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Enquête. « Un truc de charlatan » ? Qui fabrique l’horoscope, « page la plus lue » des journaux ?

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Ce qu’il faut savoirMis à jour il y a 45min

Selon un sondage 37 % des Français consultent leur horoscope au moins une fois par mois.

La plupart des journaux se fournissent en horoscopes auprès de prestataires, dont les prévisions se contredisent parfois d’un titre à l’autre. Les astrologues dénoncent ces pratiques.

Dans les rédactions, on n’accorde pas grand crédit à ces prévisions. Pourtant on continue de les diffuser pour contenter le lectorat.

« Ça m’arrive par curiosité de le consulter. Ça ne correspond pas toujours, je n’y crois pas complètement mais cela me donne tout de même un aperçu de ma journée. » Comme cette retraitée rencontrée dans le centre-ville de Mantes-la-Jolie (Yvelines), 37 % des Français liraient au moins une fois par mois leur horoscope. Mais que valent vraiment ces prédictions ? Qui les écrit ? Et pourquoi les journaux y sont tant attachés ? Comme Enquêtes d’actu a pu le constater, se fier aveuglément à la prophétie des astres serait clairement synonyme de désastre. « Votre disposition au bonheur sera manifeste. Vous serez sur la même longueur d’onde que l’être aimé. » Point de départ de notre enquête, ces deux phrases un peu mièvres extraites des prévisions pour les Vierges de l’horoscope du Parisien du lundi 27 janvier 2025. En les cherchant sur Google, surprise, on les retrouve à l’identique au mot près, diffusées près de vingt fois depuis 2019, dans une dizaine de médias différents, pour plusieurs signes du zodiaque.

Une source au Parisien : « L’horoscope, c’est un truc de charlatan »


De quoi aiguiser notre curiosité. Trouver autant d’occurrences de ce texte, bien qu’il soit d’une grande banalité, peut difficilement être le fruit du hasard. Alors, comme l’avait fait en 2013 notre consoeur de 20 Minutes, nous avons cherché à contacter Alexandra Marty, auteure de l’horoscope du quotidien francilien. Au siège, passé le filtre du standard où son nom ne dit rien à personne, un interlocuteur, qui ne connaît pas plus la Madame Soleil maison, nous révèle que l’horoscope est fourni clé en main par un prestataire, l’entreprise « JMC Téléprogrammes ».

Alexandra Marty, l’auteure de l’horoscope du journal Le Parisien, n’existe probablement pas. (©Renaud Vilafranca/Enquêtes d’actu)

« Alexandra Marty, je pense qu’elle n’existe pas et que c’est un pseudonyme, poursuit cette source désireuse de garder l’anonymat. C’est possible que ce soit repris un peu partout. De toute manière, c’est du vent. L’horoscope, c’est un truc de charlatan. » Alors pourquoi un journal réputé sérieux diffuse-t-il au premier degré quelque chose auquel il n’accorde aucun crédit ? « Beaucoup de lecteurs y croient sans doute et puis, ils aiment bien. Mais c’est sûr qu’il n’y a rien de vrai dedans. On le relit juste pour que cela reste gentil. Ça ne va pas plus loin que ça. »

Des entreprises spécialisées arrosent les rédactions de leurs prévisions astrologiques

JMC Téléprogrammes, entreprise créée il y a 27 ans et basée à Aubagne (Bouches-du-Rhône), est « spécialisée dans la production de programmes de télévision », selon l’annuaire des sociétés Kompass. D’après cette même source, elle produirait divers contenus pour « 70 chaînes », ainsi que des pages « programmes télé, cinéma, hippisme, météo, bourse, jeux et horoscope » destinés aux quotidiens et aux magazines. Elle n’a pas répondu à nos sollicitations.

Pas difficile toutefois de deviner la liste de ses clients. Google est notre ami, là encore. Au fil des jours, nous recopions dans le moteur de recherche les prévisions astrologiques du Parisien. Si exceptionnellement certains textes se révèlent inédits, la plupart d’entre eux nous redirigent vers des pages entières de résultats où des phrases se répètent inlassablement dans la presse francophone depuis plusieurs années. Cela va du Midi Libre à La Nouvelle République des Pyrénées, en passant par Centre Presse Aveyron ou encore Sud Info, un média belge.

« Une bulle de loisirs dans un océan d’informations », selon 20 Minutes

Par exemple, on trouvait déjà trace de l’horoscope des Sagittaires de ce 30 janvier 2024 – « Vous baignez dans un climat de douceur et de tendresse. Ayez confiance en votre partenaire » – dans les colonnes de L’Essentiel, quotidien luxembourgeois, le 2 novembre 2016. Ce conseil d’une banalité sans nom était alors destiné aux Scorpions.

Plus étonnant encore, on en trouve même une version plus étayée (« Vous baignez dans un climat de douceur et de tendresse. Ayez confiance en votre partenaire et ne soyez plus en proie au doute alors que de toute évidence, vous êtes dans l’erreur ») dans 20 Minutes, le 25 janvier 2024 pour les Capricornes et le 18 janvier 2025 pour les Balances.

L’horoscope est signé d’un certain Arthur RainBot, dont la dimension fictive est clairement assumée par la rédaction de ce journal détenu en partie par le même groupe qu’Actu.fr et donc qu’Enquêtes d’actu (le groupe SIPA Ouest-France), comme cela transparaît de cette description décalée du personnage.

D’ailleurs à 20 Minutes, l’exercice de l’horoscope est pris avec beaucoup de recul, en témoignait déjà cet article de 2021 sur les coulisses de la rubrique. « Rien que le nom Arthur RainBot laisse peu de place à l’interprétation, ce n’est pas à prendre au pied de la lettre. C’est une bulle de loisirs dans un océan d’informations, une poussée amicale dans le dos, décrypte Romain Gouloumes, le responsable des contenus. On fait appel parfois aux bonnes plumes de la rédaction pour retoucher le texte et y ajouter des jeux de mots bien sentis. »

horoscope infographie
Cliquez ici pour agrandir l’infographie.

Des prévisions totalement contradictoires d’un horoscope à l’autre

Humour ou pas, Le Parisien et 20 Minutes font appel au même prestataire, censé fournir le fruit du travail d’un astrologue. Alors comparons les prévisions à une même date. Au 30 janvier de cette année, pour les Lions, le premier prévoyait une « belle amitié amoureuse », source d’une « certaine plénitude sentimentale », quand le second n’envisageait pas de rencontre dans l’immédiat.

Pour les Vierges, Alexandra Marty ne les sentait « guère » d’humeur sentimentale alors qu’Arthur RainBot voyait en eux des envies « d’horizons (amoureux) nouveaux ». Des contradictions comme celles-ci, on en trouve un wagon dans ces deux contenus provenant pourtant de la même source. Balance, niveau forme : l’un se contentait d’un très sobre « tout va bien », le second alertait sur une possible « recrudescence des troubles allergiques ». Pour les Scorpions, on avait d’un côté un « ciel amoureux […] sans nuage », en face des difficultés à « comprendre [son] partenaire ».

Des points de concordance, nous en avons trouvé très peu, pour ainsi dire pas du tout. Serge Bret-Morel, astrologue durant une quinzaine d’années, devenu depuis auteur et conférencier astrolosceptique, explique cela par le fait que ces prédictions sont tout simplement brodées et ne s’appuient sur aucune réalité astrologique, une discipline en laquelle il ne croit de toute manière plus depuis près de 15 ans. Il s’attache désormais à détricoter ce qu’il qualifie de « supercherie ».

D’ailleurs, aucune étude scientifique n’a réussi jusqu’ici à établir une quelconque corrélation entre la personnalité ou l’avenir de quelqu’un et sa date de naissance.

« Ces prestataires travaillent souvent par tirage au sort. Ils prennent un an d’horoscopes déjà parus, mélangent tout ce qui a été écrit et piochent ensuite pour constituer des prédictions signe par signe. »

Serge Bret-Morel
Ancien astrologue, reconverti dans le débunkage de la discipline

Cet astrologue repenti, suivi par quelques milliers d’abonnés sur sa chaîne YouTube, dénonce des pratiques plus problématiques encore. « Dans certaines rédactions, pour éviter de payer, on demande à un stagiaire ou à la secrétaire de bricoler l’horoscope. » Plusieurs sources évoquent ces méthodes sans que nous ayons pu les confirmer avec des personnes en ayant été témoins.

Le marché des prédictions compte un autre poids lourd, Asia Flash, incarnée par Ngoc Rao Nguyen, très vieux monsieur d’origine vietnamienne, dont la biographie est aussi fournie que celle d’un président de la République ou d’une rock star. Cet astrologue, auteur de plusieurs ouvrages, serait aussi « membre émérite » de l’Association pour la recherche en sciences divinatoires et médicales asiatiques, entité canadienne dont on ne trouve aucune trace sur Internet.

Des prestations facturées entre 1 000 et 2 400 euros à l’année aux journaux

L’entreprise n’a pas donné suite à notre demande d’interview. Sur son site, on apprend qu’elle fournit des horoscopes à la presse pour des tarifs allant de 1 000 à 2 400 euros, selon les prestations choisies. Elle produit également un contenu gratuit, repris par plusieurs médias en ligne via le flux RSS, notamment le site Internet de Marie Claire. Problème, là aussi ces textes assez longs et très structurés apparaissent dans plusieurs publications à des dates différentes (exemple ici et ici).

Nous avons identifié deux autres fournisseurs de contenus : l’entreprise Télémaque, basée à Nice (Alpes-Maritimes), chez qui l’accueil au standard a été très froid et qui n’a pas donné suite à notre demande d’interview, et Adaj Média, dont on trouve les publications dans les journaux édités par le Groupe Actu et dans plusieurs autres titres de presse quotidienne régionale (Le Dauphiné Libéré et La République du Centre notamment).

« C’est la page la plus consultée d’un journal »

L’auteur des prévisions vendues par cette société, qui compte 150 clients pour douze salariés, reconnaît sans détour auprès d’Enquêtes d’actu ne pas être astrologue. « Je me suis initié à la pratique tout seul, en lisant quelques livres. J’essaye d’écrire de la manière la plus respectueuse et la moins précise possible, afin de ne pas induire le lecteur en erreur dans ses choix. Pour le contenu, je m’inspire des prévisions de spécialistes reconnus », détaille celui qui est aussi cogérant d’Apaj Média.

Lui-même « ne croit pas en l’astrologie », comme il a l’honnêteté de le reconnaître, estimant que l’horoscope relève simplement d’une « tradition » née dans les années 1930 et toujours bien ancrée dans la presse. « C’est la page la plus lue d’un journal et le supplément du mois de janvier fait partie des meilleures ventes de l’année. Jamais un titre ne m’a demandé d’arrêter de lui en fournir. »

Chez lui, ce best-seller, regroupant jeux et horoscope, est facturé entre 20 et 40 euros. Et pour faire face à d’éventuelles pannes d’inspiration, l’intéressé dispose d’un « stock de phrases » déjà parues et pouvant être réutilisées si elles collent au contexte astrologique du moment.

La Fédération des astrologues dénonce la présence des horoscopes dans la presse

La Fédération des astrologues francophones (Fdaf) se montre farouchement opposée à cette rubrique phare des journaux, vectrice, selon elle, d’une « mauvaise image » de la discipline. « La plupart du temps, ils sont écrits par des intelligences artificielles car cela ne coûte quasiment rien, affirme Marc Brun, son président. À une époque, l’horoscope dans certaines radios était imaginé par la secrétaire ou l’assistant. » C’est dire le sérieux de la chose.

Peu de médias d’ailleurs travaillent encore avec leur astrologue maison. Madame Figaro figure parmi les seuls. Nadine de Liedekerke, pigiste pour le magazine de mode féminin depuis une trentaine d’années, affirme que l’écriture de sa rubrique hebdomadaire nécessite un jour et demi de travail.

document de travail astrologue
Nadine de Liedekerke, astrologue de Madame Figaro, travaille encore à l’ancienne, en faisant ses calculs sur une feuille. (©Document fourni à Enquêtes d’actu)

« Chaque semaine, je dessine un graphique pour calculer les passages planétaires, dévoile l’intéressée. J’interprète ensuite leurs positions en fonction de chaque signe. Le texte est très court, donc on ne peut écrire que des banalités et des choses positives, car les gens veulent lire ça. »

« Avec le perfectionnement de l’intelligence artificielle, les journaux ne feront sans doute bientôt plus appel à l’humain. Je fais d’ailleurs déjà figure de dinosaure. »

Nadine de Liedekerke
Astrologue de Madame Figaro

Cette femme de 80 ans ne peut s’empêcher de réaliser notre thème astral à la fin de l’interview pour mieux nous cerner, avant de justifier certaines redondances observées dans différents médias par « des passages planétaires se répétant d’une année sur l’autre ».

Pour Serge Bret-Morel, les ficelles de ce métier, accessible à quiconque sans la moindre formation, reposent sur l’art de savoir ne pas trop en dire : « C’est l’effet barnum. Cela consiste à écrire des phrases vagues dans lesquelles tout le monde peut se retrouver. Ainsi, tout le monde peut avoir l’impression que ça marche. »

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Emma de Neuville, qui a commencé à s’intéresser à l’astrologie il y a 25 ans, nous a reçu ce 31 janvier 2025 dans son cabinet des Yvelines. (©Renaud Vilafranca/Enquêtes d’actu)

« L’horoscope c’est la photographie de la position des planètes et des maisons (divisions de la sphère céleste) au moment de la naissance d’un individu mise en rapport avec leur position du moment », assure au contraire l’astrologue Emma de Neuville, installée dans les Yvelines.

Cette femme, formée à l’Agapé, école spécialisée dans le domaine, consulte à distance et n’a jamais écrit dans les journaux. Mais elle défend l’exercice, « une photographie de la situation astrale à un instant T », connaissant confrères et consœurs y contribuant « avec sérieux ».



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