Lundi 18 novembre 2024, le grand gaillard, chef du Rassemblement national, à la locution habituellement parfaite, bafouille : « Ne pas avoir de condamnation à son casier judiciaire est pour moi une règle numéro une lorsqu’on souhaite être parlementaire de la République. »
Drôle de résonance que ces mots de Jordan Bardella, ce mardi 1er avril 2025, au lendemain de la condamnation historique de Marine Le Pen. Quatre ans de prison, dont deux ferme, et cinq ans d’inéligibilité avec exécution provisoire. L’appel n’est donc pas suspensif et ne devrait pas avoir lieu avant au moins un an. La course élyséenne est entravée pour MLP.
Cette décision de justice a pour conséquence directe de propulser Jordan Bardella comme candidat logique du RN pour 2027. « Il ne fait pas mystère qu’aujourd’hui Jordan Bardella serait le mieux placé évidemment », déclarait Louis Aliot, quelques heures seulement avant la condamnation.
« Plan B performant »
De fait, « il a fait une percée dans l’opinion », confirme Pierre Bréchon, professeur émérite de sciences politiques à l’IEP de Grenoble. Sa victoire aux Européennes de 2024, où il préparait déjà « l’après-Macron » puis sa défaite (toute relative) aux législatives l’ont propulsé sur le devant de la scène. Sans compter l’abattage médiatique autour de la sortie de son livre à l’automne.
Un sondage d’opinion Odoxa pour Le Figaro confirme : « 44 % des Français ont une bonne opinion du leader du parti, Jordan Bardella, soit une hausse de 2 points en un an. » C’est plus que MLP (42 %).
« Jordan Bardella est un plan B performant », indique Erwan Lestrohan, directeur conseil d’Odoxa auprès d’actu.fr.
Et, si les sondages donnent « une opinion à un instant T », pointe Tristan Haute, maître de conférences en sciences politiques à l’Université de Lille, Jordan Bardella dispose de « beaucoup d’atouts pour prendre la place de Marine Le Pen », selon Pierre Bréchon.
Une rupture avec le nom Le Pen, un capital sympathie élevé
Intéressons-nous tout de même à cette étude Odoxa (dont l’institut a dévoilé deux sondages différents, l’un avant la condamnation, l’autre après).
Une majorité des sondés pense : « soit, que ce n’est « ni un atout ni un handicap pour le parti car Jordan Bardella est aussi apprécié que Le Pen », soit, même que c’est « un atout pour le RN car cela lui permettra de tourner la page Le Pen en présentant Bardella en
2027 ».
Erwan Lestrohan va plus loin dans l’analyse. Selon le directeur conseil d’Odoxa, le natif de Drancy « permet une rupture avec le nom Le Pen, qui est une incarnation des années les plus radicales » du parti.
Ce « décalque positif de Marine Le Pen » a, dans sa besace de popularité, la jeunesse, et s’est montré particulièrement « proche » des Français, sur des thématiques comme le pouvoir d’achat ou la sécurité, marquant ainsi « une différence avec la majorité présidentielle », insiste Erwan Lestrohan.
Jordan Bardella profite de la normalisation lancée par Marine Le Pen à son arrivée à la tête du RN. « Mais c’est dur d’anticiper l’opinion dans deux ans », nuance Tristan Haute, maître de conférences en sciences politiques à l’Université de Lille.
Un duo réversible ?
Selon Erwan Lestrohan, directeur-conseil chez Odoxa, le duo Marine Le Pen présidente, Jordan Bardella Premier ministre, récit du Rassemblement national depuis de nombreuses années, est « réversible » aux yeux des sondés. « Cela reste un ticket performant et Jordan Bardella est un remplaçant de choix. »
Le RN frileux ne veut pas y penser
Néanmoins, dans les instances de l’appareil politique d’extrême droite, l’heure n’est pas encore à l’après Marine Le Pen. Pour l’instant, l’organisation se contente de taper sur l’institution judiciaire et de rappeler qu’il existe une petite voie dans laquelle Marine Le Pen pourrait se faufiler pour participer à la présidentielle.
« Marine Le Pen a été enterrée une centaine de fois dans sa vie politique et elle s’est toujours relevée. Je souhaite et je pense qu’elle sera notre candidate », a confirmé Julien Odoul, député RN sur franceinfo, lui-même condamné dans l’affaire.
Pour Jordan Bardella himself, l’hypothèse d’une candidature de Marine Le Pen à la présidentielle reste d’actualité. « Le chemin est étroit, mais ce chemin existe », indique-t-il. « Si ce chemin existe, nous allons l’emprunter. On ne passera pas à autre chose. Nous utiliserons toutes les voies de recours possibles. »
Sollicités par actu.fr, plusieurs cadres du RN nous ont opposé une fin de non-recevoir. Preuve d’une certaine frilosité ?
Nous nous contenterons de cette déclaration de Marine Le Pen sur le plateau de TF1.
Jordan Bardella est un atout formidable pour défendre le mouvement ; j’espère que nous n’aurons pas à utiliser cet atout plus tôt qu’il n’est nécessaire.
Trop tôt, trop jeune ?
La carte Bardella comporte des avantages, mais n’est pas forcément celle qui sera posée sur la table de jeu.
Aux législatives, malgré ses 32 % de suffrages, le RN et le « Plan Matignon » de Jordan Bardella sont arrivés à la troisième place. Un échec donc qui ne met pas l’eurodéputé dans d’excellentes dispositions.
« L’une de ses faiblesses, c’est le développement d’une stratégie politique », pointe Pierre Bréchon. Il est vrai qu’il a toujours été sous la coupe de Marine Le Pen pour prendre des décisions. Illustration même lors des législatives : de nombreux candidats RN à la députation avaient un certain nombre de propos ou positions polémiques.
Cela pose forcément la question du parti d’extrême droite, « une écurie construite pour la famille Le Pen », rappelle Tristan Haute. « Se convertira-t-elle pour Jordan Bardella ? »
Si les « autres cadres du RN n’existent que très peu dans l’univers médiatique », « d’autres leaders vont peut-être tenter une aventure personnelle », envisage le maître de conférences. En cas de bataille des chefs, Jean-Philippe Tanguy, Sébastien Chenu ou encore Louis Alliot pourraient se mettre sur la ligne de départ.
Sans compter les autres candidats : Bruno Retailleau ou Laurent Wauquiez qui lui « opposeraient une forte concurrence à droite », analyse Tristan Haute.
Jordan Bardella visé par une plainte
Mercredi 25 mars, l’association anticorruption Adelibe a déposé plainte contre le président du RN Jordan Bardella qu’elle accuse d’avoir occupé un emploi fictif d’assistant parlementaire européen, dans la même affaire qui a vu Marine Le Pen être condamnée. L’objectif de cette plainte par l’association de défense écologiste de la démocratie et des libertés (Adelibe) est « d’interrompre le délai de prescription » à l’encontre de Jordan Bardella, a relevé l’avocat de l’association Jéremy Afane-Jacquart, lors d’une conférence de presse.
Jordan Bardella n’avait, jusqu’alors, jamais été inquiété par cette affaire.
La présidente d’Adelibe, la députée écologiste Léa Balage El Mariky, a demandé qu’un agenda, qui d’après un article de Libération de septembre 2024, aurait été « rempli à la main » et antidaté par Jordan Bardella « dans le but de fabriquer de fausses preuves de travail », soit examiné par la justice.
Jordan Bardella avait alors dénoncé une « grossière tentative de déstabilisation ».
Libération avait même, en 2023, qualifié Jordan Bardella d' »assistant parlementaire fantôme ». Le président du RN avait attaqué le journal en diffamation, mais a perdu vendredi 28 mars son procès.
Le RN et ses idées ne vont pas disparaître
Une chose est sûre, le RN ne va pas disparaître. Ni lui, ni ses idées et ses thèmes de prédilection que sont l’immigration et la sécurité. Mais pour le destin personnel de Jordan Bardella, la décision de justice à l’encontre de Marine Le Pen change la donne.
Et si l’opinion est favorable au chef du RN aujourd’hui, « les choses vont se décanter sur le temps long », conclut Tristan Haute. De plus, « l’opinion est différente du choix de vote », ajoute Erwan Lestrohan. S’il veut faire gagner l’extrême droite, Jordan Bardella « doit construire une relation avec les Français », observe le sondeur.
Ce jeune homme d’1,88 m, costard toujours taillé à la perfection, est sur le point d’endosser un nouveau costume. Trop grand pour lui ?
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