre un bon d’achat de 250 000 euros chez le concessionnaire MS Motors, à Cannes (Alpes-Maritimes). « Un Suédois serait reparti avec une Porsche Panamera turbo et une Mercedes classe S 63 AMG », se rappelle Slim.
Puis il est question d’un tirage au sort avec un chèque de 500 000 euros à la clé. Changement de programme : ce seront finalement 100 tirages et des récompenses de 5 000 euros. « Ensuite plus rien », déplore Slim qui a rejoint le collectif AVI. Envolés, les week-ends cadeaux à Deauville (Calvados) et Megève (Haute-Savoie), la montre Rolex Submariner, ou le tour de France en Ferrari.
« La Ferrari était impossible à assurer en multiconducteurs », se défend aujourd’hui Vincent Faudemer. Quant aux autres promesses non tenues, le Normand les met sur le coup d’une dégringolade de sa trésorerie, « divisée par 17 » en quelques mois. La faute, selon lui, à l’écroulement du Solana dans lequel sont placés ses bénéfices : « Sa valeur est passée de 200 à 20 dollars. » Un revers de fortune auquel s’ajoute une saisie conservatoire effectuée par le fisc.
Baboland ou Bobardland ?
Slim lui reproche également de ne pas avoir tenu parole sur Baboland. Un jeu vidéo en forme de parc d’attractions, où les propriétaires de NFT Babolex et AlienX pourraient gagner des cryptomonnaies convertibles en euros. « Le parc est prêt, il y aura de nouvelles attractions et de nouveaux jeux tous les mois », promettait Vincent Faudemer sur Instagram, le 5 octobre 2022.
« Le jeu vidéo, je l’ai fait. Il m’a coûté 600 000 euros », affirme le trentenaire deux ans plus tard. Nous avons essayé de le télécharger sur téléphone. L’application ne fonctionne pas. La promesse d’y gagner des cryptos semble elle aussi inaboutie. Et notre interlocuteur de concéder que « le développement n’est pas fini ».
Aujourd’hui, Slim détient encore ses NFT, « mais ils ne valent plus rien car rien n’a été mis en place pour les valoriser ». Sur la place de marché en ligne Solanart, ses AlienX qu’il avait achetés l’équivalent de 750 euros, étaient estimés à 14 euros fin octobre !
Une dépréciation à rebours de la culbute d’un facteur 10 promise par Vincent Faudemer, en novembre 2021, à ses clients qui accepteraient d’attendre « quelques mois » avant de remettre leurs NFT sur le marché.
Désormais, celui-ci a beau jeu de s’abriter derrière l’éclatement de cette bulle spéculative : « 90-95 % des projets de NFT lancés au même moment n’existent plus aujourd’hui, mais moi je suis toujours là. »
Snoop Dogg : le showcase de la Discord
Jamais avare d’annonces fracassantes, Vincent Faudemer se targue en décembre 2021 d’une « première mondiale ». Le « petit prince de l’art contemporain » (selon Forbes France), prétend avoir noué une collaboration artistique avec Snoop Dogg.
Sur l’Instagram du Caennais, une vidéo animée montre un Babolex aux couleurs des Lakers de Los Angeles, l’équipe de basket favorite du rappeur californien. L’éléphant détache sa tête magnétique, révélant une autre tête à l’effigie de Snoop Dogg. La vidéo est partagée sur le compte Twitter (désormais X) de la star. Buzz assuré.
Sculptures, NFT… C’est reparti pour un tour. Vincent Faudemer annonce aux acheteurs qu’ils auront « une chance sur dix » d’assister à un concert privé de Snoop Dogg à Los Angeles (États-Unis), prévu en avril 2022.
Là encore, les engagements pris sur le virtuel peinent à se concrétiser dans le réel. « Les acheteurs ont reçu des produits non conformes ou endommagés, et les événements promis comme un showcase privé de Snoop n’ont pas eu lieu », rapporte Me Molina, avocat du collectif AVI.
« En 2022, Snoop Dogg a annulé toutes ses dates après sa prestation au Super Bowl », se justifie Vincent Faudemer. À la cinquantaine de personnes en possession d’un ticket spécial pour le showcase, il dit avoir proposé des places pour d’autres concerts de l’Américain. Sans convaincre.
« Il envoie un post Instagram deux ou trois jours avant la date, en mode ‘venez à Los Angeles’. On n’a pas tous les moyens de louer un jet pour venir à un concert, sans certitude en plus qu’il aura lieu, répond Xavier, propriétaire de plusieurs NFT et statues Babosnoop. Et puis, un concert avec des milliers de personnes, c’est différent d’un showcase. »
L’éléphant retombera-t-il sur ses pattes ?
Pour ses cartes à collectionner et NFT, Vincent Faudemer aurait empoché plus de 13 millions d’euros, selon les calculs d’AVI. Fin 2022, l’ensemble de son œuvre (y compris les statues) lui aurait rapporté 26 millions d’euros. C’est en tout cas ce qu’il claironne dans un podcast pour entrepreneurs.com.
Mais à l’entendre aujourd’hui, tout ce pactole aurait été englouti dans la chute du Solana, ainsi que dans les dépenses nécessaires à la mise en place de ses différents projets et à la résolution de ses problèmes de fournisseurs, de livraison, etc. Néanmoins, l’éléphant semble toujours retomber sur ses pattes.
Je vais bientôt pouvoir délivrer tout ce que j’ai promis, j’espère avant mars ou avril 2025.
D’ores et déjà, il affirme disposer du stock nécessaire pour procéder aux échanges des Babolex et Babosnoop mal finis.
La réalité paraît, encore une fois, un peu plus compliquée. Ainsi, le 11 octobre dernier, Jonathan lui envoie un e-mail pour échanger son Babolex à la finition « très médiocre ». Mais ce ne sera pas pour tout de suite. « Nous essayons de trouver une solution à ce problème, […] on revient vers vous très vite », lui répond-on.
Ces derniers jours, plusieurs clients ont reçu un e-mail visant à « trouver une solution amiable ». Vincent Faudemer sentirait-il l’étau se resserrer ? Lui s’agace de ce « noyau de clients » qui refuseraient ses propositions de geste commercial, « parce qu’ils pensent pouvoir me faire un procès et repartir avec des centaines de milliers d’euros ».
« Vincent Faudemer aime bien faire attendre, promettre des choses, gagner du temps, rétorque Jonathan. Au début, on a essayé de trouver un arrangement à l’amiable. Aujourd’hui, je n’ai plus envie de croire en ses promesses, on a tous compris son petit jeu. »
Certains acheteurs l’ont compris en découvrant le passif de l’intéressé. Depuis 2017, celui-ci traîne une condamnation en appel pour pratiques commerciales trompeuses, dans le cadre d’une vaste escroquerie à la vente de quads sur Internet. Il avait alors écopé de 24 mois de prison avec sursis et dix ans d’interdiction d’exercer une profession commerciale ou de gérer une entreprise. Interdiction renouvelée pour 15 ans le 27 juin 2024, à l’issue d’un nouveau procès, cette fois pour fraude fiscale.
Biais d’engagement
Avant d’arrêter les frais, Franck a multiplié les investissements dans les projets de l’artiste normand. D’abord dans les cartes Babolex, puis les NFT, puis les Babosnoop… Il se demande encore comment il a ainsi pu dépenser des milliers d’euros, sur la base de promesses sans cesse reportées. Cette prise de conscience tardive n’a rien d’étonnant pour Jean-Baptiste Boisseau, cofondateur du site signal-arnaques.com.
Vincent Faudemer s’appuie sur le biais d’engagement. Ce biais pousse des investisseurs à ne pas changer de stratégie, afin de rester cohérents avec leurs décisions antérieures.
« Dans le cas présent, abandonner les investissements dans les projets Faudemer, c’est d’une part admettre qu’on s’est trompé, mais aussi accepter de prendre des pertes », analyse-t-il.
En outre, « Vincent Faudemer explique à ses investisseurs qu’ils doivent le soutenir dans son prochain projet : c’est grâce à celui-ci que les investissements passés vont, selon lui, prendre tout leur potentiel. Ne pas le faire, c’est donc d’une certaine manière jouer contre soi-même, mais aussi trahir la communauté des autres investisseurs qui ont participé jusque-là ».
Ainsi, conclut Jean-Baptiste Boisseau, « il en reste toujours quelques-uns pour s’accrocher à l’espoir que tout va finalement se passer comme promis ». A fortiori quand l’homme aux Babolex se prévaut de lucratives collaborations avec des promoteurs émiratis à Dubaï. Ces partenariats donnent de la consistance à sa stature d’artiste international qui semble néanmoins sujette à caution. C’est ce que nous verrons dans le troisième chapitre de notre enquête.
Lire les autres chapitres :
- Chapitre 1 : Comment Vincent Faudemer, avec ses Babolex, a berné les journalistes pour assurer son ascension
- Chapitre 3 : Vincent Faudemer, artiste ou businessman de l’arnaque ? Ses prestataires témoignent
Enquête réalisée avec Jean-Baptiste Morel.
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