Sa vision du cyclisme, les sacrifices consentis, sa future reconversion, ses meilleurs souvenirs, ses regrets…
Alors qu’il entame ce dimanche 2 février 2025 à Marseille sa 16e et dernière saison chez les professionnels, le Cosquevillais Anthony Delaplace (Arkéa-B&B Hôtels) retrace les grandes lignes de sa carrière.
Sa décision
« Je me suis toujours juré d’arrêter avant qu’il ne soit trop tard, je n’avais pas envie de faire l’année de trop. J’aurais pu continuer, je ne suis pas poussé vers la sortie, mais j’ai senti que c’était le bon moment. J’ai toujours été honnête avec moi-même et je ne me suis jamais vu plus beau que je ne le suis.
Dans mon rôle de capitaine de route, je me dois d’être encore crédible physiquement. Quand tu es lâché tous les dimanches, c’est compliqué de l’ouvrir pour donner des conseils aux jeunes. Je voulais arrêter en étant encore dans le match. »
La nostalgie
« Ma future retraite est actée et c’est bien que ce soit clair dans ma tête. Ça me permet d’apprécier encore plus chaque moment. Je prends vraiment la mesure de la chose et la chance que ça représente d’être cycliste professionnel. Je suis déjà un peu nostalgique car j’ai vécu des choses extraordinaires grâce au vélo.
J’ai vécu tant de belles années, j’ai fait tant de belles rencontres, j’ai voyagé… Le vélo m’a apporté énormément d’émotions que j’aurais forcément du mal à retrouver dans la vie active. »
L’évolution du cyclisme
« L’évolution du cyclisme a joué dans ma décision. C’est un sport qui a pris une tournure très scientifique. Tout est poussé à l’extrême dans l’entraînement, la diététique, le renforcement musculaire…
Il n’y a plus de courses de préparation. En début de saison, tout le monde est déjà affûté ! Psychologiquement, c’est de plus en plus dur. »
« En stage, les jeunes de l’équipe sont avec leur balance individuelle pour peser leurs aliments ! Suivant leur entraînement, il leur faut tant de grammes de glucides, tant de grammes de protéines… Tout est contrôlé par les trois diététiciens de l’équipe. Mais moi je refuse ! Il est impensable pour moi de peser mes aliments. J’ai toujours été rigoureux.
Faire le métier, c’est dans ma nature. En tout cas, cette évolution scientifique du vélo me fait peur. Je crains qu’il y ait beaucoup de burn-out. Les jeunes sont focus sur tout. Dans le vélo, il n’y a plus de « branleurs » qui vont boire des bières.
Tout est calibré, tout est pensé pour la performance. Il faut en faire toujours plus, tu ne débranches jamais… Je n’aimerais pas passer pro maintenant. Et c’est aussi pour ça que j’arrête. Je suis toujours passionné, j’adore mon métier, mais je n’ai pas envie de finir comme un vieux aigri… »
Son niveau
« Physiquement, je n’ai jamais été aussi fort. En stage, j’ai gagné 30 watts sur un test de 20 minutes par rapport à il y a trois ans. Mais, ça ne se voit pas en course car tout le monde a haussé son niveau aujourd’hui.
Les jeunes s’entraînent plus dur, dès les juniors. Ça roule de plus en plus vite, c’est la folie. »
Les sacrifices
« Le cyclisme est un sport de sacrifices. J’en ai fait beaucoup personnellement, mais j’ai conscience d’en avoir fait subir énormément à ma femme et mes enfants. Je suis souvent absent de la maison entre les courses, les stages…
J’ai souvent empêché ma compagne de passer des bonnes soirées car je devais me reposer. C’est le haut niveau, on ne peut pas se permettre de décompresser. Il faut toujours penser à la performance. Le 26 décembre, ma mère a fêté son anniversaire et je n’ai même pas attendu le gâteau car ça faisait trop tard et j’avais une sortie de 5 heures le lendemain matin. »
« L’an prochain, je vais retrouver une vie sociale un peu plus normale on va dire. Cela dit, je ne regrette rien de tous ces à-côtés qui font partie du métier.
Je n’ai pas la sensation d’avoir sacrifié ma jeunesse et j’estime avoir su garder un bon équilibre familial, en restant dans le Cotentin malgré des conditions météo parfois compliquées pour s’entraîner. Et puis, je suis encore jeune, j’ai le temps de profiter. « »
Sa carrière
« J’ai vécu mon rêve de passer pro, j’ai eu la chance de faire neuf fois le Tour de France, j’ai gagné des courses… Je n’aurais pas pu espérer mieux. Certains attendaient peut-être mieux de moi après mes victoires chez les jeunes, au championnat de France juniors ou au Tour de l’Avenir.
Mais, je pense avoir exploité au mieux mes capacités. Je suis fier de ce que j’ai réalisé, je n’ai aucun regret… hormis celui d’avoir été un fer à repasser au sprint ! J’ai quand même 11 places de 2e chez les pros… Je suis un bon coureur pro de Classe 1 mais je n’ai jamais eu le niveau pour rivaliser avec les meilleurs en World Tour. Je suis un bon équipier, pas un champion.«
« Benoît Cosnefroy, lui, est un champion, c’est le top mondial, pas moi. Je n’ai jamais eu le niveau physique pour passer ce palier.
Bien sûr, certains coureurs auraient aimé faire ce que j’ai accompli, mais je ne me considère surtout pas comme un champion. Je suis loin d’être un Pinot ou un Bardet… »
Sa longévité
« Pour durer dans ce métier, il faut avoir la passion, la rigueur. Il faut savoir se remettre en question, toujours vouloir prouver… J’ai toujours fonctionné comme ça. Je me suis toujours astreint à aller rouler même sous la pluie, à me coucher tôt, à faire une sieste, à faire mes étirements avant de dormir…
Je me suis toujours rappelé que j’étais cycliste et qu’il fallait être sérieux quasiment tous les jours de l’année. J’ai voulu vivre le truc à fond pour ne pas avoir de regrets. J’ai fait tout ce qu’il fallait pour accomplir une longue carrière. »
Son image
« Je pense laisser une bonne image de moi. Je suis toujours resté le même, j’ai toujours parlé avec simplicité et franchise. En stage, mes équipiers m’ont dit que j’allais leur manquer !
J’étais apprécié aussi pour ma manière de transmettre les choses, d’être le relais entre les directeurs sportifs et les coureurs. J’ai toujours aimé donner mon avis pour faire avancer le groupe, en étant constructif. »
Le dopage
« J’ai certainement évolué avec des coureurs qui avaient une éthique différente de la mienne. C’est parfois frustrant, mais on n’a jamais de preuves.
Et jamais je ne me suis dit qu’on m’avait volé des victoires. Si tu commences à penser à ça, tu ne trouves pas le courage de te lever pour aller t’entraîner… »
« En tout cas, j’ai pu voir qu’on pouvait faire une carrière en étant honnête. En passant pro dans les années 90, début 2000, une époque où le vélo n’était pas propre comme aujourd’hui, je pense que je n’aurais pas duré longtemps dans le milieu, j’aurais été vite écœuré.
Aujourd’hui, il y a une approche scientifique, et non médicale, qui permet d’avoir de bons résultats mais qui demande énormément au niveau des sacrifices. En fait, je suis tombé à la bonne période du vélo, après le dopage et avant l’ultra professionnalisation. »
La suite
« J’ai des idées pour ma reconversion. Je n’ai pas envie de rester dans le milieu du vélo, je veux tourner la page. J’ai toujours eu la passion de la cuisine et j’ai envie d’entamer une formation.
L’idée est pourquoi pas d’ouvrir mon restaurant ou alors de faire des chambres d’hôtes dans le Cotentin, en proposant à manger. Cela me permettrait de conjuguer mes deux passions : la cuisine et ma région. J’ai hâte de découvrir la suite. Mais je suis d’abord attaché à bien finir ma carrière. »
La saison 2025
« Je suis super motivé pour finir sur une bonne note. J’ai encore l’envie de m’entraîner, de faire les choses bien. »
«Et, j’ai l’espoir de lever une dernière fois les bras. Je n’aurais pas 50 occasions car je vais surtout être équipier en World Tour. Mais je vais essayer de saisir ma chance quand elle se présentera. »
Un dernier Tour cet été ?
Avant de pendre le vélo au clou, Anthony Delaplace a trouvé une belle source de motivation : participer une dernière fois au Tour de France. Avec trois journées en Normandie et une incursion dans le Sud-Manche lors de l’étape entre Bayeux et Vire, le cadre serait parfait pour tirer sa révérence. « C’est un gros objectif. J’ai envie d’être performant en début de saison et prouver que je mérite ma sélection », confie le Cotentinois, qui a « bon espoir » de s’aligner une 10e fois au départ de la plus grande course au monde. « Il y a des bons coureurs qui poussent dans l’équipe et qui vont vouloir leur place. Mais, sans prétention, je pense être précieux dans le groupe pour apporter mon expérience, pour encadrer les jeunes », estime-t-il, mettant en avant sa relation privilégiée avec Kévin Vauquelin, le leader de l’équipe. « Je serais vraiment content de pouvoir vivre un dernier tour de France à ses côtés. Au pire, le Tour d’Espagne serait à mon programme. Mais ça fait moins rêver que le Tour de France… »
Le sport
« Je vais continuer à rouler même après ma carrière, tout simplement parce que je suis passionné de vélo.
Mais, c’est un sport qui demande beaucoup de temps et, selon ma reconversion, il est possible que je m’oriente davantage vers la course à pied, comme mon frère Cédric. »
La fin
« J’ai demandé à faire ma dernière course en France pour permettre à mes proches et mes supporters de venir. Ce sera logiquement le Tour de Vendée (11 octobre). Ensuite, vais-je faire une grosse fête ? Un jubilé ? Je ne sais pas trop encore…
Peut-être faire une dernière gentleman à Ruffosses en invitant tous les coureurs avec qui j’ai tissé des liens durant ma carrière comme Warren Barguil ou Valentin Madouas. On a encore le temps de penser à tout ça : pour le moment, je suis encore coureur professionnel et je veux faire une belle dernière saison ! »
Depuis ses débuts pros, Anthony Delaplace a toujours cumulé entre 27 000 et 30 000 kilomètres par saison, soit environ 12 fois le tour de la terre en 16 ans de carrière. Avec 16 saisons à son compteur, Anthony Delaplace est le deuxième Manchois en matière de longévité chez les pros. Il est seulement devancé par Mikaël Chérel (17 saisons) mais se place devant Amaël Moinard (15), Raymond Delisle (13), Thierry Marie et Jean-Claude Bagot (12).
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