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le sport féminin s’ancre dans les quartiers de Montpellier

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À Montpellier, dans les quartiers prioritaires, le sport féminin peine encore à se faire une place. Mais des clubs offrent aux filles un véritable terrain d’émancipation.

Au 3MTKD, les filles frappent fort. (©Métropolitain / LP)

La Journée internationale des droits des femmes, célébrée chaque année le 8 mars, rappelle que l’égalité n’est pas acquise. Elle ne l’est pas dans la rue, dans les entreprises, dans les foyers. Et sur les terrains de sport non plus. En 2022, selon Statista, 40% des femmes déclaraient faire au moins une séance de sport par semaine. Mais 35%avouaient ne jamais en faire. Un chiffre qui s’aggrave encore dans les quartiers prioritaires, où l’accès aux infrastructures, les normes culturelles et le manque d’exemples féminins creusent encore l’écart.

Mais derrière ces chiffres se cache une autre réalité : celle de clubs, d’éducateurs et d’associations qui refusent la fatalité et ouvrent les portes des gymnases, des dojos et des stades aux jeunes filles. À Montpellier, des clubs portent cette bataille au quotidien. Leur combat ne se limite pas à aligner des joueuses sur un terrain, mais à transformer en profondeur les mentalités et les habitudes ancrées.

Quand les filles disparaissent des terrains

En 2014, lorsque Nordine Maktoubi crée le FC Pas du Loup, il n’y a pas d’équipe féminine. Pas par choix, mais par défaut. « On a démarré avec les tout-petits, en mixité. Mais quand les filles arrivaient à 13-14 ans, elles quittaient le foot. » Ce n’est pas un cas isolé. Dans tous les sports, la puberté marque un tournant. À cet âge, la mixité est souvent interdite, mais surtout, les barrières invisibles deviennent plus hautes : le regard des autres, la peur du jugement, le manque de soutien des familles.


« Au début, on ne comprenait pas pourquoi elles partaient. Elles jouaient bien, elles avaient envie. Mais en discutant avec les parents, on a compris que dans beaucoup de familles, si un budget sport existe, il va au fils, pas à la fille. » Les chiffres confirment ce constat. Selon une étude menée par l’INJEP, en France, les filles issues de milieux populaires abandonnent le sport plus tôt que les autres. Par manque de moyens, mais aussi parce que certaines disciplines sont encore perçues comme « des sports de garçons ». Dans ces quartiers, les clubs doivent non seulement convaincre les jeunes filles de jouer, mais aussi leur famille d’accepter. « Parfois, c’est un combat. Il faut discuter avec les parents, rassurer, montrer que leur fille sera en sécurité. Dans certains cas, on a même dû aller voir les grands frères pour qu’ils laissent leur sœur venir jouer. »

🎙️ Trois questions à Julie Boiché, chercheuse en psychologie sociale à Euromov DHM

⚽ Pourquoi observe-t-on une moindre pratique sportive chez les filles par rapport aux garçons, et ce dès l’adolescence ?

Les recherches montrent que cette différence s’explique en grande partie par la socialisation différenciée des filles et des garçons. Dès l’enfance, les filles sont moins encouragées à pratiquer certains sports considérés comme masculins, et ce biais peut être renforcé au sein des familles, des écoles et même des clubs. Lorsqu’un environnement perçoit que les garçons sont plus compétents ou légitimes dans le sport, les filles intériorisent ces croyances, ce qui peut les décourager de poursuivre une activité sportive sur le long terme.

⚽ Quels sont les freins spécifiques à la pratique du sport féminin en quartiers prioritaires ?

Dans les quartiers prioritaires (QPV), les obstacles sont multiples : facteurs culturels et sociaux, accès limité aux équipements, offres sportives restreintes, et surtout, des inégalités financières. Lorsque des familles doivent choisir d’inscrire un enfant dans un club, elles privilégient souvent les garçons, considérant le sport comme un besoin plus essentiel pour eux. Certaines initiatives, comme la gratuité des licences pour les filles, permettent d’atténuer cette barrière économique, mais il reste un travail important sur la déconstruction des stéréotypes.

⚽ Comment encourager les filles à poursuivre le sport malgré ces obstacles ?

L’un des leviers les plus efficaces est la présence de modèles féminins dans le sport : voir des femmes entraîneures, éducatrices ou athlètes de haut niveau peut aider les jeunes filles à se projeter et à briser les barrières mentales. Par ailleurs, la médiatisation du sport féminin est cruciale : actuellement, seuls 15% des événements sportifs retransmis concernent des compétitions féminines, ce qui limite leur visibilité et leur attractivité. Des discussions ouvertes avec les jeunes sur les stéréotypes et des actions de sensibilisation dans les clubs et les écoles peuvent aider à changer les mentalités et favoriser une meilleure inclusion des filles dans toutes les disciplines sportives.

La gratuité pour changer la donne

Face à cette situation, le FC Pas du Loup prend une décision radicale en 2017 : offrir la licence aux filles. Une mesure qui aurait pu rester symbolique, mais qui change tout. « On a arrêté de prendre des indemnités kilométriques en tant que bénévoles pour financer cette gratuité. C’était un choix, mais on ne voulait plus voir une fille arrêter le foot faute de moyens. » Le résultat est immédiat. En quelques années, le club passe de quinze licenciées féminines à 130, soit 30% des effectifs. Deux fois plus que la moyenne nationale. Mais cette gratuité ne se veut pas une simple aubaine. « L’idée, ce n’est pas que les filles aient tout sans contrepartie. Elles s’investissent en échange dans la vie du club : elles deviennent bénévoles, aident à l’organisation, apprennent à encadrer les plus jeunes. Certaines sont devenues dirigeantes. » Certaines, comme Douae, 14 ans, ont même décroché des rôles de capitaines dans leur équipe.

Aujourd’hui, les jeunes filles du FC Pas du Loup ne se contentent plus de jouer : elles prennent des responsabilités. Un modèle que d’autres clubs appliquent aussi. Dans le dojo du Jita Kyoei, à la Paillade, le tatami amortit le bruit des chutes. Tous les jeudis soir, le club propose un cours 100% féminin, encadré par Tessa Védie. Un espace où les femmes se retrouvent, loin des regards extérieurs. « Certaines viennent avec leurs enfants. Si elles n’ont pas de mode de garde, on installe un coin dessin ou un espace calme. Le but, c’est qu’aucune excuse ne les empêche de faire du sport. Le club est aussi un espace d’entraide et de prospérité mutuelle, comme le suggère son nom en japonais.

Au Jita Kyoei, le tatami devient un espace de liberté où les femmes se réapproprient leur force, leur corps et leur confiance.
Au Jita Kyoei, le tatami devient un espace de liberté où les femmes se réapproprient leur force, leur corps et leur confiance. (©Métropolitain / LP)

Ici, il dépasse la simple activité physique devient un espace de liberté, où les femmes se réapproprient leur corps. « J’ai déjà vu des mamans pleurer en me disant que c’était la première fois depuis des années qu’elles faisaient quelque chose pour elles. » Mais l’accès au sport ne concerne pas que les adultes. Au club de taekwondo 3MTKD, Karim Bellahcene a lui aussi fait face aux réticences. « Quand on a voulu ouvrir une section féminine, certains pensaient que ça ne marcherait pas. Aujourd’hui, 48% de nos licenciés sont des filles. » Le club a aussi été le premier à introduire le e-sport dans sa formation. « Dans les jeux vidéo, il n’y a plus cette question de genre. Fille ou garçon, on se bat sur un pied d’égalité. »

Vers un futur plus égalitaire ?

Former des sportives, c’est bien. Mais pour que ces jeunes filles continuent, il faut lever d’autres obstacles. Le FC Pas du Loup ouvre un espace dédié à l’accompagnement scolaire et professionnel. « Une joueuse est venue un jour me demander une photocopie pour un CV. Puis une autre un accès internet pour ses devoirs. On a compris qu’il fallait agir. » Même logique au 3MTKD. Au-delà de la pratique du taekwondo et du football, le club propose des ateliers d’éducation à la santé. « On parle de nutrition, de cycle menstruel, de gestion du stress. Les filles doivent avoir toutes les clés pour réussir, sur le tatami comme en dehors. » Cet accompagnement s’adresse aussi aux jeunes mères. « Certaines ont dû arrêter le sport après une grossesse, explique Tessa Védie. On a voulu leur offrir des solutions : mode de garde, remise en forme adaptée. » Les clubs ne se contentent plus d’accueillir les sportives : ils s’adaptent à leur réalité.

Dans les rues de Montpellier, il est de moins en moins rare de voir des filles jouer au ballon. Un changement progressif, mais réel. Pour Nordine Maktoubi, le combat continue. « Tant qu’on n’aura pas atteint l’égalité, on aura encore du travail. » Les chiffres nationaux montrent que l’écart persiste. Mais à Montpellier, certains clubs sont en train de changer la donne. Un jour, peut-être, les petites filles qui frappent aujourd’hui à la porte d’un club ne devront plus se justifier de vouloir jouer. Elles seront là, tout simplement. Comme une évidence.

Au FC Pas du Loup, chaque fille qui pousse la porte du club marque déjà son premier but : celui de s’imposer dans un sport encore trop souvent réservé aux garçons.
Au FC Pas du Loup, chaque fille qui pousse la porte du club marque déjà son premier but : celui de s’imposer dans un sport encore trop souvent réservé aux garçons. (©Métropolitain / LP)

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