Pour quelles raisons Sébastien Leclerc, maire LR de Lisieux (Calvados), a-t-il écarté son premier adjoint ? La question était sur toutes les lèvres depuis le limogeage de Denis Fraquet, le 19 novembre.
Un mois plus tard, le 16 décembre, le conseil municipal a validé la décision du maire par un vote, auquel les deux groupes d’opposition n’ont pas souhaité prendre part. Denis Fraquet s’est vu retirer ses délégations d’adjoint chargé des finances, des ressources humaines et de la sécurité.
Pas d’explications publiques
Depuis, ni l’un ni l’autre n’ont expliqué publiquement les raisons de leurs désaccords. Denis Fraquet a réservé ses arguments aux conseillers municipaux, à qui il a écrit un courrier quelques jours après le conseil municipal.
De son côté, Sébastien Leclerc (Les Républicains) a brièvement évoqué le cas de son ancien bras droit lors de ses vœux à la population, lundi dernier.
La lettre a fuité
Considérant que ce silence posait un réel problème de transparence vis-à-vis des électeurs, Le Pays d’Auge a cherché à se procurer cette fameuse lettre. Son auteur a poliment décliné nos sollicitations car il ne souhaitait « pas polémiquer avec le maire ».
Le courrier a fini par fuiter sur les réseaux sociaux et arriver jusqu’à la boîte aux lettres de notre rédaction. Voilà pourquoi nous le publions, en intégralité, ainsi que la réponse de Sébastien Leclerc. Le contradictoire est respecté, aux Lexoviens maintenant de se faire leur propre avis après avoir lu les deux points de vue.
La lettre de Denis Fraquet :
« Le réveil pour les Lexoviens sera brutal »
« J’ai fait mes premiers pas en politique il y a une cinquantaine d’années, au côté de Michel d’Ornano, un élu avec des valeurs, au service de l’intérêt général et respectueux des personnes, y compris de ses opposants. Il m’a profondément marqué.
Pourquoi nous en sommes là ? Il ne faut pas confondre loyauté et soumission, je ne voulais pas trahir mes concitoyens. J’ai toujours fait de la politique pour servir mes concitoyens, et non pour me servir.
Je souhaite, avant de poursuivre, remercier les chefs de services, les syndicats et l’ensemble des agents avec qui j’ai eu l’honneur de travailler. Nous n’avons pas toujours été d’accord, mais nous avons su nous écouter.
Avec monsieur le maire, Sébastien Leclerc, nous avons des divergences profondes. Une vision de la gestion du personnel différente, une vision de la gestion financière de plus en plus différente, une vision de la démocratie opposée… mais là, c’est une autre histoire. Je vais simplement vous parler de nos désaccords sur mes délégations.
En politique de ressources humaines, nous devons être équitables, nous devons respecter les règles qui s’appliquent à la gestion du personnel de la territoriale, nous devons permettre aux agents de travailler dans les meilleures conditions possibles et en toute sécurité.
La rémunération d’un agent est composée de plusieurs éléments, les principaux étant le salaire fonction du grade et une part variable de l’IFSE (Indemnité de fonctions, de sujétions et d’expertise), fixée selon les métiers par la municipalité précédente.
Nous pouvons la faire évoluer selon les postes. Aujourd’hui, les agents « fidèles au maire » sont favorisés. Pour les avancements, avec les organisations syndicales et le service RH, nous avons élaboré les lignes directrices de gestion qui permettent à chaque agent d’avoir les mêmes chances.
« Quel respect pour les élus et les syndicats ! »
Je n’accepte pas une demande qui ne respecte pas les lignes directrices de gestion, même si elle vient de Sébastien Leclerc !
Il existe un CST (Comité social territorial) qui, parmi ses attributions, doit donner son avis sur les changements d’organigramme et les fiches de poste. Comment accepter que les personnes soient recrutées et signent leur fiche de poste avant que cet organigramme ait émis un avis ! Quel respect pour les élus et les syndicats !
- Conditions de travail et sécurité
Nous avons mis en place une étude sur les risques psychosociaux. Pour permettre aux agents de s’exprimer en toute liberté, avec le DGS (directeur général des services) et la DRH, nous avons décidé de confier ce travail à un cabinet indépendant. J’ai demandé à monsieur Leclerc, à plusieurs reprises, que cette étude soit présentée aux élus… toujours pas de réponse.
Alors je vous invite à prendre connaissance de l’ensemble du texte qui doit nous interroger. Il faut savoir se remettre en cause.
Depuis, nous avons créé un groupe de travail constitué d’agents de différents métiers, de représentants de la médecine du travail et d’un élu (l’adjoint aux ressources humaines), qui doit faire des propositions d’amélioration des conditions de travail.
« De nombreux départs inquiétants »
La sécurité au travail fut une de mes préoccupations, je dois avouer que je me suis senti très seul sur cette volonté de faire en sorte que nos agents rentrent chez eux après une journée de travail sans passer par les urgences de l’hôpital.
Si les élus ne sont pas convaincus de l’importance de cet enjeu, il est difficile de mobiliser le personnel. Résultat : notre assureur nous a informés, compte tenu du nombre important des accidents du travail, que soit nous acceptons une hausse significative de notre contrat, soit il se retire au 1er janvier.
Le sujet n’est pas anodin. Nous avons de nombreux départs inquiétants. Les syndicats ont écrit au préfet à ce sujet.
La ville n’est pas sous tutelle. Nous avons un contrôle de la Cour des comptes qui se fait régulièrement, nous sommes en attente du rapport. Je vous rappelle que si nos budgets sont annuels, chaque budget conditionne les suivants.
Ayant une vision différente de celle de monsieur Leclerc, pour avoir un avis neutre, courant 2022, j’ai souhaité prendre contact avec la Direction départementale des finances publiques pour la réalisation d’une analyse financière rétrospective et prospective sur la période 2020-2026, demande acceptée par monsieur Leclerc.
« Un budget de fonctionnement beaucoup trop élevé »
Courant 2023, les résultats de l’étude étaient plus pessimistes que moi. Elle nous indiquait que nous devions envisager d’augmenter les impôts du double de ce que je pensais. Avez-vous eu connaissance de cette étude ? Non, car monsieur Leclerc a tranché : « cette étude, c’est n’importe quoi ».
Nous avons réalisé des investissements magnifiques, je le sais, mais à un moment, il faut faire une pause. Nous avons un budget de fonctionnement beaucoup trop élevé ! À votre avis, combien consacrons-nous en dépenses événementiel/communication : près de 1,5 million d’euros !
C’est un choix qui pèse lourd sur notre autofinancement. Vous avancez en fermant les yeux, le réveil pour les Lexoviens sera brutal, si vous n’acceptez pas un virage à 180 degrés. Pour 2025, il sera peut-être possible de présenter un budget en équilibre avec un nouvel emprunt et quelques arrangements comme en 2024, mais attention, nous arrivons à la limite des possibilités.
« Il serait bien de réfléchir avant de lancer des projets »
Dépasser les 18 millions d’euros de dettes, sans une réduction importante des dépenses de fonctionnement, entraînera une augmentation forte des impôts. Vous pouvez penser, comme je l’ai entendu « oui, mais si nous augmentons les impôts en 2026, le vote du budget se réalisera après les élections ». Quel respect pour nos concitoyens !
Il serait bien de réfléchir avant de lancer des projets, des biens immobiliers achetés et revendus même au prix d’achat, les frais restant à la charge de la ville. Les projets abandonnés comme la cantine centrale engendrent des dépenses inutiles : connaissez-vous les montants engagés pour cette étude et pour l’indemnité de rupture de ce contrat de maîtrise d’œuvre ?
Que dire de certaines factures ? Ces dépenses sont-elles indispensables ? Que dire de cette facture payée, sur ordre, avec intérêts moratoires pour une étude non réalisée ?
Que dire quand il m’est demandé de signer un titre pour une location de salle, en vue d’une manifestation commerciale dont un élu est bénéficiaire, convention ne respectant pas le tarif voté par votre conseil. Tarif voté 2500 euros, titre 800 euros !
Il serait temps de mettre en place l’évaluation de nos politiques, par exemple : l’externalisation du service éclairage public est-elle source d’économies ?
Un simple mot sur la démocratie communale, qui mériterait un véritable débat. Elu de Lisieux, vous avez le droit de déclarer votre flamme au Rassemblement National mais pas l’inverse. À chacun ses valeurs, laissez-moi revendiquer les miennes.
Je ne suis pas adhérent de la démocratie Facebook. Je suis pour la démocratie participative où chaque citoyen peut participer à la vie de la cité, où chaque élu peut exprimer son point de vue. À Hauteville, les habitants ont-ils été consultés pour choisir les aménagements à réaliser en priorité ? Rénovation de l’école Saint-Exupéry ou terrain de football synthétique, qui a choisi ?
Je vais vous faire une révélation. Dernièrement, deux élus ont pris le train pour aller défendre un dossier très important pour la ville de Lisieux, connaissez-vous ce projet ? Je l’ai découvert en signant la feuille de frais de ces messieurs : le drive Leclerc ! Exemple du travail d’équipe où vous devez consulter Facebook pour être informé.
« La vie municipale était difficilement supportable »
Vous êtes en droit de vous poser la question : pourquoi ne pas avoir démissionné ? Début 2024, j’ai informé monsieur Leclerc qu’après le vote du budget, dont je n’étais pas fier, il aurait ma démission, qui serait effective au 31 mars 2024. Que je partirai sans faire de déclaration.
Mais le comportement de ce dernier, incapable de se contrôler, est difficilement acceptable. Partir sans rien dire n’était plus envisageable. Inutile de vous dire que depuis, la vie municipale était difficilement supportable.
Sébastien Leclerc a proposé une délibération pour mettre un terme à mes fonctions d’adjoint sans délégation. En réalité, il a demandé d’approuver sa façon de gérer notre ville.
C’est donc maintenant en connaissance de cause que vous allez poursuivre votre mandat. Mes informations sont vérifiables, vous ne pourrez pas dire « nous ne savions pas ».
« Soyons exemplaires, si possible »
Et pour conclure, Max Weber, dans une de ses conférences, disait : « En politique, il n’existe que deux types de péchés : l’absence de tout attachement à une cause et l’irresponsabilité.
La vanité, « le besoin de se placer soi-même au premier plan avec le plus de visibilité possible » est ce qui induit le plus fortement le politicien dans la tentation de commettre l’un des deux, ou les deux à la fois. Ce d’autant plus que le démagogue est forcé de compter sur l’effet qu’il produit… À votre réflexion. Et soyons exemplaires, si possible ».
Sébastien Leclerc : « Un adjoint chargé des ressources humaines n’a pas à se comporter comme un shérif ! »
Voici la réponse du maire, Sébastien Leclerc, à Denis Fraquet :
« Le courrier de Denis Fraquet est davantage motivé par la rancœur que par la recherche de l’objectivité. Il comprend des insinuations et des approximations que je ne peux laisser sans réponse.
Monsieur Fraquet nous parle d’abord d’équité entre le personnel. C’est effectivement le cas, le contraire entraînerait d’ailleurs des procédures contentieuses devant le tribunal administratif.
« Aucun contentieux ouvert par un agent »
Depuis 2020, nous n’avons eu aucun contentieux ouvert par un agent qui contestait son évaluation ou sa part variable de rémunération. Toutefois, l’équité n’oblige pas nécessairement à l’uniformité et je revendique la possibilité de valoriser certains agents à l’investissement ou à la productivité remarquable.
Sur cette question de l’équité, les cadres de la collectivité qui ont, les années antérieures, reçu de M. Fraquet une réponse négative à leur demande de revalorisation salariale, apprécieront la leçon donnée.
Tout comme les représentants du personnel et les élus membres du CST qui ont assisté, effaré, au vote « contre » de Monsieur Fraquet à une proposition de promotion pour une jeune cadre de la Ville, proposition malgré tout validée à l’unanimité des syndicats et des élus en dehors de l’opposition de Denis Fraquet.
« Confusion et tensions dans les services »
Sur la sécurité au travail, Denis Fraquet a pris cet angle pour essayer d’interférer dans les délégations des autres maires-adjoints, générant ainsi de la confusion et des tensions dans les services.
Un adjoint au RH n’a pas à se comporter en shérif : il existe, à la tête de chaque service de la Ville, un directeur ou une directrice qui est responsable des missions accomplies, en lien avec l’adjoint de secteur.
Il est caricatural d’affirmer que chaque agent de la Ville risque de finir sa journée de travail aux urgences de l’hôpital, tout comme il est inexact de laisser croire que la compagnie en charge de l’assurance statutaire du personnel a fortement augmenté notre cotisation du seul fait des accidents de service : cette cotisation couvre les accidents de service, mais également les arrêts maladie du personnel, en réalité bien plus nombreux que les seuls accidents de service.
« Des divergences » sur les finances
Sur les finances de la ville, nous avons eu des divergences avec Denis Fraquet. La principale portait sur les investissements : M. Fraquet voulait avoir sous les yeux les notifications de subventions obtenues pour pouvoir enclencher les études d’un projet. Sauf que cela ne fonctionne jamais ainsi.
Pour un projet, on lance une étude de faisabilité en interne, par les services de la Ville, puis on recrute un maître d’œuvre qui travaille sur les plans, le permis de construire, la consultation des entreprises.
Et nous n’obtenons les subventions qu’une fois le montant du projet connu, après passage en commission d’appel d’offres et attribution du marché à l’entreprise retenue.
Les règles du financement public n’allaient pas changer pour répondre aux seules attentes du 1er adjoint de Lisieux. Ce qui fait qu’effectivement, nous avons engagé des projets qui au départ n’étaient peu, voire pas financés et que nous avons réussi à faire financer au fur et à mesure de l’avancée de l’opération.
Ainsi, la rénovation de l’Espace Saint-Jacques a été cofinancée à hauteur de 70 %, la rénovation de l’Aile Cospéan sera elle financée à hauteur de presque 100 %.
« Pas une seule proposition concrète d’économie »
Il est exact qu’il nous faut, comme toutes les communes, veiller à contenir nos dépenses de fonctionnement. Et comme nous avons connu les effets de l’inflation, notamment sur l’énergie, depuis le début du mandat, il nous a fallu trouver des économies.
J’ai donc chargé l’adjoint en charge du budget de me faire des propositions d’économies, ainsi que j’ai procédé avec chacun des autres adjoints. En quatre ans, Denis Fraquet n’a pas été en mesure de me faire une seule proposition concrète d’économie. Les efforts ont dû être faits sans son concours.
Obnubilé par son aversion envers l’adjoint en charge des travaux et par ailleurs commerçant lexovien, Denis Fraquet insinue une forme de favoritisme dans les conditions de locations de l’Espace St Jacques pour l’organisation du Salon du Mariage 2024.
« Dans le registre de la dénonciation calomnieuse »
Si nous étions jusqu’alors dans la caricature, nous arrivons ici dans le registre de la dénonciation calomnieuse.
Les faits sont simples, une délibération du conseil municipal (13 mai 2024) prévoit les conditions de location ainsi, pour un week-end : association lexovienne 800 €, association non lexovienne 1200 €, Établissement privé à but non lucratif 2000 €, établissement à but lucratif 2500 €.
L’organisateur de ce salon est l’association Mariage en Pays d’Auge, dont l’adresse est celle du domicile de son président, une commune rurale à 10 km à l’ouest de Lisieux. Puisqu’il s’agit d’une association qui n’a que pour seul objet d’organiser le salon, de couvrir les frais engendrés et que son adresse est « hors Lisieux », c’est le tarif de 1 200 € qui est appliqué.
Ce n’est donc ni 800 € comme l’avance Denis Fraquet, ni 2500 € comme il voulait l’imposer sans pouvoir le justifier.
« Pour démissionner avec fracas, il faut du courage »
Sur la démocratie enfin, il est piquant de constater que l’adjoint au budget a toujours refusé les propositions de la conseillère déléguée à la démocratie participative qui voulait lancer des actions coûtant quelques centaines d’euros pour faire vivre cette démocratie participative.
Pire, il ira même jusqu’à dire « que le CESEL et le CMJ ne servaient à rien », belle façon d’encourager ceux qui s’y impliquent.
M. Fraquet termine son courrier par son projet avorté de démission, au printemps 2024. Il est vrai que pour démissionner avec fracas, il faut du courage.
Plutôt que de s’y résoudre, l’ancien premier adjoint a préféré nuire au bon fonctionnement des services de la ville et à l’investissement des autres adjoints qui s’impliquent eux honnêtement dans leur délégation.
Il reconnaît lui-même « que depuis la vie municipale fut difficilement supportable ». Ce faisant, mais sans doute sans s’en rendre compte, il trahissait tout à la fois la confiance des Lexoviens et la mémoire de son parrain Michel d’Ornano ».
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