La concurrence est féroce. Le gâteau, alléchant. Et les tueurs, impitoyables. Gangrénés par le trafic de drogue, Toulouse et ses environs vivent au rythme désormais régulier – et parfois affolant – des règlements de comptes liés au contrôle des points de deal. Dont certains génèrent jusqu’à 25 000 euros de chiffre d’affaires… par jour.
« Sorti de prison il y a quelques mois »
L’homme qui est tombé sous une rafale de balles de Kalashnikov à Colomiers, mercredi 12 février 2025, n’avait rien du vulgus pecum pour les enquêteurs de la DCOS (ex-PJ). Âgé de 39 ans, il avait roulé sa bosse dans les stups. Payant de sa liberté, ses activités illégales. « Il avait notamment été condamné à 12 ans de réclusion pour trafic de drogue et venait de sortir de prison il y a tout juste quelques mois », confie le parquet de Toulouse à Actu.
A Toulouse, les habitants des quartiers dits « sensibles » sont rompus aux fusillades mortelles avec la terreur qu’elles engendrent d’écoper d’une balle perdue. La guerre des gangs. Ce fut le cas du triangle Mirail-Reynerie-Bagatelle entre 2016 et 2017.
Les Izards, Empalot…
Les Izards se sont enflammés en 2020, après la décapitation d’un important réseau par les forces de l’ordre : 7 morts sont tombés sous les balles durant l’été, dans cette « guerre de succession ». Selon nos informations, c’est l’un des anciens chefs du « four » des 3 Cocus qui a été exécuté à Colomiers mercredi.
En 2023, c’est le « four » d’Empalot qui s’embrasait, convoité par des équipes rivales. Deux délinquants présumés étaient exécutés à quatre mois d’intervalle. Un ancien procureur parlait même de « marseillisation » de Toulouse. « Tout ceci n’est malheureusement pas nouveau pour nous », soupire un magistrat de la Ville rose.
Pour mieux appréhender le phénomène, le parquet de Toulouse s’est doté d’une section criminalité organisée « qui suit ces affaires de très près ». Et ce, en dépit de moyens humains limités (insuffisants ?) au regard de l’incroyable croissance démographique de la Métropole (plus de +10 000 habitants gagnés par an sur la dernière décennie, ndlr) et de la courbe logiquement exponentielle de la délinquance.
Les contrats exécutés par « de la main d’œuvre extérieure » ?
De source judiciaire, une dizaine d’assassinats liés à la drogue ont émaillé la période 2011-2018 dans la Ville rose au sens large du terme. On en recense environ le double depuis 2019. Sans compter les dizaines de blessés graves, parfois estropiés à vie qu’abandonnent dans leur sillage, des tueurs à gage venus parfois d’autres horizons.
« On note une hausse des règlements de comptes, particulièrement remarquée au niveau des quartiers sensibles », confirme le préfet de la Haute-Garonne, Pierre-André Durand. Lors de la récente révélation des chiffres de la délinquance 2024 dans le département, il a étayé son propos.
« Les équipes criminelles tenant les points de deal s’affrontent régulièrement par les armes pour asseoir leur territoire, n’hésitant pas à faire appel, depuis quelques années, à de la main d’œuvre extérieure (délinquants montpelliérains, marseillais ou encore parisiens) pour exécuter des contrats ».
Abattu au volant en 2019
Deuxième ville du département par sa population, Colomiers n’échappe pas à la règle. Le 21 février 2019, déjà, une fusillade avait coûté la vie à un jeune homme de 23 ans, quartier En Jacca. Ce trafiquant de drogue notoire avait été abattu de plusieurs balles vers 21h30, alors qu’il circulait à bord de son véhicule.
La victime venait tout juste de sortir de prison et, selon la police, entendait bien récupérer le contrôle de « son » point de deal. Onze projectiles tirés par deux armes différentes l’ont stoppé dans son élan. Son frère réchappait miraculeusement aux tueurs. Patiemment, minutieusement, la justice a traqué, identifié et jugé le commando. Un duo condamné en appel à 20 ans de réclusion criminelle, en avril 2024.
Passe d’armes à Colomiers…
L’assassinat de mercredi ne manque pas d’alimenter le « sentiment d’insécurité latent », de l’avis de certains, dans la cité airbusienne. « Colomiers a longtemps été une ville calme, connue pour son cadre de vie agréable et son dynamisme économique. Mais depuis une dizaine d’années, tout a basculé », soupire René*, un Columérin de longue date.
« La montée de l’insécurité ne vient pas de nulle part. C’est le résultat direct de la restructuration du Grand Mirail, qui a déplacé une partie de la population des cités toulousaines vers Colomiers », analyse-t-il.
… sur le sentiment d’insécurité
Fin juin 2024, habitants et commerçants du centre-ville avaient lancé une pétition dénonçant des scènes de violences, des vols et des incivilités. La Ville avait consacré plus de « 2,5 millions d’euros de budget » à rassurer la population à coups d’installation de caméras de vidéo-protection (170 désormais actives) ou de création de patrouille de nuit, de 16 heures à 3 heures du matin.
« Nous mettons en œuvre à Colomiers tout ce que la loi nous permet en matière de sécurité et de tranquillité publique : police municipale armée, unité de nuit, caméras de vidéo-protection, coordination permanente avec les services de police nationale, actions de prévention. Je déplore que ce type d’évènement (l’exécution d’un homme, ndlr) impacte la tranquillité publique dans nos communes, à Colomiers comme dans d’autres territoires de Toulouse Métropole », réagit Karine Traval-Michelet, maire (PS) de Colomiers.
Plus de policiers et de magistrats ?
Confronté à des problématiques similaires récemment à Empalot, le maire (ex-LR) de Toulouse et président de la Métropole, Jean-Luc Moudenc, avait appelé en 2023 à « un véritable plan d’action national pour couper cette gangrène mortifère qu’est le trafic de drogue ». En écho, une vague d’opérations « place nette XXL » avait déferlé en 2024 sur l’Hexagone, à l’initiative du ministre de l’Intérieur de l’époque, Gérald Darmanin. Le quartier de La Reynerie était concerné.
Renforcer les effectifs de police. Augmenter ceux de la justice. Et frapper sans faillir. La recette miracle pour abattre l’hydre du narcotrafic ? Quoiqu’il en soit, il faudra des moyens. Selon certaines estimations corroborées par l’OFDT (Observatoire français des drogues et tendances addictives), le marché des stupéfiants génèrerait environ 3 milliards d’euros de chiffre d’affaires par an. Et les trafiquants ne semblent pas près à lâcher le morceau.
(Avec Marie Lamarque)
*Le prénom a été modifié
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