Les cours d’assises révèlent parfois des drames apparentés aux grands mythes de l’humanité souffrante. En évoquant l’image du « bon Samaritain » à propos de Lucien Delinotte, un habitant du village de Clos-Fontaine, en Seine-et-Marne, l’avocate générale, n’a pas dit autre chose. D’un côté, « un bon Samaritain » qui aurait aujourd’hui de 70 ans, « très gentil, accueillant, le cœur sur la main », qui a été littéralement massacré par celui à qui il avait offert son toit…
Un accusé « asocial »
Bruno est un accusé « asocial » comme l’ont diagnostiqué les experts. Jugé à Melun, du lundi 10 au mardi 11 février 2025, l’homme aux 32 condamnations « n’a fait qu’entrer et sortir de prison depuis ses 19 ans », comme l’a rappelé son avocat. Et il a commis l’irréparable dans la nuit du 28 au 29 juin 2021. Il était alors âgé alors de 42 ans.
Dans une scène de violence dont il avait coutume, il est passé une nouvelle fois à l’acte. En pleine nuit, vers 4 heures du matin, imbibé d’alcool au point d’être encore totalement saoul le lendemain matin, il massacrait à coups de poing et de pieds, sans véritable raison, l’homme qui l’avait hébergé la veille au soir, dans son modeste logement de Clos-Fontaine.
L’individu était à la rue car ses parents, chez qui il logeait à Nangis, lui avaient fermé la porte au nez. La victime, atteinte au crâne, à la cage thoracique et souffrant de graves lésions diverses, avait succombé à ses blessures le 15 juillet 21 à l’hôpital Avicenne, en Seine-Saint-Denis, après son transfert depuis l’hôpital de Provins où il avait été d’abord admis.
Passage à tabac
Au cours de ces deux jours de procès, la cour s’est particulièrement intéressée à l’épisode qui a immédiatement suivi le passage à tabac. Nous sommes le 29 juin au matin. Lucien a rendez-vous à son agence du Crédit mutuel de Nangis pour effectuer le transfert d’une petite somme d’argent pour acheter une voiture d’occasion.
Selon tous les témoins et notamment les employées de la banque, « il est totalement groggy », le visage tuméfié par les coups. Le malheureux dit souffrir du ventre, du dos et de la cage thoracique. Il semble surtout totalement épouvanté… « Sous emprise », diront certains. Il faut dire que Lucien se présente à l’agence accompagné de Bruno, « totalement bourré », qui entreprend de faire un scandale.
« Il était menaçant, insultant, obscène, diront les guichetières. Il mimait des gestes sexuels à notre encontre, c’était dégoûtant ! » Lucien, tente de justifier sa présence auprès du personnel : « c’est un emmerdeur ! » Il confiera subrepticement à sa conseillère qu’il a été frappé durant la nuit.
D’un coup il est pris de nausée, menace de s’évanouir. Sous l’effet de la douleur, il se tient les côtes et le ventre ainsi qu’en témoignent les caméras de surveillance de la banque. L’autre continue son cirque dans le hall à tel point que le directeur alerte la police municipale, la gendarmerie et aussi les pompiers, l’état du blessé empire.
Puisque personne n’était bien sûr présent au moment du passage à tabac au domicile de Lucien, c’est ce long esclandre « en public » qui servira de pivot au procès. Tout y est à peu près résumé : la soumission, la peur, les traumatismes de la victime et la sauvagerie, la brutalité et l’impulsivité de son tueur.
Le chef de la police municipale de Nangis que l’on ne peut pas vraiment qualifier de gringalet, expliquera comment le marginal « est venu au contact » avant qu’il ne le repousse dans le sas de l’agence où il a continué ses menaces.
« Deux personnalités miroirs »
Des débats, il sortira que Lucien et son bourreau « souffraient de deux personnalités miroirs », comme le soulignera l’avocate générale : miroirs mais antagonistes. Des jeunesses difficiles – les coups et la DDASS pour Lucien et la déscolarisation à l’âge de 8 ans pour Bruno – mais des choix différents.
Une vie de labeur et d’entraide pour Lucien qui œuvrait aux Restos du cœur et au comité des fêtes de Clos-Fontaine, toujours « le cœur sur la main », prêt à rendre service aux autres.
À l’inverse, une vie d’oisiveté, de fainéantise, de bitures et de violences pour l’accusé. C’est en substance ce que devait plaider Me Bayoumi pour la partie civile, la sœur de Lucien étant son seul et unique lien familial.
Réclusion criminelle
Le ministère public a réclamé 15 ans de réclusion criminelle : l’accusé encourait la perpétuité pour violence ayant entraîné la mort sur personne vulnérable.
La force de persuasion de Me Jéronimo pour la défense, n’aura pas permis d’infléchir les jurés qui ont prononcé une peine de 17 ans de réclusion criminelle.
Jean-François CALTOT
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