« Je ne pensais pas en arriver là » confie Pascale Teintenier, gérante de La Palette du Libraire depuis 14 ans à Seclin (Nord). « Mais la situation est tellement critique que j’en suis obligée ». Le soir du dimanche 26 janvier 2025, elle a posté un message sur les réseaux sociaux pour évoquer la situation alarmante de la librairie. Toute la journée ce lundi, les visiteurs ont dit leur soutien. Une pétition circule dans le magasin et en ligne pour sauver la librairie, ainsi qu’une cagnotte pour aider. Si l’espoir est encore là, Pascale nous confie : « Le sort de la librairie sera scellé sous 15 jours. »
Un métier passion
Si vous poussez régulièrement les portes de la librairie, vous savez que vous y êtes bien accueillis. Vous savez que vous y trouvez de nombreux services. Il y a bien sûr toute la partie livresque, que Pascale présente et anime avec passion, pour tous les âges et goûts. Ses conseils sont d’ailleurs précieux dans le choix d’un ouvrage. Il y a aussi un grand rayon papeterie, jeux, presse, et des étagères pleines d’articles variés (sacs à main, trousses, bougies parfumées, porte-clés, et même quelques sucreries). Surtout, c’est un lieu de vie incontournable du quartier, dans lequel on échange, dans lequel on emmène pour la première fois ses enfants, dans lequel beaucoup ont leurs habitudes. Un vrai commerce de proximité, en somme.
« Où est-ce qu’on va aller, maintenant ? », a partagé une cliente, lors de notre passage ce lundi. « Je suis vraiment désolée pour vous. C’est triste… » Malheureusement, depuis plusieurs mois, la santé de la librairie se dégrade, pour en arriver à un point critique, fin janvier. Pascale présente le contexte : « C’est un métier sur lequel on ne fait pas beaucoup de marge. Et le moindre grain de sable dans le rouage peut être fatal ». Des maigres marges sur les articles, ajoutées à des frais bancaires et des charges patronales qui pèsent lourd, plus des taxes diverses. « Le Gouvernement ne semble pas comprendre qu’il est nécessaire de faire une différence entre les grands patrons et les petits commerçants. Les charges et taxes nous tuent ».
Pascale a pourtant de l’expérience, et surveille de près ses comptes. « On sait qu’on ne fait pas ce métier pour l’argent. C’est un métier passion, pas un métier pour faire du fric. Mais on voudrait quand même pouvoir survivre ».
Des travaux de la Ville font louper les gros rendez-vous de l’année
Depuis des semaines, elle jongle entre tout pour rester à flot. Mais ne s’en sort plus. Elle sait qu’il y a des rendez-vous de l’année à ne pas manquer. Or le contexte a voulu que les chiffres ne suivent pas quand il fallait. Ceci en lien avec des projets municipaux. Un des moments phares de l’année est la rentrée scolaire. Or, pile à ce moment, la mairie a engagé des travaux sur le parking situé en face de la librairie, en complément de ceux de la nouvelle salle des fêtes en cours depuis mai 2024. Une partie des places de stationnement est bloquée le temps du chantier, tout proche du commerce. En décembre, il y a eu le marché de Noël, pour lequel le boulevard Hentgès a été en partie bloqué… et donc l’accès au centre en voiture difficile.
Or, de nombreux clients viennent en voiture, précise Pascale. « Nous avons aussi une clientèle qui rayonne plus loin que Seclin ». Elle cite Phalempin, Wattignies, Carvin, Noyelles-lès-Seclin. « Les gens passent et ne peuvent pas stationner. Le livreur est même contraint de rester sur la route », a relevé Emilie, salariée. Et de confier : « J’adore mon travail. Je ne veux pas que la librairie ferme ! »
Dès juillet 2024, Pascale a partagé son inquiétude au maire de la ville, indique-t-elle. Elle a demandé en novembre de bénéficier de places de stationnement temporaires – en dépose minute – pour permettre à la clientèle de venir. Mais en janvier, ce n’est toujours pas fait. François-Xavier Cadart, maire de la ville, confirme. « J’ai signé un arrêté de police pour matérialiser deux places de stationnement et une de livraison, fin novembre. Aujourd’hui force est de constater que les choses ne sont toujours pas faites. Mais ce n’est pas du fait de la Ville. » En effet, les aménagements de la voirie font partie des compétences de la MEL, Métropole européenne de Lille. Le maire assure que des efforts ont été faits avec l’architecte pour le chantier de la salle des fêtes dans le but de limiter l’impact des travaux. À la base, c’étaient 28 places sanctuarisées pour le chantier, dont 20 sur la place du Général-de-Gaulle et 8 rue Jean-Jaurès pour les besoins de circulation des camions. « Nous avons tendu au maximum la surface nécessaire », assure l’édile, soit 14 et 5 places au final.

« Si demain on ferme le rideau, il n’y aura plus de librairie »
Pascale a la sensation que les commerces de proximité ne sont pas soutenus, à Seclin. « La salle des fêtes c’est un chantier de 11 millions d’euros ! Et à côté de ça on ne sait pas soutenir les petits commerces », peste la libraire, qui a du mal à comprendre cette « logique. Je ne suis pas la seule à en souffrir ! »
Le maire rappelle que le chantier de la salle des fêtes, qui va se transformer en salle de spectacles, est pensé « en faveur de la culture et des commerces ». Il rappelle que l’équipement permettra d’accueillir des événements ou des artistes en résidence notamment. « Ce chantier était nécessaire ! » La salle ne pouvait plus en l’état accueillir du public. « Alors oui il y a le temps des travaux. Mais j’ai décidé en tant que maire que ça ne resterait pas sous le tapis. »
Attaqué de toutes parts en réaction au post de la librairie datant de dimanche dernier, le maire regrette ce qu’il décrit comme « un procès injuste. Je comprends les difficultés financières rencontrées par la librairie, qui doivent être mises au regard des difficultés du secteur. » Concernant la librairie en particulier, il a souhaité apporter un éclairage : sur le mandat en cours, l’équivalent de 45 640 euros a été commandé au commerce (pour les prix scolaires et la bibliothèque notamment), contre 11 181 euros sur le mandat précédent. Pascale précise que, sur ces ventes, la taxe de l’État est énorme.
Le maire partage son incompréhension quant aux accusations qui le visent. « On s’en prend toujours aux élus locaux, mais les élus font ce qu’ils peuvent à leur échelle. »
Pascale ne savait plus quoi faire, dans cette situation, ne se sentant pas écoutée. Elle indique ne pas s’être versée de salaire le mois dernier. « Je ne peux pas tenir comme ça. Si demain je ferme, je n’ai rien, je n’ai pas Pôle emploi. Si demain je ferme le rideau, il n’y aura plus de librairie, j’en suis sûre », partage-t-elle. Ce serait une triste histoire, d’autant que tenir la librairie était un rêve d’enfance. « C’était la Maison de la presse à l’époque. Je venais y chercher mes albums Panini, mes Fantômette… »
Mardi 21 janvier, Pascale a remis une lettre au maire de la ville en main propre. Elle a demandé un geste financier, qu’il ne peut pas faire en tant que maire, nous indique-t-il. « La mairie ne peut pas donner de l’argent à un commerce comme ça. On parle d’une somme de 20 000 euros tout de même », appuie l’édile, qui assure avoir enclenché le processus pour pouvoir répondre. « C’est une compétence régionale. Dès que j’ai eu le courrier, j’ai lancé les démarches. Mais le dimanche de la même semaine, j’ai vu ce post sur les réseaux. »
De son côté, Pascale espère voir son affaire survivre à cette mauvaise passe. « Je sais qu’après le message que j’ai mis sur les réseaux, des clients sont allés à la mairie pour nous soutenir. » Un geste qui lui fait chaud au cœur, et fait encore croire à un joli dénouement. Mais Pascale garde les pieds sur terre et attend de voir ce qu’il se passera sous deux semaines. Le décompte, inévitable, est lancé.
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