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c’était la mémoire du Tour de France, cet ancien journaliste de l’Équipe est décédé

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Notre ultime conversation date du 23 décembre dernier. J’en ai gardé les notes sur un petit cahier. Lorsque je rendais visite à Jacques Augendre dans sa maison de retraite de la Châtaigneraie à l’entrée du bois de Cormeilles-en-Parisis, dans le Val-d’Oise, face à la stèle du commandant Kieffer, j’en apportais toujours un pour retenir ses propos. La transmission, la continuation de son travail de journaliste nécessaire, était essentielle chez cet inlassable témoin.

« La satisfaction de me rendre utile, c’est un sentiment réconfortant à mon âge », m’avait-il écrit quelques années auparavant, dans le flux d’une correspondance abondante, exclusivement manuscrite, étant indifférent au clavier d’ordinateur. Et de vive voix : « Je continue d’écrire, car si je n’écris plus c’est la fin ». C’était son stimulant, mieux qu’un médicament. Une écriture fine et claire que la vieillesse n’avait pas altérée. Elle était sans rides. Il a écrit presque jusqu’au bout (à la demande de son ami Christophe Penot, éditeur à Saint-Malo), un texte à l’attention des jeunes journalistes qui couvrent le Tour de France, sans avoir eu le temps de poser le point final. 

« J’ai suivi plus de mille étapes du Tour »

À deux jours de Noël, il s’était animé à l’évocation de son frère aîné, Jean, son premier héros. « C’était le grand frère idéal. Le lundi soir, jour de repos des bouchers, il me demandait :  »T’as fait tes devoirs, Jacques ? Alors, je t’emmène au cinéma » ».  

Jacques Augendre nous a quittés le mardi 18 février 2025, seulement à deux mois de devenir centenaire alors même que tous ceux qui le connaissaient pensaient qu’il franchirait cette ligne d’arrivée symbolique. 

C’était un grand journaliste de sport, un éminent spécialiste du cyclisme, une plume talentueuse, respectueuse et critique, précise et prolifique et, bien au-delà, un érudit, un humaniste, fidèle en amitié, qui promenait sa gentillesse et son élégance dans les salles de presse. Un homme dont vous vous souvenez durant toute votre vie.  

Imaginez : il avait suivi le Tour de France à cinquante-cinq reprises en soixante années de journalisme ! D’abord pour L’Équipe, son journal de cœur, puis pour l’Agence centrale de presse, Miroir sprint, Miroir du cyclisme, Le Monde, Midi libre et, après sa retraite, au sein du service documentation du Tour.

Le premier en 1949, où il tenait la rubrique « Les drames de l’arrière » (comprenez : du peloton), le dernier en 2006.

« J’ai suivi plus de mille étapes et passé quatre ans de ma vie au cœur du Tour de France. »

Jacques Augendre, ancien journaliste

« La fierté ? Je la mets en veilleuse, j’ai surtout eu de la chance », nuançait-il. La chance, répétait-il à Noël, n’avait pas abandonné son père « à Verdun où il était dans l’artillerie, pas dans l’infanterie ». Mais s’il n’y avait pas eu de champions dans la famille Augendre (il ne parlait pas de lui, resté seulement deux ans dans le peloton amateur), c’était à cause des guerres. « Mon père devait passer pro chez Peugeot en 1915, après une brillante saison 1914. Le rêve olympique de mon frère s’est évanoui à l’automne 1939. Son fils Daniel était l’espoir du Vs Sannois avant d’être mobilisé en Algérie. »

« J’ai été un journaliste passionné et sentimental »

Son premier souvenir du Tour remontait à 1935. À dix ans, pour apercevoir les coureurs traversant Saint-Ouen-l’Aumône, il avait enfourché son vélo depuis Franconville où il habitait. L’engouement pour le cyclisme débordait jusque dans le jardin du pavillon familial.

« Ma mère y cultivait amoureusement ses roses. La seule fois où je l’ai entendue engueuler mon père, c’est lorsqu’il y a construit une piste en ciment d’une centaine de mètres avec mon frère qui est passé par-dessus un virage et s’est cassé la clavicule. »

Cette passion s’accordait parfaitement avec celle du journalisme. « J’ai été un journaliste passionné et sentimental, passionné par les contacts humains, l’écriture et ce sujet formidable, incomparable, qui s’appelle le Tour de France. J’ai couru un peu. La souffrance sur le vélo, je connais. Et j’ai toujours souffert en assistant au spectacle poignant d’un coureur en grande difficulté. J’ai souffert pour sa douleur physique et sa détresse morale. J’ai aussi très mal vécu les défaites injustes, le sort des champions frustrés. »

Comme Eugène Christophe, un contemporain de son père. « Il m’a raconté, par le menu détail, son accident du Tourmalet, sa fourche cassée qu’il avait dû réparer lui-même dans une forge, et qui lui a coûté le Tour 1913. À pleurer d’émotion. C’était du Zola. »

L’aventure du Tour de France avait commencé pour Jacques Augendre en 1949. « Mon premier Tour est, pour moi, le plus beau, car il a incarné la réalisation d’un rêve. J’aurais pu reprendre à mon compte la phrase de Marcel Aymé, à son arrivée aux États-Unis. Au journaliste lui demandant ce qui l’étonnait le plus en Amérique, il répondit :  »C’est de m’y trouver ». Je ne sais plus qui a dit que le journaliste est l’historien de l’instant… Balzac menait une existence de millionnaire ou, mieux, de journaliste. »

« L’immense Orson Welles est la première star que j’ai eu le privilège d’interviewer »

Jacques Augendre

Dans les années cinquante, le reporteur réalisait ses interviews assis sur le lit de Louison Bobet ou sur le rebord de la baignoire d’André Darrigade, et accueillait Fausto Coppi à la gare, à Paris, trois champions qu’il admirait. Il appréciait beaucoup Poulidor « pour sa sportivité, sa loyauté et parce qu’il ne disait jamais de mal de personne ». Il y a quelques semaines encore, il posait une main sur son front en se lamentant de l’incroyable malchance de « l’éternel second ». 

Son affection pour l’écrivain Antoine Blondin, inoubliable compagnon de route, était sans borne, et lui inspira un remarquable Singe en été, en référence au Singe en hiver, avec Gabin et Belmondo, livre récompensé par le Grand prix de la littérature sportive en 2005.

Sur le tansad d’une moto lors du Tour de France, dans les années cinquante, il mime de tendre un briquet à un coureur, pour le plaisir des photographes. ©Dr

« Jean Gabin m’avait parlé de son pote André Leducq (vainqueur du Tour en 1930 et 1932, après sa carrière, il ouvrit un café à Mériel, la commune où l’acteur avait passé son enfance) et de sa passion pour le cyclisme. » 

Le Tour a ce pouvoir de vous faire rencontrer des personnalités exceptionnelles dans divers domaines.

« L’immense Orson Welles est la première star que j’ai eu le privilège d’interviewer. »

Jacques Augendre

Bien plus tard, en 2005, à Saint-Étienne, Jean-Marie Leblanc, le directeur du Tour, le présente à John Kerry, fin connaisseur de l’histoire de la Grande Boucle : « Vous avez côtoyé Coppi, Bartali, Bobet, Koblet, Van Steenbergen, Darrigade, Anquetil, Poulidor… Parlez-moi de ces immenses champions », demande le sénateur américain au Franconvillois. Avant de lui confier : « Poupou et moi, on se rejoint. Il aurait dû gagner le Tour de France et je n’aurais jamais dû perdre l’élection présidentielle ».

« Oh, quel beau gosse ! »

À la maison de retraite, je lui avais apporté un numéro de Vélo magazine qui consacrait un article à l’ardoisier du Tour (il renseigne les coureurs échappés sur l’écart avec le peloton à leur poursuite), un rôle qu’il tenait avant de rédiger ses articles.

Devant une très ancienne photo en noir et blanc de Jacques, à l’arrière d’une moto, une infirmière de l’établissement s’était exclamée : « Oh, quel beau gosse ! » Oui, c’était un très bel homme, dans son apparence et à l’intérieur, un homme nourri par une enfance très heureuse, répétait-il à l’envi.

Son premier journal : L’Écolier de Franconville

À 12 ans, en 1937, Jacques Augendre crée son propre journal L’Écolier de Franconville, tiré à cinquante exemplaires sur une planche à polycopier qu’il vend à ses copains. « On y trouvait, sur quatre pages, l’actualité de la classe, avec l’interview du surdoué, des informations sur la ville, le programme du cinéma et, bien sûr, une grande rubrique sportive. Mon job de journaliste a presque commencé à Franconville », souriait-il. 

Et ce métier qu’il chérissait tant, il l’a raconté publiquement une dernière fois, en 2019, lors d’une conférence sur le Tour de France, à Mours. Joël Bouchez, alors maire de la commune, lui avait remis la médaille d’honneur de la commune et envoyé cette lettre : « Je vous remercie pour cette soirée qui est devenue, au fil des heures, une conversation entre amis. Je suis époustouflé par votre mémoire, votre aisance, vos anecdotes… »  

« Mes parents étaient bouchers à Paris, ils ne nous rejoignaient que le dimanche, et mon grand plaisir était d’aller les attendre à l’entrée du village – Franconville était alors un authentique village de province. La joie de les retrouver, la voiture qui se rapproche de moi, c’est la première image que je garde de ma vie », se remémore-t-il dans le livre Jacques Augendre, la mémoire du Tour de France (Éditions Cristel, 2001).

L’ancienne maison des Augendre, à Franconville, existe toujours. Elle est située à proximité de la colline de Cormeilles et de la résidence de la Châtaigneraie, où Jacques est parti rejoindre son frère Jean, « un sprinteur de côtes, irrésistible, qui avait gagné dans la côte du Fort ». Tout près de là aussi. 

À son épouse Nicole et sa fille Laurence, La Gazette du Val-d’Oise et L’Écho-le Régional présentent leurs sincères condoléances. Les obsèques de Jacques Augendre ont eu lieu le jeudi 27 février, à 10h30, en l’église Sainte-Madeleine de Franconville. 



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