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Jacques Hébert, un homme libre est mort

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« Quand les Allemands sont arrivés en France à partir du mois de mai 1940, j’avais 19 ans et je finissais ma première année de médecine à Caen. J’ai été réquisitionné par mon patron, un chirurgien qui opérait les soldats français. On n’avait pas assez de matériel pour soigner tout le monde, le service de radiologie était saturé, on était donc obligés d’utiliser nos doigts pour sonder les blessures et repérer les éclats.

J’étais dégoûté de voir cette pagaille monstrueuse, dégoûté de voir les officiers abandonner leurs hommes, et j’avais honte de la défaite de la France. J’avais aussi depuis longtemps un fort sentiment de haine vis-à-vis du régime nazi.

Quand les Allemands ont passé la Seine, je suis parti avec toute ma famille vers le sud. Du côté de Niort – les Allemands nous avaient déjà rattrapés – avec mon frère Bernard et mon cousin, nous sommes allés informer nos parents que nous voulions partir en Angleterre. Ils nous ont approuvés et encouragés, et mon père nous a même conduits jusqu’à Saint-Jean-de-Luz. On a embarqué sur un bateau polonais et on est arrivés à Plymouth le 25 ou le 26 juin. On a entendu dire qu’il y avait un général français qui faisait quelque chose. On ne savait même pas qu’il s’appelait de Gaulle« .

Du pays !

Et voilà comment tout jeune homme, Jacques Hébert (né à Falaise en 1920) ose relever la tête alors que la France plonge dans les abîmes de l’Histoire. A Londres, il rencontre « ce général français qui faisait quelque chose » et qui ne lui promet rien d’autre que « de voir du pays ! » Jacques et Bernard Hébert s’engagent : pour Jacques, ce sera les chars, comme simple 2e classe.

Pendant la guerre. ©Musée de l’Ordre de la Libération.

Et du pays, il va en voir ! Le Sénégal, le Gabon, la Syrie, l’Égypte, la Libye (où il participe à la bataille d’El Alamein), la Tunisie, l’Algérie, le Maroc… De 1940 à 1943, il est de tous les combats des Français Libres en Afrique.

Fin 1943, il intègre la fameuse 2e DB du général Leclerc. Débarquant avec son unité à Saint-Martin-de-Varreville début août, le lieutenant Hébert participe à la fin de la bataille de Normandie, puis à la libération de Paris.

En mai 1945, trois jours avant la signature de la paix, il est blessé pour la quatrième fois.

Le Cherbourg moderne

Démobilisé en 1946, Jacques Hébert reprend alors ses études de médecine et se spécialise en cardiologie.

En janvier 1953, il vient ouvrir son cabinet à Cherbourg (il sera aussi chef du centre de médecine du travail de Cherbourg). Six ans plus tard, le fonceur Jacques Hébert déboule dans la vie politique cherbourgeoise comme un chien dans un jeu de quilles, enlevant la mairie à la barbe du socialiste René Schmitt, faisant siéger au conseil municipal toute sa liste (gaulliste) au grand complet !

En 1962, il récidive, chipant au même René Schmitt son siège de député. Jacques Hébert va occuper les deux fauteuils de maire et de député, jusqu’en 1977 et 1973.

Aux manettes de Cherbourg, Hébert engage alors la ville dans une intense époque de modernisation. Il faut dire que le Cherbourg des années 60 et 70, c’est le Cherbourg des Trente Glorieuses, quand l’industrie tourne à plein régime (la Hague, l’arsenal, les CMN, la Cit-Alcatel…) et qu’il faut des milliers de logements pour accueillir ouvriers, techniciens et cadres. C’est sous les mandats de Jacques Hébert que les immeubles de la place Divette et de la ZUP des Provinces sont construits, de même que la piscine, le complexe et le port de plaisance de Chantereyne, la MJC ou encore le Foyer des Jeunes Travailleurs.

Un gaulliste (de gauche) qui s’oppose à de Gaulle

En 1967, à l’occasion du lancement du Redoutable, Jacques Hébert glisse dans l’oreille gaullienne qu’il verrait d’un bon œil l’entrée des Anglais dans le Marché Commun européen. Pas de réaction. Hébert insiste, provoquant alors une réponse furibarde de de Gaulle : « décidément Hébert, vous ne comprendrez jamais rien à la politique ».

Deux ans plus tard, alors que de Gaulle demande aux Français leur soutien en leur soumettant un référendum sur la création des régions et une réforme du Sénat, Jacques Hébert se prononce pour le non. Celui-ci l’emportera à 52 %, provoquant ainsi le départ de de Gaulle.

C’est aussi sous son impulsion que les six communes composant l’agglomération consentent enfin à s’unir en 1970, pour former la Communauté urbaine de Cherbourg (Jacques Hébert en sera le premier président). C’est enfin Jacques Hébert, européen convaincu qui engage Cherbourg dans les jumelages (avec Poole et Bremerhaven, à une époque où se jumeler avec une ville allemande n’a encore rien d’évident).

En retraite, quittant Cherbourg pour Caen, Jacques Hébert continuait de suivre avec acuité l’actualité locale, nationale et internationale avec acuité. Il était un des derniers Compagnons de la Libération.

Pour en savoir plus

– Jacques Hébert a écrit ses mémoires, parues sous le titre « Des hommes libres » (éditions des Cahiers du temps, 2015).

– Le documentaire de Thierry Durand, « Jacques Hébert, une vie rebelle ».



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