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Enquête. « Grande démission » dans la gendarmerie ? Polémique sur la hausse des départs

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Ce qu’il faut savoirMis à jour le 03/10/2024

La gendarmerie aurait enregistré plus de 15 000 départs en 2022, un « record » selon la Cour des comptes. Le résultat d’une vague de démissions sans précédent ? C’est l’interrogation à laquelle répond la seconde partie de notre enquête.

Si elle conteste ce chiffre, la direction générale de la gendarmerie nationale (DGGN) admet une hausse des départs, mais « pas d’hémorragie ».

Cette tendance s’avère plus marquée chez les sous-officiers de moins de 40 ans, soit « le gros des effectifs de la gendarmerie ». Un « point d’attention » pour la DGGN.

Ils sont passés d’un peu moins de 22 000 à plus de 23 000 en quelques jours. Le groupe Facebook privé « GIE : Côté démission » a obtenu plusieurs centaines d’adhérents depuis le 24 septembre 2024 et la publication du premier chapitre de notre enquête. « C’est exponentiel », souffle « Ladie Fox » (pseudonyme), l’administratrice de ce groupe sur lequel les gendarmes peuvent raconter leur mal-être au travail et échanger des conseils pour se reconvertir. Entre « épuisement » et « désenchantement », ce malaise se traduit-il par une vague de départs sans précédent dans la gendarmerie ? C’est l’objet du second chapitre de notre enquête.

Départs « record » dans la gendarmerie ?

Publiée en avril 2023, une note d’analyse budgétaire de la Cour des comptes a nourri le sentiment d’une « grande démission » chez les gendarmes. Selon la Cour, un nombre « record » de plus de 15 000 militaires auraient quitté l’institution en 2022 — 25 % de plus en quatre ans —, « témoignant d’un phénomène de fond installé depuis la fin de la crise sanitaire ». Mais ces chiffres, qui ont reçu un large écho médiatique, doivent être nuancés.

Une première nuance résulte de la méthode de comptage. Pour le général Samuel Machac, sous-directeur de la politique des ressources humaines (RH) de la gendarmerie nationale, les données de la Cour des comptes reposent en partie sur une « mauvaise analyse » des flux de départs.

« La Cour a compté toutes les promotions internes comme des sorties, par exemple nos jeunes qui sortent du corps des gendarmes adjoints volontaires (GAV) pour rejoindre celui des sous-officiers », explique-t-il à Enquêtes d’actu.

Une « mauvaise analyse » que les magistrats imputent, eux, à la manière dont la gendarmerie présente ses schémas d’emploi : les personnels qui réussissent un concours interne pour changer de statut, sont dénombrés à la fois comme des sorties à la fin de leur contrat dans leur corps d’origine, et comme des entrées à leur prise de poste sous leur nouveau statut.


Résultat : les volumes d’entrées et de sorties s’en trouvent gonflés « artificiellement », indique la Cour des comptes dans sa dernière analyse du budget « sécurités », publiée en avril 2024. Abstraction faite des promotions internes, le nombre de départs « réels » tombe de 15 078 à 11 383 en 2022.

Dans ce total, il faut encore distinguer les départs « définitifs » des départs « temporaires ». Parmi les seconds, « les nombreuses affectations de gendarmes au sein des gendarmeries spécialisées relevant du ministère des Armées : dans la gendarmerie maritime, de l’air ou de la sécurité des armements nucléaires. Ce ne sont pas des départs, mais des flux de mobilité parfaitement maîtrisés », illustre le général Machac.

« Pas d’hémorragie »

Au final, si l’on s’intéresse seulement aux gendarmes ayant quitté définitivement l’institution en 2022, on en compte 8 854. Sur ce total, combien de « démissions » ? La Cour des comptes ne le dit pas.

Tout juste précise-t-elle que la hausse des sorties constatée ces dernières années, « ne s’explique pas par les départs en retraite, globalement stables sur la période » — entre 3 000 et 3 500 par an. Par contre, entre 2019 et 2023, la gendarmerie a enregistré une nette augmentation des départs définitifs hors retraite (voir infographie ci-dessous).

Comment expliquer cette tendance ? Le général Machac y voit d’abord un « effet démographique », lié aux recrutements massifs de ces dernières années pour répondre aux objectifs gouvernementaux.

Plus nombreux dans l’absolu, les jeunes gendarmes adjoints volontaires ou en formation, le sont aussi à quitter l’institution, malgré un taux de départ « stable » dans ces catégories. « C’est purement mathématique : si vous avez deux fois plus de personnels, à taux d’attrition équivalent, vous avez deux fois plus de départs. Ce serait plus inquiétant si le taux d’attrition augmentait, lui aussi. »

En outre, l’amélioration du contexte économique et du marché du travail favorisent les candidats au départ. « Le chômage a baissé donc c’est plus facile d’aller travailler ailleurs. Il y a aussi des appels du pied de la fonction publique territoriale, avec la multiplication des polices municipales où c’est plus facile de concilier vies privée et professionnelle. »

Et notre interlocuteur d’assurer que la gendarmerie tient compte de toutes ces évolutions dans son modèle d’anticipation des départs, qui lui permet d’ajuster sa politique de recrutement en conséquence. « On intègre très bien le fait que des gendarmes veuillent partir avant la limite d’âge [de 58 à 60 ans selon les grades, NDLR], entre 40 et 49 ans. Avant 40 ans, on considère que c’est un départ subi. »

Pour nous, il n’y a pas d’hémorragie. Il y a une hausse des départs, mais elle est conforme à nos prévisions.

Général Samuel Machac,
sous-directeur de la politique des ressources humaines de la gendarmerie nationale.

David Ramos, président de l’Association professionnelle nationale des militaires de la Gendarmerie du XXIe siècle (APNM GendXXI), ne parle pas non plus d’hémorragie. Même si « par rapport à la moyenne des départs définitifs de ces dix dernières années — entre 6,4 et 8,4 % des personnels — on est clairement dans le haut de la fourchette », souligne-t-il.

Les moins de 40 ans retiennent « l’attention »

Le général Machac reconnaît un « point d’attention, ce sont les départs chez les sous-officiers avant les 17 ans de services nécessaires pour bénéficier de la pension de retraite à jouissance immédiate ».

Les sous-officiers concernés ont pour la plupart moins de 40 ans. Ils représentent aujourd’hui « le gros des effectifs de la gendarmerie », avec plus de 45 000 militaires sur environ 100 000 gendarmes d’active. Leur taux de départ est passé de 1,6 à 3,1 % entre 2019 et 2023, soit 800 départs supplémentaires par an, rapporte David Ramos, président de l’APNM GendXXI qui défend « les intérêts matériels et moraux des gendarmes ».

Pyramide des âges sous-officiers de gendarmerie.

« Ce qui ressort chez ces gendarmes qui partent avant les 17 ans, c’est la difficulté de concilier vies professionnelle et familiale. Aussi, ils acceptent moins les contraintes du métier : la mobilité, les astreintes, les patrouilles de nuit, la violence, etc. », avance le général Machac. Son propos s’appuie sur des études internes réalisées par les sociologues-démographes de la gendarmerie, au moyen de questionnaires soumis aux partants.

Un recrutement « moins qualitatif » ?

« Pas inquiet » à l’instant T, David Ramos se montre toutefois « vigilant » pour l’avenir. « Si cette tendance se maintient, ce seront d’autant plus de recrutements à pourvoir. » Or, selon lui, « il y a déjà une tension sur la qualité de recrutement ».

« Qui dit recrutement moins qualitatif, dit gendarmes qui ne pourront pas rejoindre l’unité voulue ou qui ne répondront pas aux standards pour continuer leur carrière, développe le président de l’APNM GendXXI. Donc, forcément, un taux de départ encore plus important et des profils expérimentés qui vont mettre plus de temps à arriver. »

La Cour des comptes va dans le même sens. Cette hausse des départs contraint la gendarmerie « à dégrader la qualité des recrutements et des formations pour se conformer à l’objectif politique d’un ‘recrutement massif […] de gendarmes’ », écrit-elle dans sa note d’avril 2023.

Ainsi, l’an dernier, un candidat sur cinq a été admis au concours des sous-officiers (14 000 candidats pour 2 800 places). Contre un sur quinze à la fin des années 2000, quand la gendarmerie recrutait très peu pour respecter la politique de non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite. « Notre taux de sélection a baissé tout en restant, de notre point de vue, tout à fait raisonnable », soutient le général Machac.

Des mesures pour inciter à rester

Derrière ce discours rassurant sur les départs, plusieurs mesures posent question en interne. À l’instar des instructions contenues dans le courrier ci-dessous, partagé sur le groupe Facebook GIE : Côté démission.

Courrier du général commandant la région de gendarmerie Auvergne-Rhône-Alpes, sur la
Courrier du général commandant la région de gendarmerie Auvergne-Rhône-Alpes, sur la « modulation des départs ». (©Document Enquêtes d’actu)

Dans cette lettre du 17 avril 2024, ayant pour objet la « modulation des départs », le général commandant la région de gendarmerie Auvergne-Rhône-Alpes, demande à la hiérarchie de recevoir en entretien les militaires qui veulent partir « hors limite d’âge ou de fin de contrat ». Ce, afin de les « inciter à poursuivre au sein de l’institution ».

Là où certaines de nos sources y voient une rustine pour « couper l’hémorragie », le général Machac affirme qu’il s’agit d’une réponse au « regret des partants de ne pas avoir été reçus » par leur chef.

Alors que « les écoles de gendarmerie sont pleines », d’autres mesures visent à « économiser des recrutements pour réduire la tension sur les écoles et centres de formation », poursuit le général Machac. Tout en fidélisant des profils aux « compétences rares ou critiques ».

Ainsi, un « lien à servir » s’impose désormais aux sous-officiers dans les quatre ans qui suivent leur sortie d’école, avec obligation de rembourser le coût de leur formation et de leur rémunération s’ils partent avant. Ceux qui s’engagent dans une formation diplômante (police judiciaire, diplôme d’arme, cyber, etc.) peuvent bénéficier d’un avancement plus rapide.

La dernière loi de programmation militaire permet le maintien en service au-delà de la limite d’âge et le réengagement des gendarmes qui le souhaitent. Enfin, la gendarmerie a restreint ses dispositifs d’aide au départ (détachements dans d’autres fonctions publiques et stages de reconversion). Suffisant pour conserver des personnels parfois « épuisés » et « désenchantés » ?

• Lire le chapitre 1 : « Grande démission » dans la gendarmerie ? « Le bateau coule mais on n’est pas écouté »



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