Home Enquêtes Enquête. Fibre optique. Dans ce département, c’est la guerre des poteaux : « Ça...

Enquête. Fibre optique. Dans ce département, c’est la guerre des poteaux : « Ça défigure le paysage »

41
0


Ce qu’il faut savoirMis à jour le 17/02/2025

En 2018, le Département de l’Orne a signé un contrat avec l’opérateur Orange pour accélérer le déploiement de la fibre optique dans ce territoire à dominante rurale.

Rues « surchargées », route touristique « défigurée », implantations au milieu de haies bocagères… La profusion des poteaux servant de supports à la fibre concentre les critiques.

Orange se targue de toujours travailler « en accord avec les collectivités ». Le Département défend le bien-fondé de ses choix guidés par des questions de temps et de coût.

Raccorder tous les foyers français à la fibre optique pour leur connexion Internet d’ici à 2025. C’était l’ambition du Plan très haut débit porté par l’État depuis 2013. On n’y est pas encore, mais le déploiement de la fibre en si peu de temps, jusqu’au fin fond des campagnes, représente un chantier colossal. Un chantier très attendu dans les territoires ruraux pour rester connecté et attractif.
Cela se vérifie en Normandie, dans le département de l’Orne, et plus singulièrement dans le Perche, du fait de sa proximité avec la région parisienne. « Quand on a annoncé l’arrivée de la fibre, on a bien senti l’intérêt des résidents secondaires qui, quand ils le peuvent, restent la moitié de la semaine en télétravail. Pour les agents immobiliers, c’est un vrai argument de vente. Il y a une grande attente », observe Virginie Valtier, maire de Mortagne-au-Perche (3 815 habitants).
Le déploiement de la fibre optique ne fait pourtant pas l’unanimité dans le département. La faute aux nombreux poteaux installés à la hâte pour lui servir de supports. Implantations « sans aucune logique », travaux « ni faits ni à faire », paysages « défigurés »… Riverains et élus locaux ne mâchent pas leurs mots à propos des méthodes d’Orange, l’opérateur choisi en 2018 par le Conseil départemental pour équiper la plupart des communes ornaises. Enquête sur cette guerre des poteaux.

Une collaboration avec Le Perche

Tous deux réunis sur la plateforme actu.fr, Enquêtes d’actu et l’hebdomadaire Le Perche s’associent pour vous proposer cette enquête. Celle-ci est également parue, en version papier, dans le journal de nos collègues ornais (édition du 19 février 2024).

Fibre optique : les poteaux pullulent

À l’entrée de la rue des Vents, à Mortagne-au-Perche, Didier Eon possède un garage. Il projetait de le transformer, un jour, en petit appartement, et donc d’y faire une ouverture et des fenêtres. L’opération semble mal embarquée. « Un matin je suis parti, je reviens le soir, et il y avait un poteau planté au beau milieu du mur. Impossible de faire une ouverture maintenant », raconte-t-il amer.


À quelques encablures, rue du Calvaire, Marc et Brigitte « [ont] vu arriver en août [2024] » ces mêmes poteaux porteurs de la fibre optique. « Visuellement, c’est très surchargé : on a trois poteaux de plus pour un seul fil, alors qu’on a déjà une autre rangée de poteaux pour tout le reste. On pourra bientôt pendre le linge sur tous ces fils, ou bien poser un hamac entre tous ces poteaux », plaisante le couple.

Habitante du quartier du Tertre, Maïté ne trouve « pas normal d’avoir des poteaux aussi affreux dans une ville comme Mortagne », dotée d’un patrimoine remarquable qui lui vaut d’être labellisée Petite cité de caractère.

Les poteaux pour la fibre optique doublonnent avec ceux pour le réseau électrique, rue du Calvaire à Mortagne-au-Perche.
Rue du Calvaire à Mortagne-au-Perche, les poteaux pour la fibre optique doublonnent avec ceux pour le réseau électrique. « Visuellement, c’est très surchargé », commente un couple de riverains. (©Vincent Guerrier/Le Perche)

Priorité aux appuis existants selon Orange

À Mortagne-au-Perche, le déploiement de la fibre optique est bien avancé. « Plus de 90 % des logements y ont accès », note Marc Maouche, délégué régional d’Orange Normandie, joint par Enquêtes d’actu. L’entreprise finance les travaux « à 100 % » sur ses fonds propres, « il n’y a pas un euro dépensé par la collectivité ni par le citoyen ».

Le Département et les opérateurs se partagent le déploiement de la fibre optique

Dans l’Orne, le déploiement de la fibre optique s’organise en trois secteurs :
– Une zone équipée par les opérateurs sur leurs fonds propres (Communauté urbaine d’Alençon et ville de Flers).
– Une zone en délégation de service public (à partir des secteurs d’Argentan et de L’Aigle), où le Département met à disposition des opérateurs le réseau fibre qu’il a lui-même installé pour un coût de 87 millions d’euros, avec une participation de l’État et de la Région Normandie à hauteur de 30 millions d’euros chacun.
– Le reste du département où Orange finance l’installation de la fibre, en vertu d’un contrat signé en 2018 avec le Département.

Aux Mortagnais qui reprochent à l’opérateur d’avoir « surchargé » leur ville en poteaux, Marc Maouche assure que priorité a été donnée à l’installation des câbles sur les « 237 poteaux existants » dans la commune.

Partout où on peut réutiliser les poteaux d’Enedis ou les nôtres, on le fait.

Marc Maouche,
délégué régional d’Orange Normandie.

Pour chacun d’entre eux, l’entreprise réalise « une étude de charge », à savoir un calcul pour déterminer si le poteau peut ou non supporter le poids d’un câble supplémentaire. « Quand on implante de nouveaux poteaux, c’est qu’ils sont nécessaires pour des raisons de sécurité », affirme le représentant d’Orange.


Quid alors du réseau Numéricable, qui n’est plus en service mais dont les fils trônent toujours sur certains poteaux ? À Mortagne-au-Perche, d’aucuns s’étonnent qu’on ne les ait pas déposés pour y substituer la fibre optique. « C’est au propriétaire du réseau, en l’occurrence SFR, de décider s’il l’enlève ou pas », indique Marc Maouche. Toujours est-il qu’Orange n’a pas entrepris de démarche en ce sens auprès de son concurrent.

« Pas d’opposition de principe aux poteaux »

Orange a prévu 40 poteaux supplémentaires pour le déploiement de la fibre optique à Mortagne-au-Perche. Le chantier devrait se terminer d’ici à l’été 2025.

D’après Marc Maouche, ces opérations se font « en accord avec les collectivités. Je n’ai jamais entendu une mairie s’opposer par principe aux poteaux, même si elles sont en droit de s’interroger sur la pertinence de nos demandes, sur l’optimisation du nombre de poteaux et sur l’opportunité d’en planter à tel ou tel endroit ».

Quand les poteaux existants ne peuvent plus supporter de câble supplémentaire, de nouveaux poteaux sont installés pour la fibre optique.
Quand les poteaux existants ne peuvent plus supporter de câble supplémentaire, de nouveaux poteaux sont installés pour la fibre optique. (©Vincent Guerrier/Le Perche)

Maire de Mortagne-au-Perche, Virginie Valtier confirme l’existence de ces discussions qui ont permis de réduire le nombre de nouveaux poteaux. « Au départ, Orange en proposait 47. On a réussi à obtenir des choses, notamment le passage de certains câbles en façade, mais il aura fallu beaucoup de temps », rembobine-t-elle.

L’édile suit avec attention le déroulement des travaux : « Pour poser des poteaux, Orange a besoin de mes autorisations de voirie que je délivre au compte-gouttes, pour savoir où ils vont les installer. »

Route touristique « défigurée »

Certains secteurs s’avèrent plus sensibles que d’autres. Notamment les abords des 17 sites de la commune inscrits à l’inventaire des monuments historiques.

Marc et Brigitte, le couple de la rue du Calvaire, résident justement « dans le périmètre d’un monument classé », et ne peuvent s’empêcher d’éprouver un sentiment de « deux poids, deux mesures » : « On nous a déjà refusé la pose d’une fenêtre en PVC, même pas visible de l’extérieur, et là, nous avons des poteaux qui fleurissent partout ! »

Marc Maouche, le représentant d’Orange, conteste tout passe-droit : « On doit tenir compte des avis des Bâtiments de France. L’autorité vérifie à chaque fois la localisation, le modèle, la couleur et la hauteur du poteau. On s’adapte toujours aux réglementations. »

Pour autant, ce souci revendiqué de l’adaptation aux réalités locales ne se vérifie pas partout dans l’Orne. Ainsi, dans un communiqué de presse d’octobre 2024, le Parc naturel régional du Perche informe qu’il « n’a pas été consulté pour le déploiement de la fibre » sur la route départementale 920, entre Colonard-Corubert et Bellême, aussi appelée « route des crêtes ».

Il y avait une belle route avec de magnifiques ouvertures sur des paysages typiques du Perche : les collines, les haies, les vergers. Maintenant, tous les 25 ou 30 mètres, il y a un poteau. Cela défigure le paysage.

Une source au sein du Parc naturel régional du Perche.

« Pourtant, c’est une route que l’on recommande aux touristes dans nos brochures, continue cette source. Si nous avions su que ce serait visible à ce point, je pense qu’on se serait rapproché d’Orange. Maintenant, il est trop tard. »

Des poteaux pour la fibre optique ont fait leur apparition le long de la RD920, un itinéraire touristique.
Des poteaux pour la fibre optique ont fait leur apparition le long de la RD920, un itinéraire touristique. « Cela défigure le paysage », juge une source au sein du Parc naturel régional du Perche. (©Vincent Guerrier/Le Perche)

Poteaux au milieu des haies

Même amertume à Ceaucé. Dans cette petite commune rurale (1 162 habitants) située à l’autre bout du département, la pose de nombreux poteaux le long des routes a suscité de vives réactions de la part des riverains et agriculteurs, à l’automne 2023. Ces derniers ont manifesté leur mécontentement de voir la fibre optique passer au milieu de haies bocagères, rendant leur entretien plus complexe et coûteux, rapportaient alors nos confrères du Publicateur libre.


Un peu plus d’un an après, « rien n’a bougé par rapport à ce que nous avions réclamé », déplore Michel Dargent, maire de Ceaucé, auprès d’Enquêtes d’actu. « La petite chapelle à la sortie du bourg, sur la route de Domfront, est toujours barrée par un câble. Les poteaux qui ont été mis du côté d’une haie qui venait d’être plantée sont restés là, alors qu’il y avait toute la place pour les mettre de l’autre côté de la route. »

L’élu local regrette un chantier mené « sans concertation ». « J’ai signé parce qu’il fallait le faire. Sinon on aurait dit, ‘le maire de Ceaucé ne veut pas de la fibre chez lui’ », lâche Michel Dargent résigné.

« Si une mairie met du temps à répondre, on ira d’abord là où on obtient les autorisations plus facilement, assume Marc Maouche, délégué régional d’Orange. En cas de refus définitif, on ne posera pas la fibre. »

Des poteaux pour la fibre optique ont été installés dans cette haie près de Ceaucé (Orne).
Des poteaux pour la fibre optique ont été installés en plein milieu de cette haie près de Ceaucé. (©Photo transmise à Enquêtes d’actu)

Sous-traitants pointés du doigt

Par ailleurs, le maire de Ceaucé décrit des travaux réalisés dans des conditions chaotiques : « On ne voyait pas quelle entreprise travaillait, les véhicules ne portaient pas de marque et les ouvriers, la plupart du temps, ne parlaient pas français. »

Ils faisaient n’importe quoi, j’ai dû intervenir deux fois pour faire déplacer un poteau planté un plein milieu d’une entrée de champ !

Michel Dargent,
maire de Ceaucé.

« Orange sous-traite avec tout un tas de sociétés. Dans la plupart des cas, ils ne sont pas francophones et ne peuvent donc pas échanger avec les gens du coin, livre sous couvert d’anonymat une personnalité publique ornaise, bien renseignée sur le dossier. Parfois, ces ouvriers n’ont aucune formation. Donc ils entrent chez les gens sans rien demander et posent des poteaux sans avoir obtenu les autorisations nécessaires. »

Un câble de fibre optique passe devant la chapelle Saint-Laurent, sur la route entre Ceaucé et Domfront.
Un câble de fibre optique passe devant la chapelle Saint-Laurent, sur la route entre Ceaucé et Domfront. (©Photo transmise à Enquête d’actu)

Des poteaux plantés sans autorisation, c’est ce qu’il s’est passé à Semallé, près d’Alençon. Un chantier « ni fait ni à faire », tonnait le maire Jean-Patrick Leroux dans les colonnes de L’Orne Hebdo, en mars 2023.

À Mortagne-au-Perche aussi, « il y a eu des poteaux mal placés, des sous-traitants qui ont mal travaillé, et des gens qui ont donc râlé, même si franchement il y en a eu très peu », relativise la maire.

« On avait vraiment le sentiment d’avoir affaire à des amateurs qui se mettaient en danger, mettaient en danger les autres et qui n’étaient pas efficaces », confirme Jérôme Nury à Enquêtes d’actu. Le vice-président du Département chargé du numérique a fait remonter à Orange « des manières de fonctionner qui n’allaient pas ».

Des remontées suivies d’effets, selon lui : « Cela fait à peu près un an qu’il y a eu une reprise en main des sous-traitants. Aujourd’hui, les chantiers vont plus vite et se déroulent dans de meilleures conditions. »

La fibre en aérien là où le cuivre a été enfoui

Quoi qu’il en soit, à Ceaucé comme à Mortagne-au-Perche, les opposants aux poteaux auraient préféré un réseau enterré.

« Orange s’est fixé une règle du jeu valable partout en France : nous suivons le parcours de l’ancien réseau cuivre, avance Marc Maouche. Là où le cuivre était en aérien, la fibre est déployée en aérien ; là où le cuivre était sous terre, la fibre est déployée sous terre. » Ainsi, l’opérateur est censé « reprend[re] systématiquement l’infrastructure réseau enfouie existante, dès lors que celle-ci est disponible ».

Cette « règle du jeu », Christian Boisgontier la connaît bien. Mais elle ne semble pas toujours appliquée, à entendre l’ancien producteur de lait installé à Ceaucé. « Sur la route de Domfront, qui est une belle route touristique, Orange a mis la fibre en aérien alors que le réseau cuivre était déjà enfoui depuis plusieurs années », pointe ce syndicaliste de la Confédération paysanne.

Parfois, nous avons des poteaux là où l’argent public avait servi à enterrer des réseaux quelques années plus tôt, c’est incompréhensible.

Une personnalité publique ornaise,
qui souhaite rester anonyme.

C’est par exemple le cas au Renouard, près de Vimoutiers. Le déploiement de la fibre doit y faire ressurgir 48 poteaux alors que la municipalité avait fait procéder, il y a une vingtaine d’années, à l’effacement du réseau téléphonique, relatait fin décembre Le Réveil normand.

Problème, selon Orange, au Renouard comme à Ceaucé, il s’agit de « câbles installés en pleine terre, sans fourreau », ce qui empêche de faire passer la fibre dans le sol.

700 000 euros de pénalités de retard pour Orange

Pour notre source qui s’exprime sous couvert d’anonymat, le réseau fibre installé en aérien risque de mal vieillir : « Il est certain que dans trois ou quatre ans, une partie des poteaux seront dégradés par les intempéries ou le non-entretien des haies. C’est totalement fou : on sait très bien qu’il y aura des problèmes, mais on ferme les yeux. »

En cause, selon notre interlocuteur, la convention liant Orange au Département. Celle-ci « impose de grosses pénalités en cas de retard d’Orange ».

Initialement promis avant 2024, le raccordement complet du territoire prend plus de temps que prévu. Orange l’envisage à présent pour « début 2026 ». D’après Jérôme Nury, le géant des télécoms a déjà dû s’acquitter d’environ 700 000 euros de pénalités envers la collectivité.

« Donc ils ont posé des poteaux au plus pressé », reprend notre source anonyme selon laquelle « le Département aurait pu faire un avenant au contrat et prévoir un délai supplémentaire, en proposant d’enterrer les réseaux au maximum ».

Une question de temps et de coût

« Ce plan numérique, c’était pour les 20 % d’Ornaises et d’Ornais qui n’avaient pas ou peu d’Internet, rappelle Jérôme Nury. Comment auraient-ils réagi si on leur avait dit qu’on allait prendre encore trois ou quatre ans pour enfouir la fibre optique ? »

La différence de coût entre déploiement aérien et souterrain fait évidemment partie, elle aussi, de l’équation. « C’est considérable, les services du Département ont estimé que l’écart allait du simple au double », avance le vice-président chargé du numérique.

D’un point de vue économique, on ne peut pas aller à la trancheuse partout pour enterrer de nouveaux fourreaux de fibre optique.

Jérôme Nury,
vice-président du Département de l’Orne chargé du numérique.

« Et on n’est pas les seuls dans ce cas, tous les départements ruraux de France travaillent de la même manière », soutient-il.

Déployée à marche forcée, la fibre optique doit se substituer à l’ADSL et au réseau cuivre. La fermeture définitive de celui-ci est programmée pour 2030. Orange prévoit-il de remplacer les câbles de cuivre par la fibre sur les anciens poteaux, afin d’en réduire le nombre ? « C’est intellectuellement intéressant, mais je ne sais pas si on se relancera dans un tel chantier », élude Marc Maouche.

Enquête réalisée avec Vincent Guerrier (Le Perche).



Source link

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here