Ce qu’il faut savoirMis à jour le 28/11/2024
Statues Babolex, tableaux miroirs, NFT… En quelques années, Vincent Faudemer s’est bâti une réputation de créateur prolifique qui vend ses œuvres physiques et virtuelles dans le monde entier.
Pour les fabriquer, l’artiste a mis à contribution une myriade de prestataires. Mais plusieurs collaborations se sont mal terminées. Avec parfois des impayés se comptant en dizaines de milliers d’euros, ce que conteste Vincent Faudemer.
Selon un député à l’origine de la loi « influenceurs », l’homme aux Babolex serait avant tout « un marchand » qui incarne « certaines dérives » de l’économie numérique.
« Je n’ai jamais eu un client pareil en 30 ans de métier. Lui, c’est un cas exceptionnel ! » Christian* est le gérant d’un atelier qui a fabriqué « une centaine » de sculptures Babolex pour Vincent Faudemer. « Au début, ça se passait relativement bien, mais c’est vite parti en cacahuète ! », confie-t-il à Enquêtes d’actu. Quand nous décrochons notre téléphone pour joindre d’anciens prestataires de l’artiste originaire de Caen (Calvados), les langues se délient assez vite. Mais toujours avec quelques précautions. Pour la plupart, c’est la première fois qu’ils s’expriment à son sujet dans la presse. À l’instar des centaines de clients mécontents qui accusent Vincent Faudemer de les avoir trompés (lire le deuxième chapitre de notre enquête), plusieurs entreprises ayant collaboré avec lui, estiment avoir été flouées, lésées. Elles ont cru avoir affaire à un artiste d’envergure internationale. Elles sont désormais persuadées d’avoir traité avec un businessman sans scrupule.
Les confidences du peintre des Babolex
Nous sommes en 2018. Vincent Faudemer a commencé à se faire un nom dans le petit monde de l’art contemporain. Des journaux, émissions de radio et de télévision ont relayé sa success story gonflée aux mensonges et au culot (lire notre premier chapitre). Celle d’un Normand qui crée des statues chromées aux allures de Babar® – les Babolex – et qui prétend les vendre à des stars internationales.
Fort de ce buzz médiatique et de la notoriété qui en découle, Vincent Faudemer voit grossir sa clientèle. Mais ses Babolex n’existent alors que sous forme de visuels 3D, modélisés par son frère. Il lui faut trouver un prestataire pour réaliser les sculptures. Ce sera Christian, un spécialiste du chromage sur tous supports.
Le père des Babolex se tourne vers lui, à la suite de premiers essais guère concluants chez un carrossier automobile. « Peindre une œuvre d’art, ce n’est pas comme repeindre une aile de voiture… C’était du ni fait ni à faire, impossible à vendre en l’état, se remémore Christian. Vincent Faudemer est venu chez nous pour notre niveau de qualité haut de gamme. »
« Grâce aux pièces sorties d’ici, il a gagné en notoriété auprès des galeries d’art », poursuit notre interlocuteur. Les commandes se succèdent. Christian ne les reçoit pas directement de Vincent Faudemer, mais d’un galeriste installé aux États-Unis. Cet intermédiaire « était réglo avec nous, assure le peintre, on n’avait pas de souci de paiement des commandes ».
Jusqu’au jour où « une embrouille » met fin à la collaboration entre Vincent Faudemer et son partenaire américain. Une rupture confirmée par l’artiste à Enquêtes d’actu. Christian cesse alors de recevoir des commandes. Le prestataire se retourne vers son client. « Il était censé nous repasser des commandes, mais je voulais qu’elles soient désormais payées à l’avance. À partir de là, je n’ai plus eu de nouvelles de sa part… »
• Notre enquête en vidéo :
« Pur mensonge commercial »
Toutefois, l’artisan n’en a pas complètement fini avec les Babolex. Vincent Faudemer a certes trouvé un nouveau prestataire à l’étranger, mais la qualité de finition des sculptures se révèle, d’après Christian, « inférieure à ce que nous proposions ». Ironie de l’histoire, plusieurs galeristes désemparés d’avoir reçu des pièces « invendables », tentent alors de renouer avec l’ex-fabricant des Babolex : « Ils revenaient vers moi pour faire réparer leurs pièces. »
Aujourd’hui encore, Christian garde une quinzaine de Babolex qui lui sont restés sur les bras : « Ils sont coulés en résine, prêts à être finis au chrome ; il doit y en avoir pour environ 10 000 euros. » Vincent Faudemer ne les a jamais récupérés.
C’est dommage qu’il n’ait pas su être réglo. Son idée des Babolex était bonne.
L’artisan tient aussi à corriger certaines libertés prises par son ancien client, quant à la réalité de son implication dans le processus de fabrication des Babolex. Exemple en 2018, dans un article de Normandie actu : « Je fais faire le moule dans une entreprise, je le polis ensuite pendant de longues heures et je le peins en noir brillant avant d’appliquer le chrome », explique Vincent Faudemer avec force détails.
« C’est un pur mensonge commercial, je ne sais même pas s’il sait tenir un pistolet à peinture », raille Christian qui en réalité s’occupait de tout, du moulage des pièces jusqu’au chromage.
« Ça ne suivait pas, niveau argent »
Guillaume* livre un témoignage similaire sur les aptitudes artistiques de Vincent Faudemer. « Il n’a absolument aucun level [« niveau » en français, NDLR] en dessin », cingle cet illustrateur caennais qui a planché sur plusieurs croquis de Babolex en 2019. Certaines de ses productions ont fini sur des tableaux miroirs (voir le post Instagram ci-dessous), vendus par Vincent Faudemer à des particuliers.
« Un jour, il a posté une annonce, il cherchait un dessinateur pour un nouveau projet », se rappelle le jeune homme. Alors, parce qu’il suivait Vincent Faudemer sur Instagram après avoir eu vent de « son histoire avec les Kardashian » (lire notre premier chapitre), et parce qu’il « n’avait pas de boulot », notre témoin se met à son service. Il déchantera assez vite : « Le personnage n’est pas sérieux, ça s’est assez mal passé. »
Au quotidien, Guillaume dessine des Babolex, les envoie à son commanditaire qui valide ou demande des petites corrections. « Mais il n’avait aucune notion du temps que ça prenait, ni aucun goût », déplore l’illustrateur. Surtout, « ça ne suivait pas, niveau argent ».
Guillaume fait pourtant en sorte que tout se passe dans les règles. Ainsi, il crée sa propre société « pour éditer des factures et être payé, mais Vincent ne me réglait qu’en liquide… » Et lorsque Guillaume s’émeut de quoi que ce soit, son client le menace de lui mettre « ses avocats au cul ».
Tableaux miroirs (aux alouettes)
Le dessinateur touche quand même un peu d’argent pour les tableaux miroirs dont il croque les motifs. « Entre 250 et 300 euros » par dessin. Pour l’ensemble de son travail, il reçoit également « 1 000 euros de royalties » en liquide.
De son côté, dans des e-mails que nous avons pu consulter, Vincent Faudemer indique avoir vendu 61 tableaux miroirs, sur la base de trois dessins différents livrés par Guillaume. Ces ventes lui ont rapporté plus de 15 000 euros au total.
Guillaume nous relate une autre anecdote révélatrice : « Un jour, Vincent Faudemer débarque chez moi avec un Babolex, et il me demande de dessiner dessus, pour un test. » Lui, répond qu’il n’a pas les feutres adaptés. Alors Vincent Faudemer lui en apporte. Gratuitement, l’illustrateur s’exécute.
« Plus de nouvelles ensuite… Jusqu’à ce que, quelques mois plus tard, je tombe sur un post Instagram de Vincent, avec le Babolex sur lequel j’ai dessiné. J’ai halluciné. Et évidemment, je n’ai jamais été payé. » Guillaume se console avec humour : « Bon, j’ai pu garder les feutres, au moins. »
Des accusations d’impayés
Un autre prestataire garde un souvenir amer de sa collaboration avec Vincent Faudemer. Cet entrepreneur souhaite rester anonyme. Nous l’appellerons Aurélien*. Lorsqu’il commence à travailler avec l’artiste normand, celui-ci a déjà commercialisé plusieurs séries à succès de cartes à collectionner et de NFT (lire notre deuxième chapitre). D’ailleurs, sur son compte Instagram, Vincent Faudemer se présente comme « l’artiste français le plus vendu dans le monde en 2021 ».
Le « petit prince de l’art contemporain », selon le magazine Forbes, fait également la Une de Technikart qui le présente comme « le Warhol du NFT ». Ces titres ronflants convainquent Aurélien et ses collègues : « Pour nous, c’était un vrai artiste ; on pensait que Babolex était une grande marque, qu’elle pourrait amener un peu de lumière sur notre technologie. »
Par souci de discrétion, notre source ne souhaite pas que soient détaillées les missions réalisées pour le compte de Vincent Faudemer. Ce prestataire évoque un cumul de « difficultés » avec son client, qui l’ont conduit à renoncer au bout de quelques mois seulement. D’après nos informations, Vincent Faudemer lui doit encore plusieurs dizaines de milliers d’euros d’impayés. Même si ce dernier dément formellement : « Il n’y a personne à qui je dois une telle somme. »
Je sais aujourd’hui que plein de gens l’accusent d’arnaques. Si j’accepte de parler, c’est pour qu’il y en ait moins à se faire avoir.
Ces témoignages contrastent fortement avec le discours tenu par Vincent Faudemer dans un podcast pour Entrepreneurs.com, enregistré en 2022 : « Dans ce milieu, tout le monde se connaît. Si vous négligez, ne respectez pas ou ne payez pas un partenaire, vous serez confrontés à des gens qui finiront par vous mettre des bâtons dans les roues. C’est toujours très important de soigner ses relations. »
Parmi les professionnels ayant fait affaire avec l’homme aux Babolex et que nous avons pu joindre, un seul nous dépeint une collaboration globalement sans accroc. « Je pense que c’est parce qu’on était une petite boîte et qu’on demandait, de fait, des paiements à l’avance », explique cette source qui préfère, elle aussi, garder l’anonymat. Reste que « des promesses de cadeaux qu’il nous avait faites n’ont pas été tenues ». Et que leur collaboration a rapidement pris fin.
Marchand de rêves
Vincent Faudemer est loin d’être un inconnu pour Arthur Delaporte. Le député socialiste de la deuxième circonscription du Calvados garde un œil sur son « compatriote » normand, depuis ses travaux préparatoires en amont de la loi « influenceurs ». Le parlementaire est à l’origine de ce texte promulgué en juin 2023, qui vise à mieux encadrer l’influence commerciale et à lutter contre ses dérives sur les réseaux sociaux.
À la question de savoir si Vincent Faudemer est un artiste, le député livre une réponse sans détour : « Quand on vend des NFT valorisés en cryptomonnaies, on n’est plus un artiste, on est un marchand. Parce qu’on ne vend pas de l’art pour l’art, on vend de l’art comme un placement financier. Dans sa rhétorique, Vincent Faudemer ne dit pas, ‘je vous vends un bel objet’ ; il dit, ‘je vous vends un objet qui se vend cher et se vendra de plus en plus cher’. »
Ce discours, on le retrouve par exemple dans la publication Instagram ci-dessous. En novembre 2021, Vincent Faudemer promet à ses clients qu’ils pourront revendre leur NFT dix fois le prix qu’ils l’ont acheté, à condition d’attendre « quelques mois ».

Arthur Delaporte lui reproche de « faire des promesses de gains sur des produits financiers extrêmement risqués, sans alerter sur le risque de perte en capital ». De telles mentions n’apparaissent dans aucune des communications que nous avons pu consulter sur ses réseaux sociaux.
Quand on vend de l’argent ‘gratuit’, c’est une escroquerie. Vincent Faudemer est l’exemple total de ce qu’il ne faut pas faire sur les réseaux sociaux.
« Dans toute sa communication, Vincent n’a jamais encouragé la spéculation », réplique l’attaché de presse de Vincent Faudemer. Il assure que lesdites mentions légales figuraient bien sur son site Internet. Celui-ci ayant été désactivé et remplacé par un autre, nous ne sommes pas en mesure de le vérifier.
Selon Arthur Delaporte, Vincent Faudemer incarne « certaines dérives du numérique, des cryptomonnaies, qui ont probablement été sous-estimées » par les pouvoirs publics. La loi « influenceurs » est venue renforcer les moyens d’investigation en la matière, même si « c’est encore insuffisant aujourd’hui », admet le parlementaire.
Un destin à la Poupette Kenza ?
Depuis août 2021, Vincent Faudemer s’est installé aux Émirats arabes unis. Plus précisément à Dubaï. Comme l’ont fait certains influenceurs, persuadés de pouvoir ainsi échapper à la loi française ? Le Caennais assure qu’il n’a rien à voir avec ce milieu. L’amalgame serait le fait du Collectif d’aide aux victimes d’influenceurs (AVI), qui a soutenu cinq dépôts de plaintes contre lui, pour escroquerie. « Leur combat, à la base, ça ne me concerne pas », peste l’homme aux Babolex.
Quoi qu’il en soit, « on ne peut pas échapper indéfiniment aux mains de la justice », tranche le député Arthur Delaporte. « On le voit pour d’autres influenceurs comme Poupette Kenza : il peut y avoir un sentiment d’impunité qui ne dure qu’un temps. Même si elle est lente, la justice finit toujours par se retourner contre ceux qui font n’importe quoi. »
Du côté des acheteurs qui lui reprochent une litanie de promesses non tenues (lire notre deuxième chapitre), l’impatience est palpable, comme en témoigne Xavier : « On est plus de 250 clients fâchés [plus de 300 selon le dernier décompte du collectif AVI, NDLR] à vouloir récupérer notre argent sur cette arnaque. »
Reste à savoir comment ces présumées victimes pourraient être indemnisées, si procès il devait y avoir. À ce propos, le député Arthur Delaporte se montre circonspect : « Vincent Faudemer a probablement utilisé cet argent pour financer son train de vie et donner l’illusion que ses projets continuaient d’avancer. Il ne serait donc pas forcément en mesure de rembourser l’ensemble des personnes qui ont placé leurs économies dans ses produits. »
Lire les précédents chapitres :
- Chapitre 1 : Comment Vincent Faudemer, avec ses Babolex, a berné les journalistes pour assurer son ascension
- Chapitre 2 : Vincent Faudemer poursuivi pour escroquerie : « petit prince » ou « Pinocchio » de l’art contemporain ?
*Prénoms modifiés.
Enquête réalisée par Valentin Lebossé & Jean-Baptiste Morel.
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