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Enquête. Dans le plus grand désert médical de France, les thérapeutes controversés supplantent les médecins

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Ce qu’il faut savoirMis à jour le 28/03/2025

Avec 165 médecins pour 100 000 habitants, l’Eure est le plus grand désert médical de France métropolitaine. Le mieux doté, Paris, en compte 888.

Lancé en 2021, le pôle santé d’Amfreville-Saint-Amand n’a jamais attiré de médecins. Par contre, les professionnels de la médecine parallèle affluent.

Dérives sectaires, escroqueries, perte de chance… Des experts alertent sur certaines pratiques liées à la médecine douce.

Si le département de l’Eure est réputé pour ses paysages, source d’inspiration des peintres impressionnistes, il l’est désormais aussi, plus défavorablement, pour son manque d’offre médicale. C’est « le tiers-monde de la santé », « le Las Vegas des déserts médicaux », renchérissent différents interlocuteurs d’Enquêtes d’actu, pas avares en métaphores et en superlatifs pour dépeindre une situation inquiétante. Avec 165 médecins pour 100 000 habitants, selon des chiffres de 2023 du ministère de la Santé, l’Eure est le département métropolitain le moins bien doté. « Chez nous, on ne trouvera plus jamais un généraliste par village », affirme même une praticienne locale.
Alors, peut-être plus qu’ailleurs sur le territoire, les maires s’efforcent de « dérouler le tapis rouge » aux professionnels de santé. Et s’il y en a un qui ne ménage pas ses efforts en la matière, c’est celui d’Amfreville-Saint-Amand, bourgade de 1 200 habitants située à 25 minutes de route de Louviers. Comme l’a déjà abondamment documenté Le Courrier de l’Eure, depuis le départ en 2021 du dernier généraliste de la commune, Jérôme Debus, élu depuis 2016, a créé un pôle santé. Mais ce bâtiment spacieux et moderne ne verra probablement jamais l’ombre d’un médecin, en raison de la présence sur place de spécialités non conventionnelles. Les blouses blanches n’ayant en effet pas le droit de cohabiter avec ces professionnels s’apparentant parfois à des guérisseurs, l’élu vient d’acquérir un second bâtiment, futur emplacement de cabinets médicaux, dans l’espoir d’enfin séduire les praticiens.

Toujours pas de remplaçant au médecin parti en retraite

Le départ à la retraite en janvier 2021 de la docteure Le Carpentier, seule encore en exercice dans la commune, a laissé comme orpheline sa patientèle. Le généraliste le plus proche, lui-même débordé, se trouve maintenant à sept kilomètres environ. « En l’espace de trois ans, dans un rayon de dix kilomètres, quatre autres médecins ont cessé d’exercer », s’alarme Jérôme Debus.

La cabine de télémédecine de la pharmacie de David Cuzon voit passer entre trente et quarante patients par mois. (©Renaud Vilafranca/Enquêtes d’actu)

« Je vois régulièrement des clients désespérés après avoir été refusés par une vingtaine de médecins qui ne prennent plus de nouveaux patients. Ils ont l’impression qu’on ne veut pas les soigner et baissent les bras. Cela peut causer des retards de diagnostic », s’inquiète David Cuzon, le pharmacien du village, dont la cabine de télémédecine enregistre au maximum une quarantaine de consultations par mois.


« Pour trouver un rendez-vous chez le dentiste, j’ai dû attendre six mois », raconte un client du Bar du centre, où tout le monde autour du comptoir acquiesce lorsqu’on parle de difficultés d’accès aux soins.

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Au Bar du centre, à Amfreville-Saint-Amand (Eure), plusieurs personnes nous ont fait part des difficultés d’accès aux soins dans le village et aux alentours. (©Renaud Vilafranca/Enquêtes d’actu)

Pour remédier au phénomène, le maire a profité de la vacance des anciens locaux de l’intercommunalité pour y aménager, en septembre 2021, un pôle santé. 700 mètres carrés, divisés en deux ailes, comprenant une grande salle, dix-huit bureaux et situé juste au bord d’une route départementale. L’endroit idéal pour exercer en libéral. « C’est que du bonheur ici. Il n’y a pas de bouchons et les oiseaux chantent », philosophe ce maire-agriculteur.

Les jeunes médecins veulent travailler à plusieurs

À l’ouverture, un praticien a d’ailleurs montré son intérêt avant de se désister, effrayé à l’idée de se retrouver seul. « 95 % des jeunes médecins aspirent à travailler en équipe, afin d’assurer un meilleur suivi des patients, une continuité des soins et aussi conserver une vie à côté », estime le Dr Christophe Paul, généraliste à Val-de-Reuil (Eure) et ex-vice-président de la Communauté professionnelle territoriale de santé (CPTS) Eure-Seine.

Pas d’autres candidats depuis, l’activité bat tout de même son plein. Quinze bureaux sont remplis. On compte infirmiers (ères), orthophonistes, psychomotricienne, kiné, éducatrices spécialisées, psychopraticienne… Autour de ces professions paramédicales gravitent diverses disciplines alternatives, souvent controversées. De la « médecine douce », non reconnue par le Code de santé publique, régulièrement remise en question par la communauté scientifique.

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Le pôle santé accueille des professions paramédicales, ainsi que des activités alternatives, de la « médecine douce » plutôt controversée. (©Renaud Vilafranca/Enquêtes d’actu)

Prenons l’exemple de l’auriculothérapie, pratique basée sur la stimulation de l’oreille avec des aiguilles, des billes ou des aimants, censée soulager divers maux. Reposant sur la théorie invalidée par la science que l’oreille communique par des « canaux énergétiques » avec l’ensemble du corps, elle n’aurait qu’une efficacité très limitée dans la gestion de l’anxiété préopératoire, selon le site Internet de NoFakeMed, un collectif de professionnels de santé, et est associée à des « approches ésotériques » et des « dérives sectaires ».

Pratiques fondées sur des croyances vieilles de 5 000 ans

Une thérapeute propose ce service depuis trois ans au pôle médical, ainsi que différentes techniques issues de la médecine traditionnelle chinoise et de l’acupuncture, pratique encadrée, réservée aux seuls professionnels de santé, comme le rappelle le ministère de la Santé.

Fatigue, stress, asthme, allergies, troubles des règles, problèmes de peau, constipation, œdème… Son prospectus, trouvé à l’accueil du pôle médical, laisse entrevoir un large spectre d’intervention. Interrogée par Enquêtes d’actu, cette ancienne employée de banque, qui facture 50 euros la séance, a refusé que son nom apparaisse dans l’article.

Asthme, acné, fatigue, stress, douleurs chroniques… L’auriculothérapeute d’Amfreville-Saint-Amand (Eure) affirme pouvoir soulager tous ces maux.
Asthme, acné, fatigue, stress, douleurs chroniques… L’auriculothérapeute d’Amfreville-Saint-Amand (Eure) affirme pouvoir soulager tous ces maux. (©Renaud Vilafranca/Enquêtes d’actu)

Durant cinquante minutes d’entretien, cette quinquagénaire insiste sur le fait que son travail ne se substitue « en aucun cas » à celui des professionnels de santé, affirmant par contre que plusieurs d’entre eux l’ont déjà recommandée auprès de patients. Elle fera longuement état aussi de son approche « énergétique » du fonctionnement du corps humain, fondée sur des connaissances vieilles de « 5 000 ans ». Propos flirtant parfois avec le complotisme médical.

Les médecins ont un cadre et n’en sortent pas. On ne les laisse pas réfléchir. En Occident, c’est ‘il y a tel symptôme, je peux proposer tel médicament en face’. Je n’ai pas besoin de connaître la fonction de tout le corps humain […] et de tout leur savoir. On a un rein Yin, un rein Yang par exemple, soit un lié aux énergies positives, l’autre aux énergies négatives.

L’auriculothérapeute,
du pôle médical d’Amfreville-Saint-Amand.

D’autres professions hors du champ de la médecine conventionnelle sont hébergées au sein de l’établissement. C’est le cas de la sophrologie. En décembre 2020, un rapport de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) pointait le manque de preuves scientifiques pour établir son efficacité.

« J’apporte du bien-être et du confort, pas plus »

On trouve également une hypnothérapeute, pratique « parfois utile pour accompagner certaines prises en charge », d’après le collectif NoFakeMed, qui recommande son emploi par un professionnel de santé. Ce que n’est pas Carole Laï Cho Toat.

Cette ex-caissière de supermarché, reconvertie dans l’hypnose, exerce au pôle santé depuis son ouverture. Elle moyenne ses services pour l’arrêt du tabac, la gestion du stress, les problèmes de surmenage et d’énurésie (le pipi au lit), les phobies, les douleurs fantômes… « J’explique toujours que je ne suis pas médecin, que je ne guéris pas. J’apporte du bien-être et du confort, pas plus, explique-t-elle à Enquêtes d’actu. Certains de mes clients souffrent par exemple de douleurs et ne veulent plus trop être dépendants de leurs médicaments. »

Devant le pôle médical, le maire, Jérôme Debus, discute avec des administrés à la recherche d'un pédicure.
Devant le pôle médical, le maire, Jérôme Debus, discute avec des administrés à la recherche d’un pédicure. « Il y en a un en centre-ville. » (©Renaud Vilafranca/Enquêtes d’actu)

« Ma grand-mère corse m’a donné un don »

Par le passé, le pôle médical a accueilli d’autres disciplines associées par le monde médical à des pseudosciences voire au charlatanisme, relevant au mieux de l’effet placebo.

Parmi lesquelles, une naturopathe : « pratique illusoire aux procédés infondés et, en France aujourd’hui, une porte d’entrée majeure aux risques de dérives sectaires », écrivaient les experts de NoFakeMed, dans un communiqué de 2023. Ou encore une magnétiseuse, activité hors du champ des thérapeutes relevant de la croyance, sur laquelle les différentes expérimentations menées jusqu’ici, comme celle de l’Observatoire zététique, ont démontré l’absence de fondement.

« Ma grand-mère corse m’a donné un don dans la santé », assure de son côté la magnétiseuse en question, une autodidacte qui exerçait là-bas jusqu’en 2023. Elle prétend pouvoir débarrasser ses clients des « énergies densifiées », « calmer leurs brûlures », ou « désencombrer leur psychisme » grâce à des prières. « Des charlatans, il y en a, comme partout. Les gens qui viennent me voir, eux, sont contents », se défend cette femme de 54 ans.

En interne, les avis divergent

Cette cohabitation entre les auxiliaires médicaux et le monde de la médecine alternative ne se serait pas toujours déroulée sous les meilleurs auspices, comme le confient plusieurs sources en interne. « Une magnétiseuse, ça ne correspond pas trop à ce que l’on attendait d’un pôle de santé », déplore l’une d’elles. « Ça posait un réel problème », ajoute une autre. « On a pu ressentir certaines tensions entre les uns et les autres », nous précise-t-on encore. Cette proximité ne pose au contraire « aucun problème » à une éducatrice spécialisée rencontrée sur place, qui voit une certaine « complémentarité » entre médical et bien-être.

🗳 Élections municipales 2026 : un dossier spécial des rédactions d’actu.fr

Cet article fait partie du premier épisode de notre dossier spécial consacré aux défis des maires de France, à l’occasion des élections municipales de mars 2026.

Dans ce premier épisode, « Déserts médicaux : un médecin à tout prix », les rédactions d’actu.fr explorent les solutions mises en place par les élus municipaux pour lutter contre la pénurie de médecins.

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Au-delà du relationnel, cette cohabitation coince sur le plan éthique. L’Ordre des médecins interdit formellement l’installation de praticiens dans les mêmes locaux que ces professions aux contours mal définis. Et ce, notamment, pour ne pas donner de crédit à ce secteur où grenouillent nombre d’escrocs. En 2023, l’Ordre des infirmiers a également pris position contre ces pratiques non conventionnelles de soins, rapportait à l’époque L’Express.

Je n’ai rien contre les professions du bien-être, mais elles ne doivent pas se mélanger avec celles de la santé, au risque de décrédibiliser un établissement et de dissuader un jeune médecin de s’installer.

Dr Christophe Paul,
médecin généraliste à Val-de-Reuil.

Le maire d’Amfreville-Saint-Amand souligne, lui, que la présence de deux ailes dans le bâtiment permet de « bien différencier » ces deux univers : « Ce n’est pas à moi de juger si un professionnel a le droit d’exercer. Ils ne font rien d’interdit. » D’autres sources voient aussi dans la démarche l’idée de remplir et donc rentabiliser les locaux.

550 000 euros au total investis par la municipalité pour faire venir un médecin

La commune s’apprête d’ailleurs à racheter les lieux à la communauté de communes Roumois Seine, pour 300 000 euros. Cette dernière percevait jusqu’ici les loyers – autour de 16 euros du mètre carré – alors que la municipalité se chargeait de l’entretien courant.

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Après l’échec du pôle santé, la municipalité d’Amfreville-Saint-Amand va maintenant racheter l’ancienne poste pour y aménager des cabinets médicaux pouvant accueillir jusqu’à quatre médecins. Pour attirer les praticiens, le maire envisage de ne pas faire payer de loyer. (©Renaud Vilafranca/Enquêtes d’actu)

Face à l’échec de ce pôle santé pour attirer les médecins, elle ne désarme pas et va devenir prochainement propriétaire de l’ancienne poste, pour 250 000 euros, afin d’y aménager des cabinets médicaux, dans l’espoir, encore, de séduire les praticiens. A priori, ici, aucun risque pour eux de se mélanger à des guérisseurs.

La médecine parallèle progresse grâce au manque de médecins ?

Le succès des médecines parallèles repose beaucoup sur le recul de la médecine de ville, relèvent de nombreux observateurs. « L’alternatif n’est pas une super solution, mais ça peut aider une patientèle qui souffre, sans solution, analyse une source en mairie. Le tout médical, les gens s’en détachent aussi depuis quelques années, à tort ou à raison. Ils ont peut-être besoin de revenir à des choses moins invasives. »

Dans l’Eure, le manque de médecins se ferait surtout sentir dans « le sud du département », d’après le Dr Christophe Paul, alors qu’autour de l’A13, la situation serait plus satisfaisante (cartographie détaillée de l’offre médicale).

Désert médical Eure infographie
Cliquez ici pour agrandir l’infographie.

Ce ne serait pas près de s’arranger. Certes, avec la fin en 2020 du numerus clausus, les spécialistes s’attendent à une hausse de la démographie médicale à l’horizon 2030. « Actuellement, on compte plus de départs à la retraite que d’installations, rapporte Guillaume Chevillard, géographe de la santé, chercheur à l’Institut de recherche et de documentation en économie de la santé (Inres). À partir de 2027-2028, les effectifs devraient remonter doucement, puis plus rapidement dans les années qui suivent. Mais cela bénéficiera d’abord aux zones les plus attractives. » Dont l’Eure ne fait pas partie.



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