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« Elle a montré son vrai visage »



Elle avait troqué son tailleur bleu marine de la veille contre une tenue plus décontractée. Une paire de basket, un jean et une veste beige et noir sur laquelle tombent ses cheveux longs détachés, c’est tout aussi sûre d’elle que Pascale L. s’avance à la barre du tribunal correctionnel de Pontoise mardi matin, en ce deuxième jour du procès. Depuis lundi 10 mars 2025, l’enseignante de 62 ans est jugée pour le harcèlement moral sur trois élèves du collège Isabelle-Autissier, à Herblay-sur-Seine (Val-d’Oise). Parmi ses victimes présumées, Evaëlle, 11 ans, avait mis fin à ses jours par pendaison le 21 juin 2019, chez elle à Herblay. Un drame survenu après après plusieurs mois d’incidents avec d’autres élèves, mais également avec sa professeure principale, selon plusieurs témoignages, qui avaient plongé la jeune fille dans un profond mal-être (lire p.5, Ndlr).

Au moment du suicide de l’élève, cela faisait 30 ans qu’elle était enseignante. « Je suis devenue professeur en 1987, j’avais 25 ans », confiait la professeure de français, aujourd’hui à la retraite, lundi matin, alors que son parcours professionnel était rapidement examiné par le tribunal correctionnel . « Assiduité, efficacité, sévérité, ponctualité », telles sont, en résumé, les appréciations effectuées par les différents inspecteurs qui ont eu à la noter au cours de sa carrière. « Une bonne professeure en somme ? », interroge la présidente à l’une des anciennes collègues de Pascale. « Oui, c’est ça », confirme celle-ci.

 « Tout le monde savait qu’elle aimait rabaisser les élèves faibles »

Un avis qui n’était toutefois pas partagé de tous, comme le relève Me Frédéric Benoist, l’avocat de la Voix de l’enfant, partie civile dans cette affaire, en rapportant les propos de deux anciens collègues de la prévenue : « Elle pouvait parfois s’acharner sur un enfant et l’humilier », soulignait l’une de ses anciennes principales. « J’ai travaillé 10 ans avec elle, j’ai eu de bonnes relations et de bonnes appréciations. Je ne comprends pas pourquoi elle dit ça », a rétorqué l’enseignante. « Tout le monde savait qu’elle aimait rabaisser les élèves faibles et préférait les élèves à problèmes », estimait un autre professeur.  » C’est l’avis d’un collègue avec qui je n’étais pas ami du tout », reprend la prévenue. Tout au long de cette première journée d’audience les témoignages s’enchaînent. Certains pour soutenir l’enseignante, d’autres pour dénoncer le harcèlement qu’elle a exercé sur les trois collégiens et qui serait à l’origine du suicide d’Evaëlle.

« Je suis exigeante, mais ca n’exclut pas d’être à l’écoute »

Alors mardi matin, lorsque Pascale L. s’est présentée à la barre pour revenir enfin sur les faits, elle a tout d’abord tenu à exprimer son désarroi, sans jamais avoir un mot ni pour Evaëlle ni pour ses parents assis derrière elle :  » Entendre toutes ces choses, c’est quand même très violent. C’est difficile », commence la professeure. Elle souligne avoir vécu plusieurs chocs au cours des six dernières années, mais « le plus violent c’est lorsque j’ai appris que la famille d’Evaëlle me tenait responsable du décès de leur fille, c’est extrêmement lourd ». L’enseignante a un temps été poursuivie pour « homicide involontaire », mais l’instruction avait abouti à un non-lieu. La présidente du tribunal lui rappelle ainsi, comme elle l’a déjà fait à plusieurs reprises depuis l’ouverture de l’audience, la nature des faits qui lui sont reprochés. « Des propos et comportements répétés ayant pour effet des dégradations de vie des victimes. C’est de ça qu’il est question. »

La magistrate recentre ainsi les débats sur la façon dont Pascale L. s’adressait à ses élèves. « Dire aux élèves « tu es nul, t’as pas de cerveau », vous pensez que ca les fait progresser? », demande-t-elle. « Je conteste avoir dit cela mais c’est vrai que je suis exigeante, mais ça n’exclut pas d’être à l’écoute. C’est dans mon caractère d’avoir un échange avec les élèves, à dire les choses assez facilement », répond la professeure. La lecture des témoignages d’élèves relatant des cris et des humiliations de l’enseignante se poursuit, tous plus accablants les uns que les autres. « Tout le monde a compris sauf J. », a-t-elle dit à un élève malentendant d’une autre classe. « Vous regrettez d’avoir dit ça ? », a demandé la présidente. « Oui si ça l’a blessé, évidemment », a concédé l’enseignante, dans l’un de ses rares regrets.  

« Arrête de pleurer »

Les débats se recentrent sur ses rapports conflictuels avec Evaëlle, dès le début de l’année, à la suite de son refus de lui accordé d’avoir un classeur plutôt que des cahiers pour la soulager de leur poids. « Vous êtes la seule prof a avoir refusé ? ». « Je suis la seule à l’avoir exprimé », se défend l’enseignante. Avant de souligner que la collégienne « ne s’en sortait pas avec ce classeur, il aurait fallu mettre en place un protocole spécial ». Interrogée sur l’isolement d’Evaëlle au fond de la classe, elle assure que « ça n’a pas duré longtemps », faisant également part de la contrainte de ne pas la mettre à côté de certains élèves pour la préserver.

Vient alors le moment d’aborder les deux épisodes qui ont été vécus comme une véritable humiliation par Evaëlle. Deux sessions de vie de classe sur le thème du harcèlement. D’après le récit des élèves, la jeune fille a été sommée de répondre aux questions de ses camarades harceleurs, debout face à la classe. Elle fond alors en larmes. « J’ai dû lui dire : « Arrête de pleurer », ce que je voulais c’était régler le problème entre Evaëlle et ses camarades », lâche la professeure. Elle se reprend quelques instants plus tard. « C’était une phrase idiote à dire. Je ne voulais pas qu’elle pleure, ce n’était pas l’enjeu. Au moment où ça s’est fait, ce n’était pas dans le but de la mettre en difficulté mais essayer de régler ce problème relationnel dans la classe. » 

Acculée par les avocates des parties civiles sur son « manque d’empathie », Pascale L. rétorque, « il ne faut pas me faire dire que le décès d’Evaëlle m’importe peu ». Elle assure que la direction « nous avait enlevé la possibilité d’exprimer à la famille toute forme de compassion en n’allant pas aux obsèques », a déclaré l’enseignante soulignant avoir été soumise à « une pression médiatique depuis six ans ». 

« Elle a montré son vrai visage », témoigne à la sortie de la salle d’audience Marie Dupuis, la mère d’Evaëlle. « Ce n’est jamais de sa faute, ça peut être un collègue qui a mal compris ou des enfants (…) quand il y a une accumulation et un faisceau d’indices ça devient un peu difficile de tout réfuter », ajoute-t-elle, décrivant une personne « non empathique ». Le procès de Pascale L. devait durer jusque dans la soirée de mardi. La professeure encourt deux ans de prison et 30 000 euros d’amende.

« Face aux reproches », l’enseignante avait été soutenue par le principal du collège

Il s’est tenu à la barre durant plus de deux heures. Une longue audition qui visait à comprendre comment les problèmes de harcèlement, dont était victime Evaëlle, avaient été traités au sein du collège Isabelle-Autissier d’Herblay-sur-Seine. Lyes C., 50 ans, en était le principal à l’époque. Avant de débuter sa déposition, il a souhaité « avoir une parole pour les parents d’Evaëlle, leur dire la peine et la tristesse qui est la mienne. Personne n’a souhaité la disparition de leur fille ». Les difficultés que rencontrait la collégienne, il en avait été informé dès novembre 2018 à la suite d’une réunion. Il est alors évoqué le comportement harcelant de Pascale L., sa professeure de français et professeure principale, qui semble avoir fait une fixette sur la jeune fille, pour une histoire de choix d’un classeur pour remplacer ses cahiers. « Je suis sous le choc. Je ne m’attendais pas à ça », raconte-t-il. Des rendez-vous avec l’enseignante et les parents sont organisés pour clarifier la situation. Pour autant, cela ne s’arrange pas, l’enseignante étant accusée d’avoir isolé Evaëlle au fond de la classe. Interrogé sur ce fait, Lyes C. se dit incompétent dans ce domaine. « Il faut comprendre que les enseignants ont une liberté pédagogique. L’enseignant est maître de sa classe », explique-t-il.

Alors que les parents d’Evaëlle ne sont pas les seuls à dénoncer le comportement de Pascale L., il souligne que « ses évaluations par les inspecteurs de l’Éducation nationale étaient bonnes, la porte de sa salle de classe était toujours ouverte. Jamais je ne l’ai entendue crier ». Le proviseur reconnaît également avoir tenté de protéger Pascale L. alors que trois enseignants s’étaient suicidés en 2018. « Je ne voulais pas que la même chose lui arrive. Je n’avais rien à lui reprocher et, face aux reproches, il me semblait évident qu’il fallait la soutenir. »

Après avoir été informé de la tentative de suicide de la jeune fille en décembre, cette dernière ayant indiqué à ses parents que 14 camarades « l’embêtent » régulièrement, il décide de lancer la méthode Pikas, qui vise à transformer les harceleurs en acteurs positifs. Mais le principal, qui dit avoir perdu en leadership, peine à mobiliser les équipes dans son établissement. Seuls deux enseignants sont volontaires pour s’y former, et les effets ne se font pas ressentir. Preuve en est, Evaëlle est agressée à deux reprises par des élèves. Aucune sanction n’est prise contre eux. « Il faut avoir des preuves », souligne le principal. Il refusera également de parler de harcèlement de la part de l’enseignante face aux parents qui l’avaient une nouvelle fois sollicité à la suite de l’épisode d’humiliation durant le temps de vie scolaire. « Elle était choquée qu’on puisse dire ça d’elle. Elle n’avait rien contre Evaëlle », évoque-t-il. « Donc vous êtes parti du principe que ce que les parents d’Evaëlle vous avaient rapporté était faux ? », insiste la présidente. « Je n’imaginais pas qu’un enseignant puisse avoir des agissements de type harcèlement. Et puis j’avais la parole d’autres parents qui me disaient le contraire », se justifie-t-il.



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