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« Muids n’est pas un dépotoir ! »

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Ce qu’il faut savoirMis à jour il y a 6h54

Une société de carrières porte un projet de remblaiement de 25 hectares et 3 millions de mètres cubes à Muids, petite commune de l’Eure située en bord de Seine.

Les déchets inertes, provenant notamment des chantiers franciliens, constituent une manne financière pour les propriétaires qui acceptent de les recevoir.

Ce projet se heurte à l’opposition d’une association de défense de l’environnement, échaudée par des incidents lors du remblayage d’une autre carrière.

À 115 kilomètres de Paris, le village de Muids (Eure) et ses 866 habitants semblent à l’écart des travaux qui redessinent la carte des transports franciliens – « supermétro » du Grand Paris Express et chantier d’Éole (prolongement du RER E). Et pourtant. Cela fait plusieurs années que des déblais de la région parisienne arrivent par barge dans cette commune normande établie en bord de Seine, où ils servent à reboucher des carrières en fin d’exploitation. Ces flux de terres et de gravats concernent des dizaines de sites dans les régions voisines de l’Île-de-France (lire le premier chapitre de notre enquête). À Muids, il est question depuis trois ans d’une extension d’un dépôt existant. Des millions de mètres cubes supplémentaires qui pourraient rapporter gros aux propriétaires des terrains concernés. Mais ce projet se heurte aux protestations des opposants, inquiets des nuisances et échaudés par un précédent. En l’occurrence, la découverte fortuite, dans des déblais issus du sous-sol francilien, d’un minéral potentiellement nocif pour les eaux souterraines : la pyrite. Enquêtes d’actu s’est penché sur ce cas révélateur des dissensions autour de l’accueil des déchets de chantier franciliens.

Déblais du Grand Paris : un projet d’envergure à Muids

En septembre 2022, le conseil municipal de Muids assiste à la présentation d’un nouveau projet de remblaiement porté par la société des carrières Stref (associée à Lafarge). Déjà autorisée à exploiter une installation de stockage de déchets inertes (ISDI) de 960 000 m³ dans sa carrière des Carreaux jusqu’en 2025, l’entreprise envisage une extension de 25 hectares et 3 millions de mètres cubes supplémentaires.


Travaux préparatoires, remblaiement, remise en état et reboisement : il y en aurait en tout pour 20 ans. Lorsque nous l’avons rencontré fin août 2024, le maire de Muids, Bernard Leboucq, se montrait plutôt favorable à ce projet. En effet, l’opération permettrait de réaménager « une carrière abandonnée » qui donne à ses yeux « une mauvaise image de la commune ».

Et l’édile de poursuivre : « Le Grand Paris Express ne va pas durer 50 ans ! On profiterait des grands travaux en cours – le creusement des lignes et gares de métro – qui demandent d’énormes extractions de terres. » Environ 17 millions de tonnes restent à extraire, selon la Société des Grands Projets qui pilote le chantier.

Les barges qui transportent du sable vers l’Île-de-France reviendraient avec des terres au lieu de rentrer à vide. Ce serait une opération écologique, au sens propre et noble du terme.

Bernard Leboucq,
maire de Muids.

Une affaire de gros sous ?

Une route communale serait rehaussée, élargie et doublée d’une piste cyclable. « Il y aurait une bonification financière pour compenser l’élargissement de la route, de l’ordre de 100 000 euros pour la commune », estime Bernard Leboucq.

Mais il assure que « l’argent n’est pas la priorité d’un projet comme celui-là, je ne veux pas me faire acheter ». Une réponse aux détracteurs du projet. « Je n’ai jamais réclamé à Stref de compensation financière pour la commune. Quelque part, on me mettait bientôt en accusation de toucher personnellement de l’argent. Ça va loin ! »

Plan du projet de remblaiement présenté au conseil municipal de Muids en septembre 2022. Il couvre une partie de la carrière Stref des Carreaux (en rouge) ainsi que des parcelles appartenant à deux agriculteurs (en bleu). (©Document transmis à Enquêtes d’actu)

En revanche, il y aurait bien une redevance versée aux propriétaires privés des terrains concernés. Il s’agit de deux agriculteurs. « Je ne parle pas de chiffre », répond l’un d’eux quand nous l’interrogeons par téléphone sur le montant de cette redevance. « Il n’y a aucune négociation de faite avec Stref, je leur ai simplement dit que je ne m’opposerais pas s’il demandait les autorisations. »

Selon les informations de Philippe Le Maignan, président de Muids Nature Environnement opposé au projet, les déblais peuvent « rapporter gros » aux propriétaires qui acceptent de les accueillir : 63 centimes d’euros du mètre cube, soit un total estimé de 1 890 000 euros dans le cas présent. Une coquette somme « sur des terrains qui pour avoir été d’anciennes carrières mal remises en état, ne valent plus grand-chose aujourd’hui », souligne-t-il.

Également sollicité, le président des carrières Stref, Bernard Vatbois, refuse de confirmer les chiffres avancés par Philippe Le Maignan, au nom du secret des affaires.

« Pyramide de Khéops »

Loin de ces intérêts financiers, Muids Nature Environnement y voit une menace pour le cadre de vie des Muidsiens. Si ce projet se réalisait, le cumul des remblais approcherait les 4 millions de mètres cubes, « soit 1,5 fois la pyramide de Khéops », alerte l’association dans un tract.

Un tel volume de terre occasionnera des nuisances aux riverains.

Muids Nature Environnement,
tract à destination des habitants.

Une habitante rencontrée par Enquêtes d’actu garde un mauvais souvenir du remblayage de la carrière Stref des Carreaux. « Quand je rentrais chez moi le soir, il y avait de la poussière jaune partout, comme du sable du Sahara, sur le toit, les murs et les rebords de fenêtre. » Sans parler « dès le matin du bruit infernal malgré les merlons autour de la carrière ».

Par ailleurs, les opposants à l’extension du remblaiement doutent de la qualité des terres issues du sous-sol parisien. Méfiance renforcée à la suite d’incidents lors du remblayage de la carrière des Carreaux.

Pyrite surprise

Dans un mail du 14 avril 2021 que nous avons pu consulter, le président de Muids Nature Environnement, Philippe Le Maignan, rend compte aux autres conseillers municipaux d’un rendez-vous avec deux représentants des sociétés Stref et Lafarge, en présence du maire Bernard Leboucq.

Les deux élus locaux sont alors avisés d’un « problème détecté par hasard il y a quelques mois par la société Lafarge [fournisseur de la société Stref en déblais, NDLR] », écrit Philippe Le Maignan. À savoir « un phénomène d’oxydoréduction de la pyrite de fer qui n’a pas été prévu dans le cahier des charges » de l’ISDI des Carreaux. Un phénomène « que Lafarge surveille par des analyses d’eau fréquentes ».

À Muids, le remblaiement de la carrière Stref des Carreaux a été émaillé d'un incident lié à la réception de déblais franciliens contenant de la pyrite.
À Muids, le remblaiement de la carrière Stref des Carreaux a été émaillé d’un incident lié à la réception de déblais franciliens contenant de la pyrite. (©VL/Enquêtes d’actu)

La pyrite est un minéral naturellement présent en quantité dans le sous-sol du bassin parisien. Elle se trouve donc sur le chemin des tunneliers employés sur les chantiers du Grand Paris Express et d’Éole (pour lequel les opérations d’excavation sont aujourd’hui terminés).

Problème : « Dès lors qu’on excave ce matériau, qu’il se retrouve à l’air libre, il présente un risque d’oxydation, de libération d’acide et potentiellement de métaux ainsi que de sulfates dans les eaux », explique Samuel Coussy, chef de projet sites et sols pollués au sein du Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM).

C’est ce qu’il s’est produit dans des carrières exploitées par Lafarge à Saint-Martin-la-Garenne (Yvelines). L’entreprise y stockait 240 777 tonnes de déblais provenant du chantier d’Éole conduit par SNCF Réseau. En février 2021, Lafarge donne l’alerte. Face au risque de pollution de deux captages « d’intérêt stratégique pour l’alimentation en eau potable du secteur », la préfecture des Yvelines ordonne en août 2021 l’évacuation de la totalité des terres concernées vers « des installations dûment autorisées à les recevoir ».

Mise au courant de l’incident impliquant la pyrite sur le site Stref de Muids, la préfecture de l’Eure prend également un arrêté en août 2021. Celui-ci précise la quantité de déblais pyriteux et la période où ils sont arrivés : 85 000 tonnes réceptionnées entre mars 2019 et octobre 2020.

Comme à Saint-Martin-la-Garenne, les terres contenant de la pyrite ne faisaient pas partie des déchets inertes prévus en remblaiement. Comment ont-ils pu être acceptés ? « À l’époque de leur réception sur site, les tests à l’entrée du site de Muids ne permettaient pas de détecter la présence de ce composant pyrite », explique la préfecture de l’Eure dans une réponse par mail à Enquêtes d’actu.

Métaux et sulfates en hausse

L’arrêté préfectoral du 16 août 2021 autorise Stref à « reprendre les terres contenant du disulfure de fer (pyrite) déjà enfouies sur le site […] afin de procéder à leur stabilisation ». Cela passe par l’incorporation de matériaux calcaires afin de contrer le processus d’acidification. « Ce traitement a eu lieu entre février 2021 et juillet 2022 », nous informe la préfecture.


Parallèlement, l’exploitant a dû renforcer ses mesures de surveillance de la qualité des eaux souterraines. Des contrôles sont réalisés deux fois par mois depuis janvier 2021. Dans son rapport du 5 mars 2024 que nous nous sommes procuré, le bureau d’étude Ginger Burgeap relève une hausse des taux de nickel et de manganèse qui restent cependant inférieurs aux seuils réglementaires. En revanche, les concentrations en sulfates dépassent le seuil de potabilité (250 mg/l).

Toutefois, « l’ISDI est située en dehors de tout périmètre de protection de captage d’alimentation en eau potable », rassure la préfecture. Celle-ci a néanmoins informé l’Agence régionale de santé (ARS), en raison de la présence d’un captage de l’autre côté de la Seine (au lieu-dit « le Buisson Morand »). Son suivi assuré par l’ARS « confirme le respect des valeurs limites réglementaires », d’après les autorités.

Contrôles insuffisants

La préfecture a aussi exigé de la société Stref qu’elle renforce ses procédures de contrôle des terres issues des chantiers franciliens. Ces mesures découlent d’un protocole élaboré par Samuel Coussy et le BRGM, repris par la Direction générale de la prévention des risques (ministère de la Transition écologique). Objectif : garantir que les terres admises contiennent peu de pyrite (moins d’un gramme par kilo de terre, soit une teneur inférieure à 0,1 %) et que leur potentiel d’acidification est faible.

La traçabilité des déblais semblait donc assurée. Sauf que le 17 octobre 2023, une visite inopinée de la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal) met en évidence des failles.

Dans la documentation relative à la livraison par barge d’un lot de terres provenant d’une « plateforme de regroupement de la région parisienne », les inspecteurs de l’État constatent plusieurs informations manquantes : le producteur initial des terres, le site et le type d’extraction (surface ou tunnelier), la levée de doute attestant du caractère naturel des terres, ainsi que le diagnostic de pollution du site d’origine.

Malgré tout, « les analyses effectuées lors de cette inspection, avec l’appui d’un bureau d’étude et d’un laboratoire indépendants, n’ont pas mis en évidence de non-conformité sur les terres réceptionnées, c’est-à-dire que les terres analysées pouvaient être admises sur site », relativise la préfecture.

Et d’ajouter qu’après cette inspection, « l’exploitant a renforcé les contrôles documentaires permettant de caractériser les déblais avant leur réception sur le site (traçabilité, qualité) ainsi que les contrôles exercés à la réception des déblais visant à vérifier la conformité de la qualité des matériaux (prélèvements et analyses) ».

« Il n’y a rien de signé »

Pas de quoi pour autant rassurer Philippe Le Maignan. Dans une note de blog intitulé « Muids n’est pas un dépotoir », il écrit :

Puisque les carriers ne s’avèrent pas capables de maîtriser les procédures garantissant l’origine des terres de remblais, aucun projet ne doit plus s’implanter à Muids.

Philippe Le Maignan,
président de Muids Nature Environnement.

En l’état, le remblaiement envisagé par Stref requiert une modification du plan local d’urbanisme. Il devra donc recevoir l’aval du conseil municipal. « Aujourd’hui, il n’y a rien de signé », temporisait Bernard Leboucq à la fin de l’été 2024. Le maire se dit « vigilant » vis-à-vis des carriers : « Je ne leur accorde pas ma confiance les yeux fermés ! Avant de repasser le dossier en conseil municipal, j’attends d’avoir tous les éléments nécessaires. »

Recontacté le 28 janvier 2025, l’édile nous informe que ni Stref ni Lafarge ne sont revenus vers lui à ce jour. « Nous avons toujours le projet de faire ce remblaiement mais on ne lancera rien tant qu’il y aura des dissensions au conseil municipal », répond Bernard Vatbois, président des carrières Stref.

La société Lafarge possède une darse sur la Seine qui pourrait servir à l'acheminement des matériaux nécessaires au remblai.
Prévue en 2028, la fermeture de cette darse sur la Seine handicaperait sérieusement le projet de remblaiement porté par Stref à Muids. (©VL/Enquêtes d’actu)

Enfin, si rien ne change, Lafarge devra fermer en 2028 une darse qui aurait pu servir au déchargement des matériaux acheminés par voie fluviale. Cela fait suite au refus du conseil municipal de Muids d’avaliser un changement des conditions de remise en état du site. Voilà donc un projet de remblaiement qui, à défaut des terres du Grand Paris, cumule aujourd’hui les grains de sable…

• Lire le premier chapitre de cette enquête : CARTE. Déchets de chantiers : l’Île-de-France se décharge chez ses voisins.



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