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l’espionne allemande qui nous aimait

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A la une de Cherbourg-Eclair, un titre sobre mais accrocheur : « Cherbourg, une affaire d’espionnage« . Et le journal précise que même si la police veut rester discrète pour ne pas compromettre son enquête, « l’information a ses exigences. Nous avons dû à notre tour nous livrer à des investigations qui nous ont amené à connaître une partie de la vérité ».

Premiers soupçons

Elle s’appelle Eva. Eva Hornetter est une grande jeune femme blonde de 30 ans, allemande, parlant très bien français et anglais malgré un fort accent. Eva Hornetter est arrivée à Cherbourg au mois de novembre précédent. Et dès son arrivée à la gare, s’est présentée à la police pour lui indiquer qu’elle arrivait de Cologne, avec l’intention d’embarquer à Cherbourg sur un paquebot qui l’emmènera en Amérique du sud.

La police cherbourgeoise, qui a du récemment s’occuper de plusieurs affaires de traite des blanches à destination du continent sud-américain, a dressé aussitôt l’oreille. Et pour éviter que la jeune allemande tombe aux mains des trafiquants et se retrouve dans un bordel de Buenos Aires, le commissaire cherbourgeois l’a pris sous son aile : « c’était tout ce que désirait la rusée espionne, et quelques jours plus tard, elle était placée comme gouvernante pour donner des leçons d’allemand chez M. de Florenville, lieutenant de vaisseau. Mais au bout d’un mois, M. de Florenville crut devoir congédier l’Allemande » commente Cherbourg-Eclair.

Pourquoi ce renvoi ? Henri de Florenville, officier affecté à la défense fixe de Cherbourg, a-t-il eu des soupçons ? Eva Hornetter s’est-elle montrée trop curieuse ? On ne sait pas. En revanche, à partir de ce moment-là, la police cherbourgeoise change de regard sur la jeune femme, qui va faire alors l’objet d’une surveillance constante, systématiquement prise en filature dès qu’elle met le nez dehors, voyant son volumineux courrier, en provenance d’Allemagne, scrupuleusement épluché par la police avant d’être distribué.

« Mademoiselle Eva » se promène

Car sitôt renvoyée de son poste de gouvernante, Eva Hornetter s’est mise à fréquenter assidûment de nombreux hommes. Toujours des second-maîtres de la station des sous-marins du port militaire de Cherbourg, auprès desquels elle gagne un surnom : « mademoiselle Eva » … A chaque conquête masculine, un nouveau logement. Comme l’écrit Cherbourg-Eclair, Eva Hornetter est prise d’une « manie déambulatoire » : elle va successivement occuper des chambres rue de la Paix, rue Tour-Carrée, rue Grande-Vallée… pas plus de quelques jours à chaque fois.

A chaque nouveau logement, un nouveau nom, une nouvelle identité. Et puis un comportement « bizarre » : elle se montre peu, déjeune dans sa chambre, toujours les volets clos, puis part pour de longues promenades avant de rentrer tard, accompagnée ou pas. Elle reçoit aussi un volumineux courrier, toujours écrit en allemand. A un moment, elle réussit à repérer les policiers cherbourgeois qui la filent. Qu’à cela ne tienne, l’affaire est suffisamment prise au sérieux pour qu’on envoie des policiers de Paris qui viennent prendre la relève de leurs collègues locaux.

Rue Gambetta, à Equeurdreville, dans un énième garni qu’elle a occupé quelques jours comme à son habitude, Cherbourg-Eclair a retrouvé sa logeuse qui ne se gêne pas pour donner son sentiment sur sa germanique cliente : « La gaillarde était solide et quand j’étais seule avec elle, j’en avais quasiment peur. Elle était toujours en éveil, aux aguets, comme quelqu’un qui se craint. Et puis sa conduite ne me parut pas être celle d’une honnête femme. Il y avait des moments où elle n’avait pas le sou, puis elle allait retirer des lettres incompréhensibles à la poste. Un jour, il y avait dans l’une un billet de banque de 500 francs, tout neuf. Ce n’est pas naturel, n’est-ce pas ? ».

Calais et Douvres dans le viseur

Zélée, Hornetter avait même commencé à demander à ses amants cherbourgeois s’ils avaient des connaissances à Calais. Pourquoi ? Parce qu’elle allait certainement obtenir un poste de gouvernante d’enfants là-bas, et qu’il serait plus agréable pour elle d’arriver dans une ville inconnue, avec quelques adresses.

Pourquoi Calais ? Parce qu’à l’époque, la Marine y a une station de sous-marins semblable à celle de Cherbourg, et que la station de Calais, à la charnière entre la Manche/Mer du Nord, est un point stratégique important, dont il pourrait être judicieux de connaître le plan des défenses pour le communiquer à qui de droit…

Quelques semaines plus tard, lors du passage de l’escadre anglaise à Cherbourg, Eva Hornetter retente sa chance avec les marins anglais, utilisant le même stratagème pour obtenir des contacts de militaires à Douvres, située juste en face de Calais…

Un plan, une photo, des aveux

Début février, on a arrêté près de Toul, dans l’est de la France, un certain Théodore Burgard, chez qui on a retrouvé plusieurs plans de sites militaires français, dont un du port de Cherbourg. La police fait le lien… d’autant que dans une lettre reçue par Eva Hornetter et que celle-ci a décacheté devant une de ses logeuses, une photo s’est échappée : celle de Burgard… La logeuse s’est empressée de le raconter à la police quand celle-ci faisait son enquête.

Fin février 1914, quatre inspecteurs de la police se présentent devant une maison de la rue Hippolyte de Tocqueville où Eva Hornetter a élu domicile en compagnie d’un énième second-maître. Les policiers retournent la chambre, fouillent les placards, saisissent un grand nombre de lettres et embarquent la Hornetter au commissariat. Après interrogatoire, celle-ci arrive devant le Procureur de la République.

Là, elle avoue qu’elle suivait les ordres d’un officier supérieur de la marine allemande (Burgard) qui lui demandait de repérer aussi exactement que possible les emplacements des ouvrages militaires du front de mer ainsi que les secteurs occupés par les sous-marins et les torpilleurs lors de leurs exercices d’entraînement dans la grande rade.

Eva Hornetter est illico envoyée en prison. Début juillet 1914, elle sera jugée et condamnée à un an de prison et 1 000 francs d’amende. Un mois plus tard, la guerre avec l’Allemagne éclatait.



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