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Théophile Maupas, ce Manchois fusillé pour l’exemple

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« Me voilà réveillé encore une fois, ayant plutôt l’air d’un mort que d’un vivant. Mon cœur déborde, tu sais ; je ne me sens pas la force de réagir. C’est inutile, c’est impossible.

J’ai pourtant reçu hier les deux boîtes que tu m’as envoyées, contenant sardines, beurre, réglisse, figues, pommes et mon beau petit sac et les belles cartes, j’étais heureux. Mais je me suis tourné vers la muraille et de grosses gouttes, grosses comme mon amour pour les miens, ont roulé, abondantes et bien amères.

Louis Lefoulon ©Archives La Presse de la Manche.

Dans ces moments où je songe à tout ce qui se passe d’horrible et d’injuste autour de moi, sans avoir une ombre d’espoir, et bien tu sais, je suis entièrement déprimé. Je n’ai plus la force ni de vouloir, ni d’espérer quoi que ce soit. Je ne vais pas continuer ma pauvre Blanche, je ne vais pas continuer, je te ferais de la peine et je pleurerais encore.

Aujourd’hui, je vais savoir le résultat de l’affaire. Comme c’est triste. Comme c’est pénible. Mais je n’ai rien à me reprocher, je n’ai ni volé, ni tué ; je n’ai sali ni l’honneur, ni la réputation de personne. Je puis marcher la tête haute.

Ne t’en tracasse pas, ma petite Blanchette. Il y a bien assez de moi à penser à ces tristes choses. C’est pénible, attendu qu’à mon âge, ni dans la vie civile, ni dans la vie militaire, je n’ai dérogé à mon devoir. Pour quiconque n’a pas d’amour-propre, ce n’est rien, absolument rien, moins que rien. Moi qui ai du caractère, qui m’abats, qui me fait du mauvais sang pour rien, eh bien, tu sais ma bonne petite, j’en ai gros sur le cœur.

Lucien Lechat
Lucien Lechat ©Archives La Presse de la Manche.

Il me semblait pourtant que depuis mon enfance, j’avais eu assez de malheur pour espérer quelques bons jours. C’est ça, la vie ? Et bien ce n’est pas grand-chose ! Que de gens comme moi qui ont un foyer et qui ne sont plus ! Des petits-enfants qui appelleront souvent leur papa, une femme adorée qui se rappellera son mari dévoué ! C’est bien triste quand je songe à ces noires choses !

Allons courage ! Courage, mon petit bonhomme ! Soutenons-nous ! Aimons-nous !

J’embrasse ton beau petit sac, ta bonne lettre, ta carte, tes cheveux. Tout cela est là dans un petit coin de mon sac. Je l’ouvre souvent ce vieux sac pour y voir mes objets chers qui sont une partie de toi et de mon petit Jean. Pauvre petite !

Allons courage, mon petit soldat ! Je me serre bien dur contre toi ! Ne me quitte pas et veille bien sur moi ! Embrasse bien fort ma Jeannette ! Que je t’aime mon Dieu ! Et que je pleure ! »

Quelques heures après avoir écrit cette lettre adressée à sa femme, Blanche, le caporal Théophile Maupas passe devant le Conseil de Guerre de son régiment, avec 23 de ses camarades, tous soldats du 336e régiment d’infanterie de Saint-Lô, tous accusés de « refus d’obéissance en présence de l’ennemi ». Les jours précédents, leur compagnie, en première ligne depuis des semaines, n’est pas sortie de la tranchée alors qu’elle devait attaquer les positions ennemies. Devant les obus, les rafales de mitrailleuses incessantes, les barbelés à franchir, c’aurait été mission-suicide. Nouveaux ordres d’attaque, nouveaux refus.

Louis Girard
Louis Girard ©Archives La Presse de la Manche.

19 ans de combat

Alors le général Réveilhac, commandant de la division dont dépend le 336e régiment, a demandé qu’on fasse un exemple : 24 hommes (dont 14 soldats de la Manche) ont été tirés au sort pour passer devant le Conseil de Guerre qui se réunit dans la mairie de Suippes.

Au bout de quelques heures, le verdict tombe. 20 hommes sont disculpés parce qu’ils ont pu prouver qu’ils n’avaient pas pu entendre l’ordre d’attaque, ou parce qu’on les a désignés arbitrairement. Mais les caporaux Louis Girard, Lucien Lechat, Louis Lefoulon et Théophile Maupas sont condamnés à mort à l’unanimité : pas de circonstances atténuantes, pas de recours, ni de sursis ou de grâce possible. Et pour faire bonne mesure, ce sont les soldats du 336e qui devront exécuter leurs camarades. Et ensuite, tout le régiment remontera dans les tranchées pendant un mois entier.

Le lendemain, à 13 heures, non loin de Suippes, les quatre hommes sont fusillés. Quelques jours après, la femme de Théophile Maupas apprend la mort de son mari par une lettre signée de plusieurs de ses camarades, indiquant « qu’ils gardent toute leur estime à Théophile Maupas et qu’ils seront prêts à en témoigner quand le besoin s’en fera sentir ».

Appuyée par la Ligue des Droits de l’Homme, rejointe dans son combat par les familles des trois autres caporaux (Girard et Lefoulon sont aussi des Manchois), Blanche Maupas entame une démarche de réhabilitation de son mari auprès des autorités françaises. Son combat va durer jusqu’en mars 1934 (19 ans après les faits), jusqu’à ce que la Cour spéciale de justice militaire reconnaisse que l’ordre donné en 1915 était irréalisable, et lave enfin l’honneur de Maupas et ses camarades.

Blanche Maupas et sa fille, sur la tombe de Théophile, dans le cimetière de Sartlly.
Blanche Maupas et sa fille, sur la tombe de Théophile, dans le cimetière de Sartlly. ©Archives La Presse de la Manche.

« Assassinés »

“L’affaire a été truquée d’un bout à l’autre. Je le dis en toute conscience : les quatre caporaux sont morts assassinés ». C’est Auguste Chapey, lieutenant au 336ème et avocat dans le civil (à Cherbourg et Valognes) qui écrit ces deux phrases terribles, deux semaines après l’exécution de Maupas et ses camarades. C’est lui qui les a défendus devant le Conseil de Guerre. En vain, malgré son talent et sa volonté. Dans son rapport (que Blanche Maupas utilisera plus tard) Chapey raconte l’incompétence des officiers supérieurs, leur peur et leur mépris pour la vie de leurs hommes. Auguste Chapey sera tué devant Verdun en octobre 1917.



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