Pouce, on arrête. Depuis dix ans, la France se bat contre le reste de l’Europe et ça suffit. Après les guerres menées par la Révolution, c’est le jeune Bonaparte qui a repris la main et qui a successivement contraint les Autrichiens, puis les Russes à signer la paix. Il ne reste plus que les Anglais, qui se retrouvent isolés. C’est le bon moment, et c’est à Amiens que les pourparlers de paix s’engagent à la fin 1801 pour se conclure le 4 Germinal an X (25 mars 1802) : la paix ne durera que quelques mois…
Que dit le traité d’Amiens ? Entre autres choses, que certains territoires sont rendus par les Anglais aux Français, tels que la Martinique… et les îles Saint-Marcouf, au large du Cotentin !
Chicanes et impudence !
Il était temps ! Car cela faisait quelques décennies qu’Anglais et Français se chicanaient pour ces deux petits bouts de terre. Petits, mais costauds ! Car idéaux pour y abriter des bateaux qui peuvent entraver le trafic et le commerce maritime dans la baie de Seine… ce que les corsaires anglais ne se gênaient pas de faire. Ils auraient d’ailleurs eu tort de se priver, puisque les Français, malgré plusieurs projets de fortifications des îles (dont certains déposés par Vauban), n’avaient jamais rien fait…
Et puis pendant l’été 1795, les choses se sont précipitées, avec le débarquement et l’établissement d’une troupe de 300 hommes qui se sont barricadés sur les îles et y ont installé plusieurs pièces d’artillerie : cette fois-ci, les Anglais ne plaisantaient plus, car en tenant les îles Saint-Marcouf, ils bloquaient toutes les liaisons maritimes entre Le Havre et Cherbourg, obligeant hommes et marchandises à faire un très long détour par les mauvaises routes de l’époque. Les îles servaient aussi à accueillir les chefs chouans (dont le Normand Louis de Frotté) et les fidèles royalistes, en transit entre la France et l’Angleterre.
Enfin, de temps en temps, les Anglais s’autorisaient des coups de main contre les bateaux français qui s’aventuraient dans les parages. Autant d’impudence ne pouvait plus être tolérée ! En représailles, le 7 mai 1798, les Français avaient monté une expédition punitive au départ de Saint-Vaast : plusieurs centaines d’hommes partant à l’assaut des îles Saint-Marcouf à bord de grosses chaloupes. Mais en quelques coups de canon, les Anglais avaient dispersé la flottille française, obligée de rentrer à Saint-Vaast, la queue entre les jambes…
Robert Fulton, le Nautilus et les îles Saint-Marcouf
L’inventeur américain Robert Fulton conçoit et construit un petit sous-marin de 6,48 mètres, qui accueille un équipage de 3 hommes, navigue en surface avec une voile repliable et en immersion grâce à un système ballasts/manivelle de propulsion/hélice.
A l’automne 1800, Fulton pilote son Nautilus avec l’objectif de se rapprocher des deux bricks anglais ancrés près des îles Saint-Marcouf, et de les faire exploser avec une torpille. « Mais à chaque fois, soit par hasard soit volontairement, les bricks mirent les voiles et s‘éloignèrent rapidement. Pendant l’un de ces essais, je restais complètement immergé toute une marée de 6 heures, l’équipage n’ayant pour prendre l’air qu’un petit tuyau qui ne pouvait pas être aperçu à une distance de 200 toises ».
L’hiver approchant, Fulton repart à Paris avec son Nautilus. On apprendra plus tard que les Anglais étaient au courant de sa présence près des îles Saint-Marcouf, ce qui explique la fuite de leurs deux bricks…
Gloire et décadence !!
Le traité d’Amiens vient donc à point nommé pour régler définitivement le problème. Et dans les mois suivants, les ingénieurs militaires français lancent sans tarder les travaux de fortifications en dur des deux îles, tandis qu’une forte garnison de 500 hommes vient s’établir sur place.
En 1812, la tour de l’île du Large est quasiment achevée, tandis que les défenses de l’île de Terre sont encore en bois. Mais avec la fin de l’Empire, il n’est plus temps de penser à construire des ouvrages militaires. Et de toutes façons, il n’y a plus d’argent !
Nés à Saint-Marcouf
Plusieurs officiers en garnison à Saint-Marcouf y résident avec leurs familles. En 1817, trois naissances se produisent sur l’île du large (2 filles, 1 garçon) enregistrées à l’état civil de Saint-Vaast, tandis que l’abbé Levéel, curé de Saint-Vaast, se déplace en personne sur les îles pour baptiser les nouveau-nés…
Il va falloir attendre le Second Empire, quelques 40 années plus tard pour voir les travaux de fortification reprendre : batterie d’artillerie, fossés, remparts, magasins à munitions, établissement d’un poste électro-sémaphorique… Travaux inutiles, car la montée en puissance du port militaire de Cherbourg rend dérisoire le rôle stratégique autrefois joué par les îles.
En 1866, seuls quelques hommes restent à demeure pour garder les lieux, tandis qu’en 1871, ce sont quelques 200 insurgés de la Commune de Paris qui viennent croupir ici pendant plusieurs mois.
En 1893 et 1897, l’île du Large puis l’île de Terre perdent officiellement leur statut militaire. Elles le retrouveront un court instant à l’aube du 6 juin 1944, quand les Américains, pensant l’endroit infesté d’Allemands, y enverront un commando. Bilan : zéro allemand trouvé (il n’y en avait pas), 2 tués et 17 blessés par des mines chez les Américains.
Nouvelle bataille
Depuis 2017, les deux îles sont classées aux Monuments Historiques. L’île du Large fait aujourd’hui l’objet d’une nouvelle bataille entre deux associations, celle des Amis de l’île du Large qui œuvrent à la restauration du patrimoine, et le GON (Groupe Ornithologique Normand) qui milite pour la protection des oiseaux (une colonie importante d’oiseaux nicheurs est présente sur l’île).
Faudra-t-il un nouveau traité d’Amiens pour rétablir la paix ? …
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