
La place, résidentielle, est toute tranquille. Les habitants vont et viennent, certains dans le café associatif Le Joli mai. Rien ne laisse penser qu’il y a deux ans encore, les dealers imposaient leur loi au 8-Mai-1945, à Saint-Ouen, en Seine-Saint-Denis. Pourtant, de vastes opérations de police ont permis un « assèchement » de ce point de deal. « Maintenant, on entend enfin les oiseaux et plus le cri des guetteurs », sourit Lucas*, un habitant de la placette.
Amorcée depuis plusieurs années par les autorités, cette politique agressive contre les zones de trafics de drogue a eu un réel impact dans plusieurs quartiers de la ville. Les moyens utilisés ont même été cités en exemple. Dans son rapport écrit dans le cadre du projet de loi de lutte contre le narcotrafic, le Sénat a désigné la commune audonienne comme un modèle d’efficacité. À l’heure où la priorité est la « reprise du contrôle de l’espace public », comme l’a déclaré le ministre de l’Intérieur, Bruno Retailleau, vendredi 14 février 2025, la « méthode Saint-Ouen » est-elle pérenne ?
Un hypermarché de la drogue
En l’espace de cinq années, le visage de Saint-Ouen a beaucoup changé. À l’époque, le trafic de stupéfiants était omniprésent. Sept points de deal d’envergure généraient des profits gargantuesques. À titre d’exemple, le four de l’avenue Michelet, supermarché du cannabis, dépassait le million d’euros de bénéfices mensuels à son apogée. Aujourd’hui, deux points de deal sont encore effectifs dans la commune.
Sur la place du 8-Mai-1945, à l’époque gangrénée, l’insécurité était permanente pour les riverains. « Les dealers squattaient dans le hall de l’immeuble. C’était un peu la roulette. On pouvait tomber sur 10 personnes en train de fumer des pétards », relate Lucas. Les sources de troubles étaient nombreuses, allant du règlement de comptes où l’assaillant fait tomber son arme, au clip de rap réalisé en pleine nuit avec des voitures de sport sur la placette. « Il y avait un canapé et des poubelles sur le trottoir. Sans qu’il y ait beaucoup de violences, la tension était présente », explique la gérante du Joli Mai.
Un maximum d’acteurs mobilisés
Au printemps 2023, une action d’envergure va peu à peu être mise en place par les pouvoirs publics. Ce n’est pas la première. En 2021, des opérations de police ont porté de sérieux coups aux points de deal de l’avenue Michelet et de la cité des Boute-en-Train. « D’un côté, il y a des contrôles nombreux sur la voie publique menés par les polices nationale et municipale. De l’autre, des enquêtes au long cours pour démanteler les gros réseaux », détaille auprès d’actu Éric Mathais, procureur de la République de Bobigny.
Des réunions publiques sont organisées entre les différents acteurs et les riverains pour amorcer le changement. « La méthode se substitue à une méthode par silos. On réunit la ville, la police, la justice, les bailleurs et les associations de parents d’élèves autour de la table avec, comme priorité, la sécurité des gens », énumère pour sa part le maire de Saint-Ouen, Karim Bouamrane (PS).
Le 17 avril 2023, une vaste opération de police est mise en place au 8-Mai-1945. « Pendant le week-end, des fourgons de police sont apparus. Le lundi, une quinzaine de personnes ont été embarquées. L’appartement où logeait la nourrice du trafic a été perquisitionné », se remémore Lucas. « Dès que ça a disparu, c’était impressionnant », témoigne la gérante du Joli Mai.
Un harcèlement constant
La « méthode Saint-Ouen » ne se limite pourtant pas au panier à salades. Un long travail a été mis en place pour éviter le retour du deal. Un « service après-vente », comme le nomme le procureur de la République : « Il faut une présence policière forte et des contrôles pour un harcèlement constant des dealers pour que les points ne rouvrent pas ». « Les dealers ont tenté de revenir à plusieurs reprises, mais la police les a interpellés. Nous étions en relation étroite avec la police municipale », décrit Lucas.
Au total, 2 300 agents de police ont été mobilisés pendant trois mois. Pour ce faire, les effectifs de la police municipale ont été renforcés, comme le détaille Karim Bouamrane : « Une brigade de respect et de civisme a été créée pour assurer un lien de proximité. En parallèle, nous sommes passés de 6 à 35 policiers armés et bien formés. »
Une modification de l’urbanisme
L’assainissement du site passe aussi par des modifications dans le paysage urbain. Sur la place du 8-Mai-1945, deux caméras de surveillance sont installées en hauteur. Malgré des tentatives de destruction de la part des dealers, elles sont toujours debout.
Il n’y a pas de politique durable si l’on ne pense pas le temps du réaménagement à long terme. Quand un point deal est démantelé, il faut un projet urbain.
Au total, 500 caméras ont été installées dans la ville, et 500 dans les immeubles gérés par les bailleurs.
À Saint-Ouen, plusieurs projets sont en cours. Un parc urbain devrait ainsi être mis en place dans la cité des Boute-en-Train. Quant au Vieux Saint-Ouen, le village olympique a aussi modifié le paysage.
Un modèle coûteux ?
La méthode a pourtant une problématique, son coût, comme l’a mentionné le Sénat dans son rapport : « Elle illustre l’ampleur des moyens qu’il convient pour démanteler ne serait-ce qu’un point de deal, alors que la France en compte des milliers. » Même s’ils sont en baisse, la Seine-Saint-Denis en compte encore beaucoup : 188 en 2024, contre 219 en 2019, selon les chiffres de l’Office antistupéfiants (Ofast).
Ces opérations d’ampleur ont aussi un impact sur une justice déjà surchargée, comme le souligne Éric Mathais : « Il y a beaucoup d’informations judiciaires ouvertes. La mobilisation du tribunal correctionnel est aussi importante. Si on peut juger un petit dealer en une heure, le procès de réseaux d’envergure demande des audiences de plusieurs jours. Une audience de trois semaines, ça ne s’organise pas comme ça. » Le dossier du 8-Mai-1945, comprenant 28 personnes mises en examen, pourrait être jugé dans l’année, nous indique le parquet.
À l’échelle de la municipalité, le rapport entre coût et bénéfices est plutôt avantageux, comme l’assure Karim Bouamrane : « Le budget de la police municipale, c’est 700 000 euros par an pour un budget de 140 millions. En matière de sécurité, lorsqu’il y a du vandalisme, l’impact est considérable. La méthode a des bénéfices hors norme pour la ville. »
Une mobilisation des riverains essentielle ?
Un autre facteur d’importance : la coopération des habitants du quartier gangréné. Dans le cas de la place du 8-Mai-1945, les riverains s’étaient mobilisés entre eux depuis des années pour faire face au trafic, via un groupe What’s app ou encore la création du Joli Mai pour insuffler une vie associative.
Dans d’autres endroits, les initiatives peuvent être muselées par le trafic, tant par l’argent que par la violence. « La question des stupéfiants structure considérablement et durablement le département. Les points de deal et le blanchiment qui en découle infusent et font vivre des quartiers entiers. Nous avons essayé de reproduire la méthode Saint-Ouen dans d’autres communes, comme à Saint-Denis avant les Jeux olympiques. Les résultats ont été moins spectaculaires », concède Éric Mathais.
À Saint-Ouen, la lutte n’est pas finie, comme l’affirme le maire : « Il reste encore deux points de deal. C’est à nous, élus, d’impliquer la population. Le travail continue. »
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