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le projet (pas si) fou de 2 000 bénévoles pour recenser 26 millions de poteaux en France

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Implantations « sans aucune logique », trottoirs « surchargés », paysages « défigurés »… L’installation de nouveaux poteaux, dans le cadre du déploiement de la fibre optique, ne se déroule pas sans accroc avec certains riverains, agriculteurs ou élus locaux. Nous avons pu le constater dans notre enquête réalisée avec nos collègues du journal Le Perche, dans le département de l’Orne. Les détracteurs ne manquent pas d’exprimer leur incompréhension face à des cas jugés aberrants.

Et si une partie de la solution résidait dans le recensement de tous ces poteaux, afin d’objectiver des poses à reprendre ? C’est en tout cas le point de vue de François Lacombe. Cet ingénieur télécoms de formation, passé par l’opérateur Orange, est aujourd’hui consultant en gouvernance des données pour le cabinet coopératif Datactivist. En parallèle de son activité professionnelle, il a développé un engagement « personnel et bénévole ». Celui d’animer une communauté de contributeurs d’une carte des poteaux électriques et télécoms. Entretien sur le sens d’une démarche citoyenne loin d’être farfelue.

Actu : Comment vous est venue l’idée de recenser les poteaux ?

François Lacombe : Je suis contributeur OpenStreetMap depuis 2012. À ce titre, j’ai développé une affection particulière pour l’inventaire des infrastructures visibles. Les poteaux rentrent parfaitement dans cette définition.

Dans le contexte particulier du déploiement de la fibre optique, où on installe de nouveaux réseaux de manière extrêmement rapide et importante sur le terrain, on a besoin de connaître l’existant. Mais ce n’est pas forcément quelque chose que les exploitants ont le temps de faire. Donc on avait besoin d’une piste alternative pour recenser cet existant.

C’est plus constructif de cartographier les poteaux que de s’y opposer purement et simplement.

François Lacombe,
contributeur OpenStreetMap en France.

Votre volonté de recenser les poteaux est donc liée au déploiement de la fibre optique ?

FL : Le déploiement de la fibre est un révélateur. Le problème sous-jacent est bien plus ancien. Au début des années 1990, la part belle a été faite au souterrain. On a décidé d’enfouir nos réseaux. On a tout axé sur le souterrain, si bien qu’on a oublié progressivement la connaissance des réseaux aériens, qui se faisait moins nécessaire. Quand est arrivé le déploiement de la fibre, on n’avait plus la connaissance nécessaire pour utiliser les réseaux existants.

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En quoi cela pose-t-il problème ?

FL : Une directive européenne de 2014 dit que les exploitants d’infrastructures d’accueil doivent mettre à disposition la connaissance de leurs infrastructures pour faciliter le travail des installateurs de fibre. Le problème, c’est que pour les réseaux électriques, on avait une connaissance très peu fine à mettre à disposition.

En particulier, on n’avait pas la connaissance des poteaux. Or les poteaux sont un organe assez sensible : il faut être sûr qu’ils puissent supporter un nouveau câble, même en pleine tempête. Il revient aux exploitants de réseaux télécoms d’échanger avec les gestionnaires de réseaux électriques pour récupérer ces informations. Mais on n’a pas pensé au fait que les citoyens pouvaient aussi contribuer. Ça se manifeste aujourd’hui dans OpenStreetMap.

Consultant en gouvernance des données, François Lacombe anime bénévolement une communauté de contributeurs qui cartographient les poteaux électriques et télécoms sur OpenStreetMap. (©Sylvie Cordenner/Couteau Suisse Production/Creative Commons)

En quoi cette carte des poteaux peut-elle être utile aux riverains dans le cadre du déploiement de la fibre optique ?

FL : Ces poteaux ont un impact sur notre cadre de vie. Dans la fronde dont vous vous êtes fait le relais dans vos articles, il y a des choses légitimes comme la dégradation de l’accessibilité des trottoirs. Par exemple, notre base contient des cas rocambolesques de poteaux au milieu de pistes cyclables ! En même temps, les exploitants font parfois comme ils peuvent, et tout le monde veut la fibre, donc c’est un compromis à trouver.

S’opposer purement et simplement aux poteaux, ce n’est pas forcément une solution pérenne. L’intérêt de cet inventaire est qu’il peut permettre aux citoyens de mieux rendre compte de l’occupation de leur cadre de vie. C’est beaucoup plus constructif, même si on y est opposé, d’inventorier ces poteaux pour pouvoir ensuite prioriser l’enfouissement des réseaux là où c’est vraiment nécessaire.

L’appli est plutôt ludique, les gens peuvent rendre service sans avoir l’impression de se compliquer la vie.

François Lacombe,
contributeur OpenStreetMap en France.

Depuis combien de temps faites-vous ce recensement ?

FL : De 2016 à 2020, nous avons construit avec Enedis le partenariat qui existe aujourd’hui, pour enfin industrialiser l’inventaire des poteaux. C’est une démarche très longue par rapport au déploiement de la fibre qui se fait tambour battant.

En 2025, cela fait plus de 15 ans que ce déploiement a commencé en France. Pourtant, ce n’est pas trop tard pour contribuer parce qu’on attaque la partie la plus difficile : les raccordements complexes qui, souvent, ont une partie en aérien, dans les territoires ruraux. Apporter la connaissance des appuis électriques et télécoms existants peut faciliter les études pour ces raccordements.

Le terme « poteau » recouvre un grand nombre de supports différents. De quoi parle-t-on exactement dans le cadre de votre recensement ?

FL : Si on s’intéresse aux supports du réseau de distribution électrique, ce sont des poteaux, des pylônes, des potelets sur les toits, des consoles accrochées aux murs des maisons. Ce sont aussi les supports du réseau téléphonique, les poteaux télécoms.

La solution offerte aux contributeurs permet de renseigner le plus de détails possibles pour les différencier. On distingue leur nature, leur apparence, leur matériau, mais aussi leur exploitant. Enedis couvre 95 % du territoire. Les 5 % restants le sont par 118 autres distributeurs. Sur une même commune, on peut donc avoir des ouvrages d’Enedis et d’autres exploitants.

C’est aussi le cas pour la fibre : Orange est amené à poser des poteaux pour son propre compte, mais il y a aussi des poteaux qui appartiennent aux pouvoirs publics, sur les réseaux d’initiative publique. Les interlocuteurs se multiplient, donc nous souhaitons identifier les exploitants le plus rigoureusement possible. Sinon c’est la porte ouverte à beaucoup de confusion.

Aperçu de la carte des poteaux.
Aperçu de la carte des poteaux. (©OpenStreetMap & ses contributeurs – Gespot.fr – François Lacombe)

Quelles sont vos sources ?

FL : D’abord le terrain : je passe en voiture, je vois des poteaux, j’indique leur position. Ensuite la vue aérienne, grâce à des ressources publiques. Cela peut être aussi une combinaison des deux : j’ai vu des poteaux et je vais les retrouver sur la vue aérienne. Tout cela peut se faire sur PC ou sur téléphone portable en téléchargeant l’application StreetComplete.

Dans le cadre de notre partenariat avec Enedis, l’entreprise met à disposition des informations sur les poteaux à intégrer dans notre base. Ceux-ci apparaissent en rouge. Chaque contributeur peut ainsi voir où on manque d’informations sur les poteaux existants. Quand l’utilisateur clique dessus, l’appli lui pose la question du matériau, etc. C’est plutôt ludique et cela permet aux gens de rendre service sans avoir l’impression de se compliquer la vie.

Côté télécoms, nous avons une tâche encore plus importante que sur l’électrique.

François Lacombe,
contributeur OpenStreetMap.

Qui sont les bénévoles qui participent au recensement des poteaux ?

FL : Je ne les connais pas tous. Le principe sur OpenStreetMap, c’est qu’on ne connaît pas les contributeurs. Il y en a 2 000, ce ne sont certainement pas que des ingénieurs ou des techniciens. Il y a surtout des riverains, des gens qui s’émeuvent de la multiplication des poteaux et qui veulent vérifier si c’est bien une multiplication ou s’il y a peut-être des choses à objectiver.

Pourquoi, sur votre carte, le recensement des poteaux télécoms est-il bien moins avancé que celui des poteaux électriques ?

FL : Nous avons recensé 1 million de poteaux électriques, il y en a en tout 12 millions*. Chez Orange, c’est 13 à 14 millions de poteaux, et nous en avons inventorié une grosse dizaine de milliers. À cela s’ajoutent les centaines de milliers d’appuis déployés pour la fibre sur les réseau d’initiative publique. Côté télécoms, nous avons donc une tâche encore plus importante.

Nous avons un partenariat avec Enedis qui a compris l’intérêt d’y contribuer avant d’autres exploitants. Donc nous avons commencé sur les réseaux électriques. En outre, le contexte réglementaire était favorable : Enedis a des facilités pour mettre à disposition l’information en open data parce que les réseaux électriques sont du patrimoine communal, donc public, et qu’Enedis a lui-même une mission de service public.

Dans les télécoms, Orange et les autres opérateurs ne sont soumis à rien de tout cela. Ce sont des poteaux privés, propriété de l’entreprise, qui n’a pas d’obligation de mettre à disposition ces informations. On n’a pas d’open data, si bien que cela demande un surcroît d’effort aux contributeurs. Forcément, il y a moins de motivation. Ce n’est pas notre volonté d’invisibiliser la partie télécoms. Simplement, nous n’avons pas les partenariats. Donc c’est un appel du pied que je lance aux opérateurs !

Tout à chacun peut contribuer au recensement des poteaux via l'application StreetComplete.
Tout à chacun peut contribuer au recensement des poteaux via l’application StreetComplete. (©François Lacombe)

Combien de temps va encore durer le recensement des poteaux ?

FL : Le chemin est encore long, ça va durer des années ! Mais quand nous nous sommes lancés en 2021, nous n’avons pas forcément regardé le temps que ça allait prendre ni le chemin qu’il y avait à parcourir. Nous nous sommes lancés parce que nous savions que ce serait utile.

Nous n’aurions peut-être pas eu besoin de faire cela si l’écosystème de la fibre optique avait réalisé une base commune pour agréger cette connaissance. Parce qu’elle n’existe pas, parce que les entreprises, l’État, les collectivités ne le font pas, le citoyen, lui, le fait.

*François Lacombe tire ces estimations d’un rapport de l’Arcep (l’autorité régulatrice des réseaux télécoms) remis en 2011 au Parlement. Toutefois, « personne n’est capable aujourd’hui de fiabiliser ces informations », prévient l’ingénieur.



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